## Metadata - Author: Yves Citton - [Apple Books Link](ibooks://assetid/877C90223D52ABCDA872D0CAC4F8F493) ## Highlights Davantage que de controverses (techno)scientifiques, il vaudrait donc mieux parler de controverses « cosmopolitiques » pour désigner ce type de débats publics. --- manipulation des lois gouvernant le fonctionnement de notre « cosmos » se trouvent surdéterminées par des facteurs relevant de l’organisation « politique » de nos sociétés. --- Ce sont deux conceptions perpendiculaires de la représentation qui entrent ainsi en conflit : la capacité des scientifiques à représenter de façon adéquate des faits empiriquement observés dans la réalité matérielle se voit interpelée par le sentiment qu’ont certains acteurs concernés par ces problèmes de ne pas voir leurs intérêts dûment représentés au sein des instances de délibération et de décision[2 --- Le principe d’inséparabilité --- désigne le point où l’étude et la --- suivre les controverses en se posant ces trois questions : les représentants sont-ils légitimes et autorisés (qu’ils soient savants ou politiques) ? Les représentations des choses et des affaires dont ils débattent sont-elles assez précises ? Et, enfin, existe-t-il des enceintes légitimes pour qu’ils se retrouvent et puissent, éventuellement, changer d’avis à leur propos ? --- Comme le soulignent depuis trois décennies les analyses menées par et autour de Bruno Latour, les questions proprement scientifiques relatives à l’établissement et à l’interprétation des données objectives (matters of fact) se trouvent sans cesse enchevêtrées à des questions d’ordre sociopolitique relatives aux intérêts, aux désirs et aux angoisses des parties en présence (matters of concern). --- mais aussi, à un deuxième niveau, sur les cadres interprétatifs, toujours partiellement implicites, qui ont permis d’isoler ces données dans le continuum du flux de nos existences --- comparer des incommensurables --- La multiplication et l’exacerbation des crises (financières, monétaires, économiques, sociales) qu’ont connues les dernières années commencent toutefois déjà à éroder la confiance envers les miracles promis au nom de l’autorégulation par la compétition marchande --- Thomas Kuhn --- Comment peut donc se positionner un scientifique démocrate face à ce quadruple affaissement des instances censées orienter nos destins collectifs, affaissement qui paraît ne laisser aucun espace disponible pour la discussion collective de nos cadres interprétatifs et de nos finalités existentielles communes ? --- sera reconnue comme scientifique une procédure explicite qui permettra, en principe, à tout humain de passer, sans brûler aucune étape intermédiaire, depuis ce qu’il peut percevoir autour de lui, jusqu’à un lointain qui lui était a priori imperceptible. --- Tout y est question de référence, c’est-à-dire de la capacité des discours humains à désigner de façon fiable certaines parties du monde qu’il apparaît pertinent d’identifier afin d’assurer une certaine stabilité à nos pratiques. --- condamnés à devoir malgré tout faire des choix --- Des procédures à prétentions scientifiques s’efforcent de construire un trajet nous permettant de faire référence à un avenir encore imperceptible, sinon par l’entremise artificielle de carottes de glace et de modélisations mathématiques inaccessibles au vulgaire --- Un tel mouvement est rendu possible par ces « mobiles immuables » que sont les équations, les constantes et les échelles de mesures --- était celle d’une aristocratie de la compétence capable de voir de haut ce dont ont besoin les peuples pour assurer leur survie et si possible leur prospérité --- Quatre instances supposées nous délivrer du poids des choix collectifs se sont en effet progressivement affaissées au cours des dernières décennies --- la formule proposée par Bruno Latour pour définir les procédures scientifiques --- que les scientifiques et les technocrates, qui espéraient pouvoir enfin arracher leur pouvoir aux prêtres et autres démagogues, se voient confondus avec la masse des ignorants, on pourrait l’accepter pour autant qu’on partage certains idéaux égalitaires ; mais que la science perde à la fois sa majuscule et sa conjugaison au singulier, voilà qui est plus dur à digérer --- Dans un second temps, les cadres interprétatifs conduisent à faire repérer certaines corrélations entre les segments de réalité ainsi isolés, et ils nous poussent par là même à faire ou à confirmer certaines hypothèses de causalité plus que d’autres. --- Lorsqu’arrive l’heure des rituels électoraux, où devraient culminer la stimulation réciproque de nos débats d’idées et de nos intelligences collectives, on ne voit poindre que des slogans ineptes, presque intégralement interchangeables, à l’égard desquels les candidats ne se sentent de toute façon aucunement attachés. --- C’est donc sans doute le plus souvent au niveau des cadres interprétatifs que la science se trouve mise en question --- les cadres interprétatifs conditionnent les résultats de la recherche scientifique selon deux phases à la fois distinctes et solidaires --- nous mesurerons à quel point les institutions (électorales, parlementaires, mais surtout médiatiques) auxquelles nous identifions aujourd’hui la démocratie sont insuffisantes à corriger la désorientation dans laquelle nous laisse la compétition marchande --- Celles-ci consistent en un travail de référence permettant de « rendre les lointains accessibles en tapissant le trajet par le mouvement à double sens des mobiles immuables » (Latour, 2012, p. 101) --- l’immense majorité des opérations relevant de la science normale reconduisent les cadres interprétatifs qui déterminent leurs champs et leurs modes d’action. --- et aussi inéluctablement --- la collecte, le traitement et l’interprétation des données scientifiques doivent être resitués dans la perspective plus large des finalités existentielles que les individus et les groupes sociaux attribuent à leur vie personnelle et collective --- Nous avons besoin des procédures scientifiques dans la mesure où nous cherchons souvent à nous référer à des segments de réalité impossibles à désigner du doigt dans notre espace proxémique --- Il y a aussi les implications générationnelles : contrairement à la plupart de nos autres choix de sociétés, qui peuvent renverser leur cours dans des délais relativement brefs (quelques dizaines d’années), le choix du nucléaire nous conduit à hypothéquer le destin de milliers de générations futures, qui devront gérer les déchets hautement dangereux (et actuellement sous-traités au rabais) que nous leur léguons --- les calculs d’intérêt strictement égocentrés sur lesquels repose l’édifice néolibéral ont généralement une portée de quelques mois, de quelques années ou, exceptionnellement, de quelques décennies (dès lors que nul ne se désintéresse complètement du sort de ses enfants), mais se trouvent en complet déphasage avec les temporalités environnementales qui sont sur le point de nous rattraper, avec des conséquences catastrophiques et irréparables --- importer dans le domaine des controverses cosmopolitiques les modalités de fonctionnement caractéristiques des débats interprétatifs pratiqués depuis quelques années dans les salles de classe littéraires. --- Dans un premier temps, ils commandent le travail de segmentation, d’isolation et de catégorisation qui rend identifiables et classifiables certaines portions de réalité --- certains remettent en cause la fiabilité de ce trajet, et donc la validité des données, en y dénonçant des discontinuités ou des bifurcations indues --- il convient de souligner également à quel point ces trois niveaux sont en réalité inséparables, du fait qu’ils sont animés par un même mouvement, qui est justement celui dont rend compte la notion de pertinence --- Une connaissance est pertinente dans la mesure où elle contribue à la réussite d’une certaine pratique --- les données objectives fournies par la science ne nous sont données qu’au terme d’un long effort de construction de trajet, de traductions, de médiations --- pertinence --- Même si les pratiques scientifiques, dans ce qu’elles ont parfois de plus technique, sont intimement mêlées à la plupart des controverses du moment, elles s’y nouent non seulement avec des cadrages interprétatifs divergents mais aussi avec des finalités existentielles qui les débordent de toutes parts --- elles sont immuables en ce qu’elles nous permettent de saisir des déterminations quantitatives qui restent stables où que l’on se trouve ; elles sont mobiles en ce que, lorsque tout se passe bien, on peut les appliquer n’importe où --- En la disséminant dans un « nuage » de « jeux de langages » hétérogènes dépourvus de règle d’arbitrage universelle, Jean-François Lyotard (1979) et ses acolytes postmodernes accéléraient un deuxième affaissement majeur de ce qui devait assurer l’orientation générale de nos devenirs sociaux --- Toute identification d’un objet auquel on reconnaîtra certaines caractéristiques est donc fonction d’un cadre interprétatif qui détermine à la fois quel type d’objet on cherche à observer et quels types de caractéristiques on cherche à y repérer. --- on voit ici remise en cause la façon dont s’opère le mouvement de la référence --- L’activité scientifique est une énorme entreprise d’interprétation, qui se nourrit de ses propres enfants qu’elle dévore inlassablement --- La première --- Bon nombre de controverses portent non seulement sur la fabrication des données --- des segments de réalité imperceptibles à nos sens --- distinguer trois niveaux à l’intérieur des controverses, --- Pour accomplir cette tâche, elles fabriquent artificiellement, depuis nous jusqu’aux lointains auxquels nous souhaitons faire référence, une continuité qui « tapisse le trajet par le mouvement à double sens de mobiles immuables » --- Telle qu’elle a été conceptualisée par la linguistique structurale issue de Saussure, Troubetzkoy et Prieto, la pertinence assure donc le lien entre les trois niveaux distingués plus haut : c’est en fonction de certaines finalités existentielles pratiques qu’un certain cadre interprétatif est adopté, conduisant à la sélection de certaines données retenues comme pertinentes. --- la vérité d’un ensemble de données est subordonnée à la pertinence de ces données, c’est-à-dire à leur intégration (possible) dans des pratiques concrètes et dans des finalités existentielles --- La notion de pertinence est au carrefour de trois types de problèmes --- D’une part, comme on l’a vu, elle est au cœur des controverses touchant à la science et à la technologie, du fait qu’elle articule la détermination de certains cadres interprétatifs avec la récolte de certaines données et avec la visée de certaines finalités pratiques --- la fonction de la pertinence étant précisément de faire le départ entre ce à quoi l’on prête attention et ce que l’on néglige (comme impertinent) --- On aime à caractériser l’entreprise scientifique en termes de recherche de la vérité, conçue comme l’adéquation entre une certaine représentation du monde et l’état de choses dont elle est censée rendre compte --- La vérité est toutefois une question secondaire, par rapport à la question de la pertinence, qui est toujours primordiale --- On illustre généralement la pertinence à travers l’exemple classique de la différence entre phonétique et phonologie --- La dynamique de la recherche appliquée aussi bien que fondamentale – est constamment nourrie d’impertinences --- Apprendre à faire attention à ce qu’on négligeait : telle pourrait être la formule minimale de toute invention scientifique --- une pertinence virtuelle capable de suspendre les pertinences prédéterminées pour capter l’émergence de possibilités (donc de pratiques et de finalités) encore insoupçonnées. --- troisième type de problèmes --- d’un deuxième type de problèmes --- cela implique de reconnaître une compétence aux incompétents[6] --- Dans la mesure où les spécialistes n’ont pu se spécialiser qu’en internalisant les cadres interprétatifs exprimant les pertinences préexistantes, c’est surtout des outsiders, des regards extérieurs, des non-spécialistes, des marginaux, des minoritaires qu’il faut attendre les renouvellements les plus prometteurs de l’investigation scientifique --- Faire apparaître une pertinence virtuelle implique donc de suspendre nos façons préexistantes de traiter les données : on ne les traitera (de façon innovante) qu’en acceptant de ne pas les traiter (selon les modes de traitement disponibles). --- le paradoxe : on traite toujours les données en fonction d’une certaine finalité/pertinence prédéterminée, laquelle est indispensable pour réduire ce vers quoi on dirige son attention ; ici au contraire, on essaie de se rendre attentif à ce que nos modes de traitement excluent de notre attention. --- Qui est compétent (qualifié, habilité) pour participer à une controverse ?