Enjeux par C. Bonneuil. A propos du chamboulement des grands partages initiés par la modernité industrielle : p.38 « Cet enchevêtrement des temporalités et cette inversion des cinétiques ébranlent le paradigme de la modernité industrielle. Celui-ci opérait en effet quatre grands partages. Premièrement, ontologiquement il opposait société et nature comme composées d'être dotés d'intériorités radicalement différentes. Ensuite, épistémologiquement et institutionnellement, les sciences de la nature et les sciences humaines et sociales étaient constituées comme deux territoires disjoints d'autorité et d'explication causale. Comme l'a noté Dipesh Chakrabarty, un troisième clivage séparait deux temporalités, incommensurables, de la Terre et des sociétés. La quatrième coupure est un grand partage cinétique : une nature, immobile à l'échelle humaine est conçue comme cadre de l'histoire dynamique des sociétés et comme « ressource », mot qui prend son sens moderne et statique seulement au xIx* siècle. Or voilà qu'aujourd'hui l'immobile a changé de camp: nos milieux de vie changent parfois plus vite que nos croyances et institutions socio-économiques. » p. 1178 : « Le concept de « réflexivité environnementale » a été proposé pour la première fois par J.-B. Fressoz en 2008. Dans L'Événement Anthropocène J.-B. Fressoz et moi en avions caractérisé six registres ou grammaires (op. cit., 2016, p. 170-197). Un travail récent a complété ces grammaires au nombre de neuf et plaidé pour une histoire de longue durée des réflexivités environnementales: voir C. Bonneuil, « Der Historiker und der Planet. Planetaritätsregimes an der Schnittstelle von Welt-Ökologien, ökolo-gischen Reflexivitäten und Geo-Mächten » [« L'historien et la planete. Penser les régimes de planétarité à la croisée des écologies-monde, des réfexivités environnementales et des géo-pouvoirs »], dans Frank Albort et Sighard Neckel (dir.), Gesellschafisheorie im Anthropozin, Frantor-sur-le-Main, Campus, 2020, p. 55-92 (version française sur HAL) Le concept de « réflexivité environnementale » s'assume comme catégorie analytique, en dialogue avec les thèses des sociologues Ulrich Beck, Anthony Giddens et Scott Lash sur la « modernisation réflexive », et donc nécessairement anachronique. C'est justement par son caractère résolument analytique que ce terme est préférable à ceux utilisés jusqu'ici, tels que « conscience environnementale », « racines du mouvement environnemental moderne » ou « idées environnementales précoces », qui ont l'inconvénient de porter en eux une quête des « racines » ou « prémisses » de doctrines ou sensibilités d'aujourd'hui (démarche généalogique), plutôt que de saisir les réflexivités de chaque époque, en elles-mêmes et dans leur temps (démarche d'historicisation). » p. 43 : « Si les savoirs sont toujours historiquement situés, une grammaire générale des formes de réflexivités environnementales comporte au moins les neuf registres principaux : 1) les réflexivités des « choses environnantes » (des circumfusa, choses environnantes de la médecine antique, à notre récente catégorie d'« environnement ») comme interagissant avec les corps et l'état de santé des sociétés; 2) les réflexivités climatiques s'intéressant aux influences réciproques entre climats et sociétés; 3) les réflexivités de la diversité, vulnérabilité et interdépendance des vivants (de l'économie de la nature du XvIII* siècle à l'écologie d'aujourd'hui); 4) les réflexivités des cycles de matière (d'Aristote à la bio-géochimie en passant par Lavoisier et le « métabolisme » chez Marx) ; 5) les réflexivites énergétiques (lecture des dynamiques des sociétés en lien avec les questions d'énergie et d'entropie) ; 6) les réflexivités des ressources et de leurs limites (c'est dès la fin du XVII" siècle que s'élèvent des débats sur l'insuffisance des ressources en charbon ; et les savoirs et politiques des ressources édaphiques, forestières ou halieutiques ont une histoire encore plus longue en différents points du globe); 7) les réflexivités géographiques (pensées et pratiques géographiques constituant la planète comme un tout et discutant son usage par les humains); 8) les réflexivités géologiques (sentiments et savoirs du temps long de la Terre et façons de composer le devenir et les temporalités des sociétés avec les dynamiques et temporalités de l'histoire de la planète) ; et enfin 9) les réflexivités cosmiques (façons d'inscrire des processus terrestres conditionnant l'habitabilité de la Terre et le devenir des sociétés dans des comparaisons ou des interdépendances avec d'autres corps et phénomènes célestes). » p. 45 : « En somme, ce grand récit de l'Anthropocène pose d'importants constats mais impose aussi un nouveau géo-savoir/géo-pouvoir dont les nombreux points aveugles se révèlent propices au maintien, dans un discours d'urgence environnementale planétaire, de dominations (sexuelles, raciales et sociales) aux héritages anciens. Non problématisées en tant que telles, celles-ci sont autant d'obstacles à la perspective d'un bien vivre pluraliste et juste sur une Terre moins habitable. »