La première hypothèse est que se joue à la croisée de ces trois composantes (représentations, modélisations, récits) une histoire de la futurologie énergétique contemporaine qui permette de renouveler la compréhension de nos manières de penser et de construire les futurs énergétiques^[Cette histoire ne peut se couper des apports de l'écologie critique sur les déterminants de genres, de classes et de colonialité dans la construction historique des futurs énergétiques. Il s'agit non seulement du poids de ces composantes dans dans les manières dont la technique - de modélisation notamment - se déploie, mais aussi de ce qu'elles font à la construction des représentations et des récits.]. Aussi s'agit-il de comprendre en quoi et comment l'héritage de la futurologie des années 80 impacte notre capacité à (se) projeter.
La seconde hypothèse est que le futur est une discipline propre à l'énergie. En effet, au présentisme de Hartog^[Hartog, F. (2015). _Régimes d’historicité: présentisme et expériences du temps_ (Édition augmentée). Éditions Points. %%[@2015_hartog]%% ], il semble qu'un futursime disciplinaire persiste dans - voire modèle - le traitement de la question énergétique depuis notamment l'avènement d’une certaine forme contemporaine de futurologie. Il s'agit moins d'opposer au présentisme d'une civilisation thermo-industrielle une exeption énergétique - composante centrale d'une telle civilisation - futuriste. Pour autant, l’énergie ne fait-elle pas exception par un certain futurisme disciplinaire depuis au moins Jevons^[Jevons, W. S. (1865). _The Coal Question. An inquiry concerning the progress of the nation, and th eporbable exhaustion of our coal mines._ [https://oll.libertyfund.org/title/jevons-the-coal-question](https://oll.libertyfund.org/title/jevons-the-coal-question) %%[@1865_jevons]%% ] (1860), si ce n’est depuis après guerre (post 1945) et encore plus après les chocs pétroliers (post 1970) et l'explosion de la prospective ? La montée de la question climatique des années 80-90, couplée au développement, depuis alors prés de 30 ans, de mécanisme de modélisation de plus en sophistiqués de modélisation et de projection^[Bien que le sujet de penser les futurs et l'évolution du climat n'ait pas attendu le développement et déploiement des moyens de modélisation et de calcul pour être présent dans les discours tant scientifiques que politique et populaire. A ce sujet voir notamment Fressoz, J.-B., & Locher, F. (2020). _Les révoltes du ciel: une histoire du changement climatique: (XVe-XXe siècle)_. Éditions du Seuil. %%[@2020_fressoz.locher]%%], ne vient-elle pas d'autant plus afirmer la prégnance du futur et de la projection sur les questions énergétiques ?
Aussi, au presentisme d’un capitalisme de marché, l’énergie ne serait-elle pas l’étalon futuriste sur lequel repose justement ce capitalisme de marché pour optimiser son présent ? Le futur comme composante intrinséque de la question énergétique dans une société du projet^[Monnin, A., Bonnet, E., & Landivar, D. (2021). _Héritage et fermeture: une écologie du démantèlement_. Editions Divergences. %%[@2021_monnin.bonnet.ea]%%] se révèle dans les histoires des représentations, modélisations et récits dans l'énergie.
Cette seconde hypothèse vient en tentative de réponse à une question qui m'a particulièrement marquée lors de la soutenance de HDR de Jean-Baptiste Fressoz par une des membres du jury qui disait à peu près cela : Comment se fait-il que la futurologie est autant liée et ait autant de poids dans l'énergie ?
La troisième hypothèse emprunte à Hartog la notion de régime d'historicité pour la mobiliser au service du travail du temps dans l'énergie. Dans ce travail d'investigation du passé dans ce qu'il contribue à contraindre nos manières de penser le futur - de l'énergie, la manière dont se construisent les représentations énergétiques du monde ne peuvent se voir que dans une forme de continuum temporelle : le passé, le présent et le futur ne sont pas en rupture mais s’alimentent et se conditionnent, la technique en étant pleinement constitutive^[A ce titre, l'analogie avec les travaux de J.B. Fressoz au sujet des (non)transitions énergétiques (il n'y a pas de rupture) mais bien une histoire cumulative et symbiotique de l'énergie résonne pleinement avec cette notion de continuum temporel qui vient éclairer les manières de construire les futurs énergétiques et ce qu'elles permettent et empêchent de faire advenir. Voir Fressoz, J.-B. (2024). *Sans transition - Une nouvelle histoire de l’énergie*. Seuil. %%[@2024_fressoz]%%]. Ce travail se situe ici dans le sillon de François Hartog^[Hartog, F. (2015). _Régimes d’historicité: présentisme et expériences du temps_ (Édition augmentée). Éditions Points.] dans les rapports qu'entretiennent les "crises" (ou changements/évolutions) - et donc les capacités à projeter et se projeter - avec leurs régimes d'historicité. Sans avoir la prétention d’une histoire du temps de l’énergie (qui n'est pas ailleurs pas l'objet de ce mémoire), il s’agit bien de comprendre de quel(s) régime(s) d’historicité se reconnaît l’énergie et quels effets ils ont sur la construction des futurs (« les projections »). Au tournant des années 70/80, l’énergie n’a t’elle pas subit une crise du temps ? En d’autres termes, étudier la période post-choc pétrolier au prisme des régimes d’historicité de l’énergie, ne serait-ce pas une manière de replacer la question du temps au centre des manières de penser l’énergie et donc les projections (les futurs) qui en découlent ?^[Cela amène question peut-être préliminaire : un régime d'historicité est-il régime civilisationnel ou peut-il décrire le régime de relation au temps d'une composante - centrale - d'une société uniquement ?] Cette crise du temps peut par ailleurs être lue comme opposée à celle du présentisme tout en participant de son installation. Comme le souligne François Hartog : « Partant de diverses expériences du temps, le régime d'historicité se voudrait un outil heuristique, aidant à mieux appré-hender, non le temps, tous les temps ou le tout du temps, mais principalement des moments de crise du temps, ici et là, quand viennent, justement, à perdre de leur évidence les articulations du passé, du présent et du futur. N'est-ce pas d'abord cela une « crise » du temps ? [...] Pour Koselleck, la structure temporelle des temps modernes, marquée par l'ouverture du futur et par le progrès, est caractérisée par l'asymétrie entre l'expérience et l'attente. Depuis la fin du XVIIIe siècle, cette histoire peut se schématiser comme celle d'un déséquilibre qui n'a cessé de croître entre les deux, sous l'effet de l'accélération »^[Hartog, F. (2015). _Régimes d’historicité: présentisme et expériences du temps_ (Édition augmentée). Éditions Points. %%[@2015_hartog]%% ]. Ce mémoire serait donc sous la coupe d'une lecture de cette asymétrie pour l'énergie, et pose donc la question : quelles sont les expériences du temps de l’énergie ?
La quatrième hypothèse poursuit le raisonnement des deux précédentes et se pose peut-être en retrait (même si elle me semble peut-être la plus structurante) en empruntant à Stengers et Pignarre l'image de sorcellerie et capitalisme qui voit et pose le capitalisme comme processus sorcier^[Pignarre, P., & Stengers, I. (2007). _La sorcellerie capitaliste: pratiques de désenvoûtement_. La Découverte. %%[@2007_pignarre.stengers]%% ]. Elle pourrait s'écrire ainsi, si l'énergie est le fuel du capitalisme et que le futur est sa discipline constitutive, alors l'énergie ne serait-elle pas la magie du processus sorcier du capitalisme et la futurologie son incantation ? Jenny Andersson souligne ainsi à propos de la futurologie : "we should consider contemporary aspects of future creation and scenarios as highly powered geopolitical devices that are intimately involved in ordering our visions of global capitalism" (nous devrions considérer toute création de futurs ou scénarisation contemporaines comme un dispositif [au sens foulcadien du terme] d'une grande puissance géopolitique intimement impliqué dans la mise en ordre de nos visions du capitalisme global [et donc un processus de colinéarisation (pour reprendre l'image de Lordon^[Lordon, F. (2010). _Capitalisme, désir et servitude: Marx et Spinoza_. La Fabrique.%%[@2010_lordon]%%] ) entre l'imaginaire populaire et les volontés d'un capitalisme marchand])^[Andersson, J. (2020, janvier 22). _The Future of the World:Futurology, Futurists and the Strugglefor the Post Cold War Imagination_ (Swedish Collegium Scas) [Entretien]. [https://youtube.com/watch?v=npHGfwxfpn4](https://youtube.com/watch?v=npHGfwxfpn4)%%[@2020_anderssona]%% ]; la futurologie énergétique n'en étant qu'une représentation.
Au regard de ces 4 hypothèses, qu'il faut soumettre à l'épreuve, se pose, en sous-jacent, la question de la méthode mais, au delà, celle de la discipline d'accroche : est-ce un objet (la futurologie énergétique) dont doit se saisir l'histoire ? la philosophie ? les sciences politiques ? la sociologie ? l'ethnologie ?... Comme tout sujet complexe celui-ci est pluridisciplinaire, il ne saurait se cantonner à un cadre disciplinaire seul et unique tant les intrications sont denses. Aussi, militerai-je plutôt pour une histoire populaire et sociale de la futurologie énergétique dans la filiation d'une "histoire par en bas" tel que le pose Michelle Zancarini-Fournel dans "Écrire une histoire populaire de la France" dans la filiation de Edward Palmer Thomson, à savoir : "La volonté de ne pas écrire une histoire en surplomb [signifie] la nécessité de décentrer le regard et le point de vue, et de pratiquer une « histoire vue d’en bas » [...] Faire une histoire « vue d’en bas » et non d’en haut, signifie écrire une histoire qui prenne au sérieux la pensée et les actions des protagonistes et pas seulement les décisions gouvernementales et les politiques étatiques, même si le souci de considérer l’ensemble du territoire y compris à ses périphéries oblige à s’intéresser à l’action des agents du pouvoir".^[Zancarini-Fournel, M. (2020). Écrire une histoire populaire de la France. _Revue d’histoire moderne & contemporaine_, _n° 67-2_(2), 47‑62. [https://doi.org/10.3917/rhmc.672.0047](https://doi.org/10.3917/rhmc.672.0047) %%[@2020_zancarini-fournel]%% ]
la diversité des hypothèses de travail qui se sont constituées dans la perspective de cette étude des futurs énergétiques sur la période historique des années 80-2000. La 1ère hypothèse est l'hypothèse centrale de ce travail qui, en toute logique, s'inscrit dans le cadre disciplinaire de l'histoire. La 2nde hytpothèse postule qu'au presentisme d’un capitalisme de marché, l’énergie serait l’étalon futuriste sur lequel repose justement ce capitalisme de marché pour optimiser son présent ? Le futur comme composante intrinséque de la question énergétique dans une société du projet^[Monnin, A., Bonnet, E., & Landivar, D. (2021). _Héritage et fermeture: une écologie du démantèlement_. Editions Divergences. %%[@2021_monnin.bonnet.ea]%%] qui se révèlerait dans les histoires des représentations, modélisations et récits dans l'énergie; ici la frontière disciplinaire est plus floue quand à son inscription pleine et entière dans un travail par l'histoire. La 3ème hypothèse emprunte à Hartog la notion de régime d'historicité pour la mobiliser au service du travail du temps dans l'énergie posant ce mémoire sous la coupe d'une lecture de l'asymétrie entre expérience et attente pour l'énergie, et pose donc la question : quelles sont les expériences du temps de l’énergie ? Si on situe dans la filiation de Hartog, alors il s'agit d'une posture disciplinaire d'histoire de l'histoire par le prisme du temps, à moins qu'il s'agisse d'une éthnologie des futurs énergétiques qui s'ignore. Enfin, la 4ème hypothèse, qui fait écho à la 1ère, sort complétement du champs de l'histoire pour prendre ancrage dans la philosophie de Stengers et Pignarre et les sciences politiques de Andersson postulant la futurologie énergétique comme processus socier du capitalisme ou, dit autrement, un artefact du future^["a future artifact [...] illustrates the fact that the history of the future of the 20th and 21st century it's not merely a history of visions or images, or even ideas of the future [...] but it's also a highly material history of objects devices and technologies that carry forms of security and predictive ambition; so artifacts [...] were not neutral objects, they embodied various claims to know and shape the future [...]. we can understand modern forms of predictions [games of the futures, scenarios, foresight processes, forecast and simulation exercises] as what the French philosopher Michel Foucault would have called social technology [...] that have the ambitions to shape the social and economic world, manage fundamental forms of social conflict and create forms of order [...] so when we look at these artifacts [...] we need to raise the question of what kind of desirable future is proposed, who has the authority to invent and create this future and with what pretensions to scope and influence in the contemporary capitalist world"]. Ces hypothèses émergent dans le cadre d'un travail de déconstruction de la problématique de ce mémoire : "Contre choc pétrolier et montée de la question climatique : que disent l’évolution des méthodes, des représentations énergétiques et des récits à partir des années 80 de l’histoire de la futurologie énergétique ?" En d'autres termes : que fait la pensée du tournant néo-libéral des années 80 aux futurs énergétiques (sorcellerie), de quelle inscription historique et de quel temps se revendiquent ces constructions des futurs aux tournants des chocs-pétroliers (régimes d'historicité et présentisme/futurisme), ce que fait la question climatique au régime d'historicité énergétique et à la construction des projections.