%% tags : #type/note #type/book #cat/culture #cat/nature #aoi/environnement #aoi/anthropocene #discipline/anthropologie %%
---
<< [[2013_ingold.madelin]]
Culture, nature, environnement
===
## Qu'est ce que l'anthropologie ?
[[Tim Ingold]] revient sur son expérience ethnographique en Laponie finlandaise concernant les rassemblements de rennes et leurs interactions avec d'un côté les loups et de l'autre les humains, pour mieux caractériser ce qui constitue le travail de l'anthropologue (en tant que science occidentale) relativement, notamment, aux sciences physiques (occidentales) - comme la biologie par exemple. Pour les loups les rennes sont faciles à trouver, mais difficiles à tuer, pour les humains, c'est l'inverse, car le renne s'arrête dans sa course-poursuite avec son prédateur lui donnant l'avantage de l'action ou le désavantage de l'exposition (explication biologique). Les Cree, un peuple de chasseur-cueilleur du Canada, comme d'autres peuples indigènes ou autochtones, voient eux dans l'attitude du renne (arrêt et le fait de regarder le chasseur) un don de soi au chasseur (explication indigène).
Ces deux récits sont généralement en tension : d'un côté l'explication scientifique (occidentale), de l'autre le récit indigène, s'affrontent sur le champ de la "vérité" et de "l'éthique". Ils s'affrontent, car ils ne découlent pas d'une même vision (cosmologie) du monde (lecture de l'anthropologue): l'un sépare le monde humain du reste, l'autre pose que le monde (dans son ensemble) est saturé de subjectivité et d'intentionnalité.
Le travail de l'anthropologue ne se situe pas dans la discrimination de ce qui relève de la vérité (universelle) et de qui n'en relève pas, mais bien plus de mettre au jour et comprendre ce qui constitue et construit la "culture". Il n'y a, en soi, pas d'impossibilité de convergence entre biologie et anthropologie, bien au contraire, elles se renforcent, car toutes deux s'élaborent à partir d'un référentiel commun : l'étude de la nature (d'un côté telle qu'elle est "vraiment" - étique, de l'autre telle qu'elle se représente - émique). Pour appréhender et comprendre ce qui est entendu par cosmologie, il semble nécessaire 1/ de faire un pas en dehors de notre propre confinement, 2/ de faire un pas en dehors des autres confinements. Il s'agit donc de se placer au-delà de la culture. Aussi, la biologie et l'anthropologie se fondent chacune sur un double désengagement de l'observateur par rapport au monde : d'un côté une division entre humanité et nature (le naturalisme), d'un autre une séparation entre les modes de perception du monde (cosmologies); sur un postulat commun (fondement de la pensée et la science occidentale) qu'est la supériorité de la raison abstraite ou universelle et enfin sur l'association de 2 dichotomies : humanité/nature, modernité/tradition.
![[ingold_fig1.1.png]]
## Ambition du livre
**Objectif** : éliminer nature et culture comme objets d'attention distincts - et donc l'opposition nature-culture - pour penser les synergies entre organismes et environnements et reconstruire une écologie de la vie.
* **Corollaire** : contester la supériorité supposée des explications scientifiques (occidentales) sur les explications indigènes.
## L'esprit et la nature - Bateson & Lévi-Strauss
Afin d'introduire les notions de culture, de nature et d'environnement, [[Tim Ingold]] rentre par l'analyse des travaux de [[Gregory Bateson]] et de [[Claude Lévi-Strauss]] sur l'esprit et la nature sur ce qui les rapproche - se défaire de la dichotomie esprit (outil de traitement de l'information) / nature (pourvoyeuse de stimuli) - et ce qui les différencie - ce qui est constitutif du couple esprit / écologie :
- Pour [[Gregory Bateson]], l'écologie, c'est ce qui est au dehors et l'esprit, c'est le cerveau : l'esprit et le monde sont figés et immuables et l'information passe à travers leurs interfaces pour être décodée.
- Pour [[Claude Lévi-Strauss]], l'esprit et l'écologie constituent ce qui fait relation entre le cerveau et son environnement : l'information n'est que la résultante du mouvement de l'esprit et le monde se révèle à lui.
- Note : il y a chez [[Gregory Bateson]] une écologie de l'esprit et une écologie des flux de matières et d'énergie qui sont distinctes
![[ingold_fig1.3.png]]
## A propos de la vie
Pour [[Tim Ingold]], ce que ça n'est pas : une juxtaposition d'entités pré-spécifiées uniquement dépendant d'un plan/programme dont l'environnement et le contexte ne seraient que 1/ le réceptacle et 2/ le stimulant - vision réactive.
Pour [[Tim Ingold]], ce que c'est : "un champ de relations à l'intérieur duquel les êtres apparaissent et adoptent les formes particulières qui les caractérisent, chacun en relation avec les autres".
"La vie n'est pas la réalisation de formes pré-spécifiées, mais le processus à l'intérieur duquel les formes s'engendrent et se maintiennent".
## Le concept d'environnement
Explication anthropologique classique : "la perception de l'environnement est une construction culturelle de la nature, où une surimposition de couches de signification 'émique' sur une réalité autonomiste 'étique'". L'environnement 1/ est relatif, 2/ n'est jamais achevé, 3/ n'est PAS la nature - extérieure à l'humanité et à l'histoire, là où l'environnement est façonné autant qu'il façonne.
## Communication et révélation
[[Tim Ingold]] met en rapport l'apprentissage avec son père par les champignons et celui des garçons Walbiri (Australie centrale) par les lieux traversés lors d'un voyage initiatique pour montrer les processus de construction cosmologique à l'œuvre dans l'expérience de l'observation. Cette expérience de l'observation repose sur des objets "intermédiaires" permettant de véhiculer des significations qui font culture. Le processus repose lui sur la communication (*montrer* et *éducation de l'attention*) et la révélation (*attention*, *indices-clés*).
## Forme et sensation
En s'appuyant sur les travaux de [[Susanne Langer]] et de [[Leoš JANACEK]], [[Tim Ingold]] souligne que, comme l'art (la musique en particulier est prise comme exemple) les relations aux territoires (environnements) s'inscrivent dans des processus où ils se présentent à nous plus qu'on ne se les représente. Les (a)percevoir nécessite une écoute en acte. Cette écoute (de l'ouïe, de la vue, de l'odorat, du toucher, du goût) permet de percevoir ce qui *est* au-delà de ce qui est représenté :
> "lorsque vous êtes en colère et que vous hurlez, le hurlement *est* votre colère".
Note personnelle : en d'autres termes, les représentations (cosmologies) sont le résultat d'une écoute sensible, de présentation qui donne forme à ce qui est perçu par un processus de transmission relevant de la communication et de la révélation.
## Une écologie du sensible
> "Il ne s'agit pas d'une connaissance formelle, institutionnelle, transmissible hors du contexte de son application pratique. Au contraire, elle s'appuie sur une façon de sentir qui est constituée par les capacités, les sensibilités et les orientations qui se sont développées à travers une longue expérience de vie dans un environnement particulier. [...] Elle repose sur des aptitudes à la perception qui émergent à travers un processus de développement dans un environnement particulier [et qui] fournissent une base nécessaire pour tout système scientifique ou éthique qui traiterait l'environnement comme *objet* de son intérêt. [Ce n'est pas une science alternative mais] une forme de *poétique de l'habiter*."
Cette forme d'intuition permet de *dire* aussi bien de manière qualifiée que sous forme de récit un savoir. Elle est par ailleurs pleinement constitutive de la manière dont se construit la science - à l'opposé de ce qui peut se dire du processus d'objectivation nécessitant un détachement sensible du terrain :
> "une intelligence complémentaire détachée des conditions de la vie dans le monde ne pourrait pas penser les pensées qu'elle produit"
[[Tim Ingold]] souligne par ailleurs le rapport qu'entretien la science occidentale à l'action qui, si elle cherche un "impact pratique" ou une certaine "capacité à inciter à l'action", ou encore à "concevoir un système éthique qui fonctionne", doit compter, et compte effectivement, sur "ce que nous sentons juste".
---
> links : [[Gregory Bateson]], [[Claude Lévi-Strauss]], [[Tim Ingold]], [[Susanne Langer]], [[Leoš JANACEK]]
> references : [[2005_descola_Par-delà nature et culture]]