Des a-venirs aux de-venirs : ce qui trame nos futurs énergétiques
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La trame préposée de nos devenirs énergétiques a, semble-t-il, une tendance atomisante, contrôlante et homogénéisante. Sous prétexte que l’effort se doit d’être distribué et que le moindre geste compte - plus que ceux de nos institutions ou énergo-industries, la trame de nos a-venirs énergétiques est grillée d’atomes à valence nulle. Sous l'apparence d’optimisation et d’efficience de nos systèmes de subsistance, la trame de nos a-venirs énergétiques se trouve mêlée de bits et de servo-moteurs. Sous couvert de mixs électriques diversifiés pour des infrastructures plus résilientes, la trame de nos a-venirs énergétiques est tissée de câbles lisses, à mailles resserrées et imperméables. La pluie-ralité semble donc n’avoir que peu de place dans ces futurs énergétiques.
Les futurs énergétiques seraient donc à ce point malmenés et déterminés ? Tant et si bien que les perspectives de déploiements alternatifs en seraient impossibles sinon étouffées ? Il nous semble que pour prendre la mesure de l’importance que revêt la pensée des futurs en tant que pouvoir d’ordonnancement du monde, il est nécessaire de s’arrêter sur ce qui constitue effectivement le cœur productif de ces futurs, de ces devenirs : des formes - instituées - de futurologie énergétique. Pourquoi une telle nécessité ? Parce que faire exister des contre-imaginaires oblige à comprendre la manière dont les imaginaires dominants sont produits. Or, depuis les années 70, notamment dans l’énergie, un de ces cadres structurants de la production de ces imaginaires est celui de la futurologie[^1] - ou comment sont produits les futurs qui nous sont proposés comme horizon d’un faire société ? La trame de nos devenirs énergétiques est ainsi intimement liée à ce qui est projeté et ce que nous projetons du monde à venir. A ce titre, tant la futurologie (les manières de produire des futurs - et donc des imaginaires) que l’énergie hérite de cadre de représentation qui, si on ne s’en défait pas, favorise l’advenue de certains futurs et en empêche d’autres.
Aussi, la futurologie en tant que prospective (foresight) contemporaine naît de l'appropriation par le complexe militaro-industriel de l'usage de l'informatique et des mathématiques appliquées à des fins de prévision. Elle s'étoffe par la suite pour désigner l'étude des futurs à des fins de prévision, mais aussi et surtout d'anticipation de futurs susceptibles d'advenir dans un champ d'avenirs ouverts. Au-delà de ces débuts militaro-industriels, le développement de différentes formes de prospectives voit l'intégration croissante de l'usage de l'informatique et des mathématiques appliquées dans une perspective modélisante et probabiliste - chère aux origines de modélisations balistiques - et aussi des sciences humaines et sociales, des sciences cognitives et de méthodes permettant de faire rentrer le socio-politique (non-modélisable) dans le processus modélisant de la scénarisation. Au sortir des années 60-70 la futurologie intègre pleinement les canons de la cybernétique tant dans son versant militaro-industriel totalisant que dans son versant contre-culturel et de production alternative de visions du monde[^2]. Comme le souligne Jean-Charles Hourcade, la pratique futurologique passe d'une logique de prévision à des fins de planification dans les années 1950 à un paradigme de l'anticipation par la modélisation et la scénarisation, à partir des années 1970 notamment, avec un affinage des processus modélisant tout au long des années 1980 et 1990[^3].
De la projection de tendance à la production de futurs souhaitables ou désirables en passant par l'anticipation de futurs - alternatifs - susceptibles d'advenir à des fins d'adaptation, l'exercice futurologique sert des finalités diverses. Pour autant, il participe systématiquement d'une mise en représentation et en récit de son objet d'étude et produit ainsi le cadre discursif préalable à l'advenue de ce qu'il projette. Aussi, la futurologie peut-elle être vue comme une cosmotechnique[^4] discursive des futurs, à savoir une famille de dispositifs techniques à finalité discursive, dans une perspective de production de récits des futurs, ordonnée par et ordonnant notre vision du monde. Comme le souligne Yuk Hui avec la technologie[^5], il y a une tendance homogénéisante quant aux modalités de penser et construire les futurs. Ici, la futurologie mobilisée est bien celle d'héritage cosmologique prométhéen et socio-technique d'après-guerre, née dans le contexte militaro-industriel états-unien et importée par la suite dans les affaires sociales et politiques à des fins commerciales, stratégiques et de production culturel - ou, dit autrement, de propagande.
A cette trame cosmologique des futurs, s’ajoute celle de l’énergie. A ce propos, Cara N. Daggett nous oblige à nous arrêter un instant sur la manière dont s'est construite la représentation contemporaine de l'énergie[^6]. L'énergie est une notion construite : à la fois *énergopouvoir* et *energopolitique*[^7], en écho au *biopouvoir* et à la *biopolitique* de Michel Foucault. Pour en comprendre ses modes de représentation il est utile d'en comprendre les ressorts constitutifs. Suivant l'histoire de la naissance de l'énergie telle que nous la raconte Cara N. Daggett, si différentes manière de (se) représenter l'énergie se côtoient, celle qui l'instaure comme construction scientifique domine les épistémologies dès la fin du XIXe siècle. L'énergie est une science du changement, du mouvement, du travail utile, de la transformation des systèmes et s'incarne dans et par la thermodynamique. Les représentations pouvant être considérées comme relevant de cosmologies autres, une énergie du cosmos qui relèverait de la « bonne gouvernance en le qi et le prana et qui peut entraîner équilibre et harmonie plutôt que changement systématique », sont invisibilisées, voire discréditées, dans le processus réduction naturaliste et de projection des relations au monde. Cette science de l'énergie se double par ailleurs d'un ancrage matériel participant d'un processus d'homogénéisation culturel et épistémologique; ainsi dans ses manifestations en tant que fuel, l'énergie porte tant les ressorts physiques et culturels d'une représentation particulièrement dominante de l'énergie : celle d'une science de l'énergie, ou « thermodynamique » qui se voit par ailleurs préempter par les sciences de l’ingénieur et des systèmes techniques. Ce que dit la prédominance du concept énergétique par son entrée thermodynamique est une réduction cosmotechnique participant d’un processus d’homogénéisation qui empêche de penser et de faire advenir d’autres représentation et relation à l’énergie.
Si le processus d'homogénéisation culturelle est à ce point ancré dans la matrice de la construction des futurs énergétiques, quel horizon peut-on se donner pour faire advenir d’autres devenirs ? Une réponse réside peut-être dans le surgissement de futurs subalternes qui se développent par l’expérience située, notamment en réinterprétation, compostage et retournement de trames dominantes. Ces futurs mineurs, nécessairement pluriels, font exister au présent de la diversité (technique, infrastructurelle, organisationnelle, sociale, politique, etc) qui vient en friction et, par endroit, recomposer les rapports de forces : une pragmatique des futurs[^8] en réponse à un futurologie incantatoire.
Dansons l’orage[^9][^10].
# Footnotes
[^1]: Pour quelque ressources à ce propos : Jenny Andersson, « Ghost in a Shell: The Scenario Tool and the World Making of Royal Dutch Shell », Business History Review, vol. 94, no 4, p. 729‑751, 2020 ([[2020_andersson_Ghost in a Shell]]); Angela Wilkinson et Roland Kupers, « Essence of Scenarios: Learning from the Shell Experience », Amsterdam University Press, 2014 ([[2014_wilkinson.kupers_The Essence of Scenarios]]); Jacques Lesourne et Christian Stoffaës, « La prospective stratégique d’entreprise: concepts et études de cas », InterEditions, 1996 ([[1996_lesourne.stoffaes_La prospective stratégique d'entreprise]]); Jean-Baptiste Fressoz, « La “transition énergétique”, de l’utopie atomique au déni climatique, USA, 1945-1980 », Revue d’Histoire Moderne et Contemporaine, 2022 ([[2022_fressoz_La transition énergétique, de l'utopie atomique au déni climatique]]); Caleb Wellum, « Energizing neoliberalism: the 1970s energy crisis and the making of modern America », Johns Hopkins University Press, 2023 ([[2023_welluma_Energizing neoliberalism]]); Donella H. Meadows, Dennis L. Meadows, Jørgen Randers et Agnès El Kaïm, « Les limites à la croissance: dans un monde fini le rapport Meadows, 30 ans après » , Rue de l’échiquier, 2017 ([[2017_meadows.meadows.ea_Les limites à la croissance]]).
[^2]: Fred Turner, « From counterculture to cyberculture: Stewart Brand, the Whole Earth Network, and the rise of digital utopianism » , Chicago, Ill, University of Chicago Press, 2008 ([[2008_turner_From counterculture to cyberculture]]).
[^3]: Jean-Charles Hourcade, « Prospective énergétique: Modèles contre futurologie », in C. Jeandel & R. Mosseri (Eds.), « L’énergie à découvert » (pp. 32–33), CNRS Éditions, 2017 ([[2017_hourcade_Prospective énergétique]]).
[^4]: « Une cosmotechnique correspond à l’unification, dans les activités techniques, des ordres cosmique et moral ; or ces ordres diffèrent d’une société à l’autre — par exemple, les Chinois n’avaient pas le même concept de morale que les Grecs. » (Entretien de Yuk Hui par Michaël Crevoisier pour la revue Ballast : « Produire des technologies alternatives », accessible en ligne).
[^5]: Yuk Hui, « La Question de la technique en Chine », Editions Divergences, 2021 ([[2021_hui_La Question de la technique en Chine]]).
[^6]: Cara New Daggett, « The birth of energy: Fossil fuels, thermodynamics, and the politics of work », Duke University Press, 2019 ([[2019_daggett_The birth of energy]]).
[^7]: Dominic Boyer, _Energopolitics: wind and power in the Anthropocene_, Durham, Duke university press, 2019 ([[2019_boyer_Energopolitics]]) et Dominic Boyer, « Energopower: An Introduction », _Anthropological Quarterly_, vol. 87, no 2, p. 309‑333, 2014 ([[2014_boyer_Energopower]]).
[^8]: Francis Chateauraynaud et Josquin Debaz, _Aux bords de l’irréversible: sociologie pragmatique des transformations_, Paris, Éditions Pétra (coll. « Pragmatismes »), 2017 ([[2017_chateauraynaud.debaz_Aux bords de l'irréversible]]).
[^9]: En référence à « Danser l'Orage - Subsistances et Communs », un mouvement-espace créé en octobre 2023 pour s'outiller, (trans)former, prévenir et métamorphoser nos collectifs, nos organisations inscrits dans les mouvements sociaux et ainsi contribuer à une transformation radicale d'un monde en plein basculement.
[^10]: Les éléments de cet article sont tirés d’un côté du « Petit manuel de démocratie énergétique » ([[2025_coopdesmilieux_Petit manuel de démocratie énergétique]]) dont je suis co-auteur et de mon mémoire « Puissance incantatoire de la futurologie énergétique : entre homogénéisation cosmotechnique et pragmatique des futurs » ([[projects/Puissance incantatoire de la futurologie énergétique|Puissance incantatoire de la futurologie énergétique]]) soutenu à l’EHESS en septembre 2025.