Le vertige futurologique
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> [!tldr] Tags
> #imagination #discipline/anthropologie #cat/future #cat/échelles #cat/temps #cat/futurologie #genre/science-fiction #cat/litterature #type/journalArticle
> [!info] Meta Data
>**FirstAuthor**:: [[Grimaud, Emmanuel]]
**Author**:: [[Wacquez, Julien]]
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> **Title**:: Le vertige futurologique
> **Year**:: 2023
> **Citekey**:: [[2023_grimaud.wacquez]]
> **itemType**:: journalArticle
> **Journal**:: *Terrain. Anthropologie & sciences humaines*
> **Issue**:: 79
> **Pages**:: 2-25
> **DOI**:: 10.4000/terrain.25613
> **ISSN**:: 0760-5668
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> [!Cite]
> Grimaud, E., & Wacquez, J. (2023). Le vertige futurologique. _Terrain. Anthropologie & sciences humaines_, _79_, Article 79. [https://doi.org/10.4000/terrain.25613](https://doi.org/10.4000/terrain.25613)
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> %%[@2023_grimaud.wacquez]%%
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> **Related**:: %%[@2015_hartog]%% ([[2015_hartog_Régimes d'historicité]]) , %%[@2018_halloy]%% ([[2018_halloy_Ressources minérales et matériaux critiques]]) , %%[@2011_stengers]%% ([[2011_stengers_L'invention des sciences modernes]]) , %%[@2021_lem]%% ([[2021_lem_Le congrès de futurologie]]) , %%[@2014_fressoz]%% ([[2014_fressoz_Pour une histoire désorientée de l'énergie]]) , %%[@2019_daggett]%% ([[2019_daggett_The birth of energy]]) .
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> **Attachment**::[Grimaud et Wacquez - 2023 - Le vertige futurologique.pdf](zotero://open-pdf/library/items/BYJVYQB2).
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> [!important] Synthesis
> **Contribution**::
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> [!Abstract]
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> Après une reprise critique de l’histoire de la futurologie comme discipline, ce texte propose plusieurs pistes de recherche pour aborder l’activité spéculative en général et le travail d’anticipation des futurologues en particulier. Il en appelle à la constitution d’une science des vertiges ou vertigologie, et examine les manières les plus courantes de se projeter dans un futur vertigineux, de la fin de l’humanité jusqu’au changement d’échelle.
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# Note.
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### Imported: 2024-02-02 1:03 pm
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> Claude Lévi-Strauss ne cachait pas sa perplexité face à ce que l’on pourrait appeler un changement de régime de l’inconnu : passage d’un régime où l’altérité est avant tout géographiquement localisée vers un autre où le maximum d’altérité est devant nous, dans notre futur, sous l’effet d’une « exotisation [qui] pousse du dedans » (Viveiros de Castro 2008)
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> Quand toutes sortes d’inconnues surgissent sous des formes inattendues, le seul moyen de conjurer l’incertitude est de s’atteler à une science des vertiges.
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> la futurologie
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> Lorsque le politologue allemand Ossip K. Flechtheim propose, au milieu des années 19401, le terme de « futurologie », il s’agit de constituer une véritable science du futur, capable de diagnostiquer les tendances, de faire l’inventaire des futurs possibles et d’anticiper tout ce qui pourrait bien arriver d’autre
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> le futur
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> nous arrive d’un dehors, à un rythme toujours plus effréné, tout en étant le résultat inattendu, insoupçonné et indiscernable de nos propres actions. En fait, nous l’abritons, comme l’exotisation qui pousse du dedans.
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> Ces professionnels du décentrement font paradoxalement – du fait même qu’ils cherchent à se situer depuis un temps non encore advenu – surgir de nouvelles formes d’inconnues et d’inattendues, mettant en quelque sorte l’impensable et l’improbable au carré.
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> Et s’il existait d’autres formes de raisonnement « orientées futur », des formes complexes d’extrapolation, plus à même de relever les défis auxquels nous sommes confrontés, mais encore trop invisibles ou dispersées pour subvertir la futurologie dominante ?
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> Si elles ont produit un corpus d’œuvres relativement conséquent sur la diversité des expériences du temps4, peu se sont vraiment penchés sur la futurologie en tant que telle, sur les approches du futur qui se présentent comme expertes, les personnes qui y consacrent leur carrière voire leur vie entière, les techniques de prédiction et de spéculation, leurs manières d’ouvrir ou de refermer les possibles.
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> « ignorance studies » (Abbott 2010, McGoey 2012, Barbier et al. 2021)
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> La principale proposition de ce dossier est que la futurologie est un genre (ou un sous-genre) de la vertigologie, elle s’est peu à peu constituée, chez les modernes, comme étant la science des vertiges capable de leur fournir les raisons de croire aussi bien que de refuser ce qui leur arrive.
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> on y verra le « futur » se dissoudre comme entité monolithique et se diffracter en autant de jeux de miroir déformants quand on se décale de l’Amérique à la Russie, à l’Afrique, en passant par la Chine, les pays du Golfe ou l’Inde, les terrains où évoluent les auteurs.
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> Dans cette incroyable quantification de soi et du monde, même nos rêves les plus fous et nos peurs les plus souterraines en viennent à prendre la forme de mesures physiques, de tables statistiques et de courbes d’évolution.
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> Mais le futur en est-il vraiment devenu plus prévisible pour autant ?
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> Devenu marché spéculatif, le futur se nourrit d’impossibilités, de vertiges à la carte, de toutes nos incapacités à voir plus loin ou mieux, mais aussi de vieux rêves recyclés.
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> Une bonne futurologie est une vertigologie, mais tous les vertiges ne se valent pas.
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> L’espèce devient une expérimentation dans un univers lui-même conçu comme une création expérimentale sans auteur, la flèche du temps est désorientée, sans but, une suite de hasards qui n’a pas d’autre explication que la réalisation d’un potentiel infini de possibilités qui auraient pu prendre d’autres formes.
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> Cette conception d’un futur arborescent a d’ailleurs largement survécu dans la prospective américaine des années soixante, alors que d’autres conceptions de l’espace-temps teintées d’astrophysique gagnaient en popularité, autour du physicien et célèbre futurologue Herman Khan, employé d’abord par la RAND corporation avant d’inventer le concept de « think tank » et l’Hudson Institute
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> Sa méthode inspirée de théorie des jeux ne débouchait jamais sur un seul scénario, mais toujours plusieurs, elle visait d’une certaine façon à épuiser tous les scéna-
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> rios possibles quitte à les enchaîner dans des listes incroyables de narrations alternatives14
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> 14. Voir Hernan Khan & Anthony J. Wiener, L’An 2000, la bible des 30 prochaines années (traduit de l’anglais par Henriette Joële, Yves Malartic et Laurent de Vilmorin, sous la direction de Marc Gilbert), Verviers, Gérard, 1972.
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> Williams retrace la rencontre improbable entre la futurologie américaine de la guerre froide, les théories du chaos et les conceptions orientales et néo-bouddhistes d’un temps ouvert, imprévisible, mais plein d’une infinité de possibilités. Il montre comment ce paradigme a essaimé bien au-delà de l’Amérique15 jusqu’aux cercles de prospectivistes français (Berger 1964) et la revue Futuribles (Jouvenel 1972).
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> Si « l’avenir, par définition, n’a point d’image16 », faut-il alors persister à lui en donner ? Bergson assimilait la perception du temps à un dispositif d’illusion (et même de distorsion) optique qu’il faut replacer à l’endroit, car l’intelligence humaine est faite « pour prendre les choses par l’autre bout »
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> Il n’est pas forcément besoin d’aller chercher très loin dans d’autres systèmes culturels, par exemple la langue aymara pour qui le futur est derrière, le passé devant ou encore les modèles de temps karmique pour qui les logiques du passé sont bien plus intéressantes à analyser que le futur.
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> Gaston Berger, l’un des promoteurs de la prospective à la française, a une intuition sur la modification même du temps. Pour lui, le temps non seulement s’accélère
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> 15. Voir sur ce point le dossier « Futurologie », Revue internationale des sciences sociales, vol. XXI, no 3, Unesco, 1969.
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> mais aussi s’inverse
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> La prospective suppose alors, selon Berger, tout un travail d’abstraction, d’extirpation hors de nos modèles courants du temps : « un travail assez analogue à celui que, dans le domaine de la représentation spatiale, effectuèrent les inventeurs de la perspective. [..] Il s’agit, maintenant comme alors, de parvenir à une vision nouvelle du monde, aussi nouvelle que l’est un paysage de Léonard par rapport aux tapisseries de Bayeux ou aux estampes chinoises : une vision en profondeur, qui, cette fois, ne sera plus dans l’espace, mais dans le temps. »
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> Labyrinthes, plans à plusieurs dimensions, escaliers, cercles concentriques se sont imposés depuis bien longtemps pour figurer l’au-delà, un arrière-monde ou un autre monde. On les retrouve, empruntées, détournées, en futurologie.
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> Les images fractales, les motifs et figures inspirés de théorie du chaos se sont largement imposées dans les cercles de la futurologie américaine des années 1950-1960, mais aussi chez les designers et architectes futuristes comme Buckminster Fuller, largement documentés20
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> On trouve d’ailleurs parmi ces images, de nombreux diagrammes d’inspiration orientale et ésotérique (notamment les « ennéagrammes » de Gurdjieff repensés en arbres de possibles) qui continuent à persévérer aujourd’hui comme des outils de visualisation du futur. Cartes, cosmogrammes et autres mandalas qui visent à figurer le temps autant qu’à le conjurer ne cessent de se recycler et de circuler. La prospective est une affaire de figuration, d’images et de diagrammes.
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> La prospective est une affaire de figuration, d’images et de diagrammes.
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> « Our future is not singular; it is multitudinous. Myriad potential futures lie before us » (Cornish 2004)
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> C’est que, quatre-vingts ans plus tard, nous n’avons bien souvent à opposer à l’imprévisible et à l’accroissement de l’entropie, qu’un retour à des rêves d’antan ou en guise de parade à la peur, qu’une frénésie de calculs.
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> à l’instar de Nicolas S ou encore du physicien José H, pour se désintoxiquer d’une certaine futurologie et imposer d’autres formes de raisonnement proprement vertigineuses, capables de passer de l’échelle nanométrique à l’échelle planétaire.
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> « temps profond »
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> Ramener de la profondeur de temps dans la vie des modernes n’est pas aisé, c’est comme si on demandait à des fourmis de gérer une montagne ou à des chats de moduler le trafic aérien, car tout a été fait dans leur quotidien pour invisibiliser les sources d’énergie, les câbles, les compositions des choses, l’hétérogénéité et la complexité des rythmes à grande échelle, et les maintenir dans l’ignorance des flux.
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> comme le montre si bien José Halloy, plus spatial que temporel : il s’agit d’attraper des dimensions oubliées du présent, de manier les échelles avec virtuosité, de faire des allers et retours entre le plus lointain passé, le futur le plus extrapolé et le présent le plus profond22
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> Formé à la physique de Prigogine
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> Halloy ne propose pas seulement une reprise de ses intuitions – le vivant comme système hors équilibre, les structures dissipatives, le métabolisme énergétique, la flèche du temps et la nécessité d’une nouvelle alliance entre les savoirs –, il développe des formes complexes de raisonnement physico-chimiques, voyageant à des échelles rarement tenues ensemble.
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> Dans l’intention, cette futurologie du troisième type ne rompt pas complètement avec les précédentes, mais dans la méthode, elle monte radicalement en gamme dans l’échelle du vertige, combinant et maniant avec élasticité les échelles, les techniques de scénarisation et de calcul des précédentes, montrant que la question des limites et des seuils au-delà desquels nous sommes dans l’inconnu n’est pas une chose future, qu’elle se joue ici et maintenant dans la complexité de rapports d’intrication23
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> Les bonnes futurologies redimensionnalisent le présent.
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> 22. José Halloy, « L’épuisement des ressources minérales et la notion de matériaux critiques », La Revue Nouvelle, vol. 4, no 4), 2018, p. 34-40
### Imported: 2024-02-07 10:36 pm
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> Bell retrace l’histoire des « pionniers » (depuis H. G. Wells jusqu’à ses propres contemporains, tels que Arthur C. Clarke, Harold Lasswell ou Edward Cornish) et insiste sur le fait qu’à partir de la seconde moitié du e siècle, des cours de future studies sont enseignés dans les lycées et les universités, des programmes et des départements entiers sont
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> apparus ; le nombre de revues académiques spécialisées et de collections éditoriales qui leur sont dédiées a explosé ; les associations de chercheurs, mais aussi différents types d’organisations publiques et privées, think tanks, entreprises et cabinets de conseils, se sont multipliés. Il coche donc une à une toutes les cases qui permettent de montrer l’existence d’un
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> véritable champ, d’un domaine d’expertise, à la fois académique, scientifique, économique et politique.
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%% Import Date: 2024-02-07T22:41:13.541+01:00 %%