L'épaisseur sociale du temps, une dimension symbolique pour agir. Une déclinaison autochtone, Argentine
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> #type/journalArticle
> [!info] Meta Data
>**FirstAuthor**:: [[Sabin, Guillaume]]
> **Title**:: L'épaisseur sociale du temps, une dimension symbolique pour agir. Une déclinaison autochtone, Argentine
> **Year**:: 2014
> **Citekey**:: [[2014_sabin]]
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> **Journal**:: *Ecologie politique*
> **Volume**:: 48
> **Issue**:: 1
> **Publisher**:: Presses de Sciences Po
> **Pages**:: 75-93
> **ISSN**:: 1166-3030
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> [!Cite]
> Sabin Guillaume, « L’épaisseur sociale du temps, une dimension symbolique pour agir. Une déclinaison autochtone, Argentine », _Ecologie politique_, 20 mars 2014, vol. 48, no 1, p. 75‑93.
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> **URL**:: https://www.cairn.info/revue-ecologie-et-politique1-2014-1-page-75.htm .
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> [!Abstract]
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> En Argentine, sur les Hautes Terres de la province de Jujuy, la population kolla fut dès le xvie siècle confrontée à l’accélération du rythme du temps imposée par une logique coloniale puis libérale. Comment les luttes autochtones se positionnent-elles dans ce cours accéléré des événements ? Les membres de la Red Puna (Réseau Puna), l’un des plus importants mouvements paysans indigènes du pays, ne semblent pas succomber à ces temps pressés. L’usage du temps, au contraire, s’inscrit dans une relation quotidienne aux mondes humain et non humain ; il est surtout une condition pour construire de la confiance, pour agir en commun, pour donner de l’épaisseur à un présent qui englobe les luttes des siècles passées et un avenir qui se joue aujourd’hui. Le temps est un élément dont on s’empare, capable de construire des chaînes associatives et un horizon partagé.
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### Imported: 2026-09-24 11:14 am
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> ces luttes semblent posséder une épaisseur temporelle surprenante.
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> Pourquoi, en ces latitudes et dans ces manières de construire du changement social, le présent semble-t-il dilaté ? Quel rôle joue cette liaison entre le passé, le présent et l’avenir condensée dans les paroles de María Guadalupe ?
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> Gaston Bachelard a d’ailleurs écrit un court ouvrage argumentant solidement que le temps n’a qu’une dimension, celle de l’instant1 : le temps y est caractérisé par son absolue discontinuité, et l’instant par sa propriété ponctiforme.
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> La durée n’existe pas, si elle existait la distinction du passé et du futur relativement au présent serait malaisée ; la durée n’est qu’illusion, qu’une poussière d’instants facticement recomposée2
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> le monde semble changer à grande vitesse mais en surface, donnant l’impression d’une pétrification du temps, d’un présent rapide et immobile à la fois, où rien de fondamental n’est en mesure de changer3
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> une mondialisation des affects, pour reprendre une expression de Paul Virilio4
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> Cette immobilité fulgurante signerait la fin de la politique, incapable de répondre au rythme pris par les sociétés, désynchronisée du flux incessant des événements mondiaux5
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> une temporalité grise9, indistincte, où se confondent le jour et la nuit, les saisons chaudes et froides, les jours travaillés et les jours chômés, renforçant le sentiment d’une monotonie, d’une non-présence au monde
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> L’historien Edward P. Thompson note, quant à lui, que l’interdiction des fêtes, des foires, des jeux a été l’une des conditions de l’accès au contrôle du temps nécessaire au développement de l’économie capitaliste10.
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> Cette manière d’habiter le temps, « souple, circonspecte, sensible aux attentes et aux délais », pour reprendre les mots de Jean Chesneaux12, est évidemment étrangère à la standardisation du temps que connaissent les sociétés soumises à l’organisation industrielle et administrative du travail
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> Le temps cyclique et le temps relatif viennent rappeler les liens quotidiens qui unissent la population kolla des hauts plateaux à leur environnement non humain
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> Il s’agit d’une première accélération : dans un laps de temps durant lequel la population kolla se consacrait exclusivement à ses activités agricoles et artisanales, elle doit désormais, régime colonial oblige, participer en outre à des travaux extérieurs16
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> L’endettement programmé, au moyen de l’impôt, est une stratégie délibérée pour obliger la population kolla à délaisser son propre système de production communautaire17 et accélérer, d’une part, les productions des maîtres des encomiendas et, d’autre part, la plus-value issue d’une main-d’œuvre contrainte à travailler gratuitement
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> La privatisation des terres est elle-même source d’accélération : alors que le système communautaire kolla (ayllu), qui repose sur l’usufruit des parcelles familiales et la « pleine possession » des terres par la communauté18, permet une stabilité foncière, le régime de propriété privée crée quant à lui un marché foncier, permet de faire passer les terres de la Puna d’une main à l’autre au gré de la conjoncture économique ou des besoins en capitaux de la classe dominante.
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> La consolidation d’un marché foncier renforce cette accélération du temps : elle permet d’assurer des gains rapides et s’inscrit dans une logique de rentabilité à court terme21
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> aux xixe et xxe siècles où l’exploitation des mines décide de la création de villes champignons et de leur disparition22, cours accéléré que le xxie siècle ne semble pas démentir : la chimie moderne permet de se passer des galeries souterraines exploitant les filons métallifères, qui sont remplacées par de gigantesques puits à ciel ouvert où le procédé de lixiviation se charge de séparer les minerais de la roche23
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> Le rythme s’accélère : l’économie
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> communautaire remplacée par l’économie familiale puis par la logique individuelle du salariat suppose d’être à l’affût des opportunités, d’abandonner momentanément ou définitivement l’activité agricole ou pastorale.
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> l’organisation communautaire mêlait étroitement l’organisation foncière et l’organisation politique, ce dont avaient parfaitement conscience les colonisateurs puis les élites dominantes qui cherchèrent par tous les moyens à mettre fin à cet ordre social dont les solidarités empêchaient l’avènement de la logique de marché (foncier, du travail, de la production agricole, etc.)24.
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> la dimension politique nécessite du temps.
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> la gouvernance remplace l’orientation politique.
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> « On ne se fixe jamais un temps donné pour tel ou tel sujet. »
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> un refus de conditionner une quelconque efficacité à un temps qu’il faudrait mesurer
> il faudrait mesurer
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> L’importance donnée au territoire par les luttes autochtones sur le continent latino-américain29 est un signe de cette volonté de s’arrimer à un point fixe.
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> la volonté de prendre le temps de tisser des liens de confiance et de construire des positions communes.
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> Dans ces conditions, rien de la singularité de ces sociétés ne semble pouvoir demeurer sans conscience de soi et des autres, sans intentionnalités et sans résistances pratiques – c’est le lot des expériences « minoritaires ».
> c’est le lot des expériences « minoritaires ».
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> Sans ce temps long, parfois très long, il est impossible de comprendre la qualité d’écoute et de débat général qui préside aux rencontres de la Red Puna
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> Ce temps dédié au commun (aux décisions communes, aux pratiques et aux projets communs) nécessite le temps de l’engagement : si la modernité du temps accéléré est celui de la possibilité dans toute relation sociale de l’exit, de la défection, du désengagement32, les espaces de la Red Puna permettent et exigent tout à la fois le compromiso, l’engagement (dans la durée et vis-à-vis de soi et des autres).
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> Le travail de mémoire, ou comment épaissir le temps présent
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> Il ne s’agit pas ici d’une historiographie autochtone, mais d’une manière quotidienne d’habiter le temps.
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> Cette épaisseur temporelle des luttes est connue de la population kolla qui ne la considère pas comme une histoire chargée de faits archivés, mais comme une mémoire qui travaille le présent
> pas comme une histoire chargée de faits archivés, mais comme une mémoire qui travaille le présent
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> l’irruption du présent (ici par exemple les blocages de routes du Second Malón de la Paz) éclaire nouvellement le passé (particulièrement la tentative d’invisibilisation des populations autochtones sous couvert d’une citoyenneté nationale intégratrice et égale pour tous) et ouvre des champs d’action politique (autour des questions juridiques et culturelles soulevées par cette négation séculaire de cadre social kolla).
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> cette réunion de tous les moments en un seul, ce « nœud de temporalité » n’embrasse pas seulement le passé, il englobe les actes présents à assumer et l’avenir possible.
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> une affiche de la Red Puna en donne un aperçu : « Les jeunes, nous ne sommes pas le futur, nous sommes le présent. Nous valorisons les expériences de nos ancêtres. Nous continuons à construire des choses nouvelles. »
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> S’ancrer dans une temporalité qui relie passé, présent et futur est une des conditions de la perpétuation de la culture kolla, de l’inscription de la population dans un territoire dont elle peut facilement être dépossédée.
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> choisir le statut communautaire, c’est gagner en marge de manœuvre
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> Paul Virilio, nous n’avons aucune prise sur l’instant réel38, les luttes autochtones semblent dire, en éclairant le passé à la lumière des actions présentes et en se projetant vers un horizon qui dépasse l’action des générations actuelles, que « le passé-futur est contenu dans le présent39 ».
> « le passé-futur est contenu dans le présent39 »
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> elle favorise l’inscription des revendications dans un continuum temporel
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> L’usage du temps comme valeur de liens
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> L’usage du temps joue un rôle décisif dans cette manière de ne pas se laisser fragmenter.
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> eurs pratiques politiques ont besoin de temps.
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> Il n’y a là nul désir de créer des « îlots de décélération41 », mais la nécessité de créer du commun.
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> Habiter conjointement le temps en est une déclinaison, c’est une manière de créer du sens et de s’obliger à le faire de manière nécessairement collective puisque le cadre temporel est insensible aux volontés individuelles, il est le résultat d’un processus social.
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> Le présent élargi, quant à lui, vient rappeler deux éléments essentiels du politique.
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> si l’acte politique est bien l’irruption de l’inédit dans une situation donnée, il ne signifie pas dans la Red Puna une inscription dans le présentisme du temps accéléré.
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> Gaston Bachelard vient ainsi rappeler « la continuité du courage dans la discontinuité des tentatives, la continuité de
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> l’idéal malgré la rupture des faits42 »
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> une façon de redonner de l’importance aux actes humains dans leur manière de faire usage du temps : la mémoire est une logique intentionnelle, le temps présent élargi n’existe pas hors des pratiques humaines.
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> C’est cette épaisseur sociale du temps qui permet d’agir.
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> pour penser et agir collectivement, condition de l’acte politique, il faut du temps et celui-ci agit comme un symbole, c’est-à-dire comme « un mécanisme capable de produire des chaînes associatives43 »
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%% Import Date: 2026-09-24T11:15:02.295+02:00 %%