%% tags : #type/article #cat/énergie #cat/capitalisme #aoi/modernité #aoi/anthropocene #cat/limite #cat/critique %% --- Transition énergétique et économie de la saucisse === > by [Rieul Techer](https://twitter.com/ryu5t) ![[sauc-enr-transition_intro.jpeg]] ## Saucisse, Énergies Renouvelables & Transition Énergétique *Dans ce billet je propose de prendre une analogie pour expliquer l’incongruité et, selon moi, l’aberration de penser la transition énergétique au prisme d’énergies renouvelables bon marché dans un contexte de transition systémique: celle de l’économie de la saucisse.* *Il a aussi pour but d’introduire ce que j’appelle “une pensée complexe de l’énergie”, une pragmatique de l’énergie et une construction par les communs de l’énergie visant à dépasser le cadre actuel réducteur de pensée de la transition énergétique.* > “The good news is that 2018 will finally mark a shift in our use of global energy. Next year will see onshore wind and solar power become the lowest-cost form of energy generation across the world” — Alexei Leven post on The Wired 2018 about Onshore wind and solar will become the cheaest form of energy > “Is it really a good news ? Or more precisely, why and for who is it a good news ?” ## Saucisse & Energies Renouvelables ### La “saucisse” comme modèle de penser Comment sont fabriquées les saucisses ? Tout d’abord on choisit la viande, puis on la hache, on rajoute quelques épices pour ensuite embosser la chair à saucisse, et enfin la passer par l’étuvage puis le séchage, dans le cas du saucisson ou de la saucisse sèche. Une saucisse de qualité se retrouve: dans le choix de la viande, les épices, potentiellement les boyaux utilisés pour l’embossage et enfin l’étuvage et le séchage pour le saucisson. La saucisse, comme tout bien de consommation, n’échappe pas aux logiques de [marché](https://fr.wikipedia.org/wiki/Marché), dans un cadre d’[économie de marché](https://fr.wikipedia.org/wiki/Économie_de_marché). L’économie de la saucisse, comme l’économie de la majorité des biens de consommation, se construit en fonction de tactiques conditionnées par des stratégies de maximisation de profits: réduction des coûts à un minimum et augmentation des ventes à un maximum pour un prix socialement optimal. Ainsi, par exemple, les produits étiquetés “de qualité supérieure” permettent d’augmenter la valeur perçue du bien à coût de production/fabrication quasiment inchangé. Ces produits sont des agglomérats d’ingrédients et de procédés à bas coûts et de qualité médiocre mélangés à des composants de qualité plus élevée non dissociables les uns des autres. > Ce type de logiques de construction de biens de consommation à la conception indétricotable est constitutif de lectures exclusives par et pour le marché. En bref, la recherche de la réduction à tout prix du coût de production afin de satisfaire une demande \(fictive et/ou crée\) croissante en attente \(construite\) d’un prix le plus bas possible, vient avec : * une complexification des processus de fabrication et de transformation, et une intermédiation croissante; * la nécessite de rogner sur les coûts de matières premières et des processus de transformation; * une baisse de la qualité non seulement du produit final mais aussi et surtout de ses conditions de production et de consommation; * l’entretien d’une déconnexion avec la réalité et une perte de repères ou de références sur les justes conditions de fourniture d’un produit ou d’un service de qualité et de sa consommation; * la création et la construction d’un cadre comparatif et compétitif entre plusieurs systèmes n’évoluant pas dans le même paradigme; * une construction par le marché de systèmes \(produits, services ou processus\) bien plus complexes que leur seule réduction à leur valeur financière. > **Aparté**: les mêmes logiques dites “du jambon” se retrouvent dans différents contextes comme, par exemple, celui de [la crise des subprimes](https://fr.wikipedia.org/wiki/Crise_des_subprimes). Une partie des raisons qui a permis à la crise de se propager a consisté en la revente d’actifs toxiques qui, par une complexification des produits financiers, ont pu être considérés non-toxiques en les “mélangeant” à des actifs moins, peu ou pas pourris. ### Énergies Renouvelables : des sources renouvelables aux ressources à renouveler Comment sont produites les énergies renouvelables ? Tout d’abord, en fonction des potentialités du territoire exploité, les sources renouvelables potentiellement exploitables \(le rayonnement solaire, le vent, la biomasse —si gestion raisonnée, l’eau — si gestion raisonnée, la chaleur et autres différentiels thermiques naturels — géothermie ou thermie des mers…\). En fonction de ce potentiel exploitable et de considérations multiples \(économiques, environnementales, politiques, sociales…\) sont étudiées, et une ou plusieurs sources peuvent être considérées comme digne d’exploitation. > **Par exemple**: Si un territoire est doté d’un potentiel fort en vent alors le moyen d‘exploitation sera l’éolien \(“on” ou “off-shore” — c’est à dire sur terre ou en mer\), si le potentiel est solaire alors ça sera des panneaux solaires \(photovoltaïques pour la production électrique, thermiques pour la production de chaleur par exemple\) … et ce peut aussi être un mix \(solaire, éolien, hydraulique, géothermie…\) de tout ça. Une fois le potentiel des sources diagnostiqué et leur exploitation considérée comme viable \(économiquement, politiquement, socialement et/ou environnementalement …\), il s’agit de développer et déployer les moyens d’extraction de la valeur utile de ces sources, à savoir l’énergie, qu’elle soit électrique ou thermique. Ces moyens permettent \(1\) de tirer parti du potentiel des sources \(renouvelables\), \(2\) à partir de dispositifs d’extraction du travail utile \(le quanta d’énergie\), \(3\) au travers de dispositifs d’extraction — éoliennes ou panneaux photovoltaïques, barrages hydrauliques ou encore installations géothermiques. Ces systèmes sont ensuite déployés sur le territoire cible et permettent une production d’énergie selon les variabilités des sources \(soleil, vent, eau, chaleur du sous-sol…\). _**Note**: la fabrication de ces systèmes d’extraction reposent sur l’utilisation de ressources qui ne sont, en grande majorité, pas renouvelable_. > **Précision**: ces systèmes d’extraction de la valeur énergétique des sources renouvelables sont d’une complexité autre que celle de systèmes conventionnels, entremêlant finement et de manière plus diffuse technique, économique, \(géo\)politique, social... Par exemple, le procédé de fabrication d’un certain type de cellule photovoltaïque va être différent d’un autre type, et la fabrication d’un panneau photovoltaïque n’a à peu près rien à voir avec la fabrication d’une éolienne si ce n’est la diversité et la rareté de certains matériaux utilisés pour les fabriquer. A contrario, une centrale thermique, dont la production énergétique se base sur la consommation de gaz, de charbon, de pétrole, de biomasse ou même d’uranium est un objet certes compliqué mais bien plus homogène \(homogénéité somme toute relative\). Pour une production d’énergie continue, on s’orientera ensuite potentiellement soit vers l’ajout d’un système de stockage \(batteries, volants d’inertie, stockage de chaleur, usage d’un vecteur tiers comme l’hydrogène…\), soit vers un complément thermique conventionnel \(nucléaire, gaz, charbon, fioul, biomasse … \), et de plus en plus vers un mix des deux. Cette béquille, non négligeable, permet de répondre, non plus à l’exploitation du potentiel des sources renouvelables, mais bien aux impératifs de confort et à la nécessité de continuité d’une fourniture d’électricité de qualité . > **Aparté**: la biomasse, pour peu que le cadre de gestion soit adapté, peut tout à fait être considérée comme une source dite renouvelable. Enfin, ces systèmes productifs, comme tout système productif, s’inscrivent principalement, voire exclusivement, dans des logiques de marché — ou pour être plus précis du duo Etat-Marché : il s’agit de fournir une énergie de qualité à un prix compétitif dans un contexte concurrentiel entre systèmes fortement différents. En bref, le développement et déploiement de dispositifs de production d’énergies dites renouvelables, viennent avec : * une complexification des processus de fabrication et de transformation, et de l’ensemble de la chaîne de construction de l’énergie, et une intermédiation croissante; * la nécessite de rogner sur les coûts de matières premières et des processus de transformation pour être compétitif et concurrentiel sur le marché “d’Etat ou communautaire” de l’énergie; * l’entretien d’une déconnexion avec la réalité et une perte de repères ou de références sur les justes conditions de fourniture d’un produit ou d’un service de qualité et de sa consommation; * la création et la construction d’un cadre comparatif et compétitif entre plusieurs systèmes n’évoluant pas dans le même paradigme; * une construction par le marché de systèmes \(produits, services ou processus\) bien plus complexes que leur seule réduction à leur valeur économique — au sens financier. > Le “renouvelable” des “Énergies Renouvelables” est moins à chercher dans les ressources que dans les sources et leur cadre de gestion; autrement dit les Énergies Renouvelables n’ont rien de renouvelables si le cadre de gouvernementalité des sources reste un impensé. > **Digression**: En analogie avec le développement de la micro-électronique et des infrastructures numériques, je soumets ici l’idée de creuser la question de [la soutenabilité / la fin du numérique, ou quel numérique peut-on se permettre](https://youtu.be/bl6Ivdy777A) ? ### Andouillette 5A ou knacki®, telle n’est pas la question Entre Andouillette 5A et knacki® il s’agit donc de dépasser l’économie de la saucisse comme cadre de pensée de l’énergie. La réduction de l’énergie à un discours techno-régulatoire favorise une vision simpliste des enjeux systémiques qu’implique de penser l’énergie en tant qu’élément structurant de nos sociétés. Au même titre que les systèmes de production conventionnels et organisations des réseaux d’énergie dans les pays industrialisés se sont complexifiés - de manière concomitante au développement de la micro-électronique et micro-informatique - les systèmes d’extraction de la valeur du solaire \(photovoltaïques\) comme du vent \(éolien\) intègrent une telle diversité de sous-systèmes (aussi bien techniques que non-techniques), qu’ils en deviennent extrêmement [complexes](https://fr.wikipedia.org/wiki/Système_complexe). A un système contemporain production-distribution-consommation certes compliqué mais historiquement réduit à des enjeux technico-régulatoires, se surajoute des couches techniques et technologiques, juridiques, politiques et sociales venant complexifier ce triptyque. Ainsi, dépassant la complexité technique et technologique d’une configuration moins émergente que changeant d’échelle, les ordres de complexité se déclinent: * au niveau du système technique : intégration de moyens de production dits “intermittents” \(ou “variables”\) dont les caractéristiques de qualité de l’électricité sont potentiellement divergentes par rapport à une production dite “de base”. * au niveau du système géopolitique : alors qu’une des raisons de sortie des énergies dites “fossiles” est la question de la forte dépendance à certains pays producteurs de ressources premières \(charbon, gaz, pétrole\), le système “Énergies Renouvelables” tel que pensé aujourd’hui s’inscrit complètement dans des logiques similaires de concentration de ressources critiques. * au niveau du système politico-économique : paradoxe du soutien étatique en termes socio-environnemental et structurel mais cohérent en terme marchand et économique. * au niveau du système environnemental : aujourd’hui le développement des “Énergies Renouvelables” se situe bien dans une logique d’activités extractives et extractrices dont les composantes sont à la fois en prise avec le marché, les réalités d’exploitation et d’impacts environnementaux et sociaux sur le terrain, les constructions politiques locales, nationales, internationales autour du climat notamment … et elle ne pourra ni scientifiquement et ni structurellement s’en défaire. * au niveau du système social : inhérent à la construction de la cité et du vivre-ensemble. * au niveau du système Terre … Or, dans la construction des politiques de transition, cette complexité se réduit fortement à un arbitrage par et pour le marché, l’Etat ou la Communauté étant médiateur et arbitre. > Par “par et pour le marché”’, je n’élude pas la question de la construction politique de l’énergie et des arbitrages régaliens de l’état sur la question énergétique \(aide d’état, programmation pluriannuelle de l’énergie, participation forte des dynamiques d’investissements dans les infrastructures…\), bien au contraire; ce que j’avance c’est qu’ils sont constitutifs de cette construction “par et pour le marché". A ce propos, en guise de cadre contextuel ne pas hésiter à parcourir [cet article](https://www.cairn.info/revue-francaise-de-socio-economie-2015-1-page-153.htm). En bref, la recherche de la réduction à tout prix du coût de production afin de satisfaire une demande \(fictive et/ou crée\) croissante en attente \(par construction et non par choix\) d’un prix le plus bas possible, vient avec : * une complexification des processus de fabrication, de transformation et de gestion; * la nécessité, au delà de l’amélioration effective des technologies \(qui est effectivement non négligeable\), de rogner sur l’ensemble des coûts, externalisant les problématiques de fin de vie des infrastructures et des processus de transformation — ce qui n’est pas non plus spécifique aux “renouvelables”; * l’entretien d’une déconnexion avec la réalité et une perte de repères ou de références sur les justes conditions de fourniture et de prix d’une commodité — bien que sur ce point : 1/ ce soit déjà le cas \(en France\) au travers du maintien d’un prix politico-social de l’énergie, 2/ l’énergie ne devrait pas être considéré comme une commodité du fait de sa criticité au sein de l’ensemble des activités constitutives de nos sociétés, mais comme un commun; * la création et la construction d’un cadre comparatif, normatif et compétitif entre plusieurs systèmes n’évoluant pas dans le même paradigme. > Les énergies renouvelables sont à la transition énergétique ce que la saucisse est au marché : un bien de consommation soumis aux impératifs de profits financiers. Dans l’hypothèse où “les énergies renouvelables sont à la transition énergétique ce que la saucisse est au marché”, comment penser la transition énergétique comme cadre de transition effectif plutôt que de s’inscrire dans la continuité d’un système visant à exploiter les “Énergies Renouvelables” comme leviers de croissance dans une pure logique duale Etat/Régulation — Marché/Financiarisation ? Il s’agit donc moins de panser la transition énergétique par le marché que de penser des transitions énergétiques en systèmes complexes. > Transition: “[Action](https://fr.wiktionary.org/wiki/action), manière de [passer](https://fr.wiktionary.org/wiki/passer) d’un [état](https://fr.wiktionary.org/wiki/état) à un [autre](https://fr.wiktionary.org/wiki/autre).” \([Wikitionnaire](https://fr.wiktionary.org/wiki/transition)\) > > “En [thermodynamique](https://fr.wikipedia.org/wiki/Thermodynamique), un **changement d’état** est une [transition de phase](https://fr.wikipedia.org/wiki/Transition_de_phase) lors du passage d’un [état](https://fr.wikipedia.org/wiki/État_de_la_matière) de la [matière](https://fr.wikipedia.org/wiki/Matière)” à un autre \(\[Wikipédia\]\([https://fr.wikipedia.org/wiki/Changement\_d'état\)\](https://fr.wikipedia.org/wiki/Changement_d'état%29\)\) > > “On peut définir l’équilibre thermodynamique comme l’état que tout [système isolé](https://fr.wikipedia.org/wiki/Système_isolé) atteint après un temps suffisamment long, et qui est caractérisé macroscopiquement par un certain nombre \(fini\) de variables d’état.” \([Wikipédia](https://fr.wikipedia.org/wiki/Équilibre_thermodynamique)\) ## La Transition Énergétique ou l’énergie que l’on peut se permettre ### “Energy we can afford” Penser en “andouillette 5A vs knacki®” n’est encore pas le bon prisme d’analyse si on considère l’énergie dans son cadre de société contemporaine. Prenons comme exemple support un des points clés de la citation initiale: “_Next year will see onshore wind and solar power become the lowest-cost form of energy generation across the world_”. Pourquoi, au delà de l’argumentaire de la saucisse, ce prisme d’analyse du succès des “renouvelables” n’est, selon moi, pas adéquat ? Car : * il dénote d’une vision du développement des systèmes énergétiques à paradigmes industriel et économique constants; * il résulte d’un cadre structurellement obsolescent et soutient, dans ce même cadre, la construction d’un système non soutenable; * il participe de l’entretien d’une réalité-fiction qui est celle d’un monde d’abondance à coût quasi nul pour un confort a minima stable; * enfin, envers et contre tout il réfute la réalité d’un monde [VUCA](https://en.wikipedia.org/wiki/Volatility,_uncertainty,_complexity_and_ambiguity) \(Volatile-Uncertain-Complex-Ambiguous\), ou si vous préférez [TUNA](http://Turbulent-Uncertain-Novel-Ambiguous) \(Turbulent-Uncertain-Novel-Ambiguous\), au profit d’une présentation réductrice du monde. > A paradigme \(économique, industriel, technique, politique …\) constant, il est question d’optimisation de l’existant : les “Énergies Renouvelables” sont une optimisation du système productif électrique contemporain. Dans un cadre de transition, pouvons-nous nous permettre de penser à paradigme constant ? En d’autres termes : le monde énergétique à venir n’est-il qu’optimisation infiniment renouvelée de l’existant ou est-il son dépassement ? > > **Question subsidiaire** : le monde énergétique à venir nécessite-t-il un effondrement \[systémique\] de l’existant pour advenir ou une clôture pour atterrir ? Voir à ce propos : [L’avenir du numérique à l’ère de l’anthropocène — Alexandre Monnin & Diego Landivar](https://youtu.be/RXTFyA6qwDs). Ce qui me parait effectivement dangereux c’est de construire l’abondance par le prix en détournant le regard de la finitude des ressources nécessaires à la mise en œuvre des systèmes de production \(matières premières par exemple\) vers une infinitude \(à échelles humaines et géologiques\) des sources permettant la production effective d’électricité \(vent et soleil par exemple\). Ainsi, créer l’illusion d’abondance sans se soucier des modalités d’effective soutenabilité des démarches d’équipement et de déploiement est obsolescent par nature. Ces modalités s’incarnent dans ce que l’on pourrait réduire à “la gouvernance des infrastructures”, et ici plus spécifiquement “la gouvernance de l’énergie”. En d’autres termes, étant donné un contexte de finitude du monde, il s’agit de repenser et reconfigurer en commun les règles régissant l’énergie \(sa production, sa distribution, sa consommation, ses usages, ses interdépendances…\) — sa gouvernance ou son gouvernement. Il ne s’agit alors plus d’une question technique ou technologique ou encore de choix industriels ou économiques et régulatoire, mais bien de construction politique de l’énergie — par les communs. Le gouvernement, au sens large, définit ce qui est permis ou non. Ainsi, à l’image du [“**web we can afford**” \(W3C\)](https://www.w3.org/community/wwca/) qui pose la question du monde numérique que nous pouvons nous permettre, la question est bien celle de savoir quel monde énergétique pouvons-nous nous permettre : “**energy we can afford**”. > Quel monde énergétique pouvons-nous nous permettre ? “Energy we can afford” : vers un W3C de l’énergie. ### De quoi la “transition énergétique” est-elle le nom ? “Quel monde énergétique pouvons-nous nous permettre ?” nécessite d’approcher l’énergie au prisme du pragmatisme, du pluralisme et d’un empirisme radical \(pour reprendre les grands traits du pragmatisme chez [William James](https://fr.wikipedia.org/wiki/William_James#Pragmatisme,_pluralisme_et_empirisme_radical) — _**Note**: je suis ignorant des travaux de William James et l’ai découvert par l’entremise de_ [_Alexandre Monnin_](http://web-and-philosophy.org/abouta-propos/bio/) _et_ [_Antoine Hennion_](http://www.csi.mines-paristech.fr/equipe/chercheurs/antoine-hennion/) _à l’occasion de_ [_cette rencontre_](https://www.youtube.com/watch?v=GhJT3Jnpi40)\). Cette question parait une excellente base de travail à la construction d’une Transition Énergétique plurielle … reste à savoir ce qui est entendu par “transition énergétique”. S’il s’agit de passer d’un état d’énergie à un autre, qu’entend-on par énergie ? Si par “énergie” il est entendu “système productif d’une commodité ‘quantité d’énergie’”, alors il ne s’agit ni plus ni moins que de changer de produit de consommation : du knacki® ou autre surimi carné à la saucisse de Strasbourg ou [Diot](https://fr.wikipedia.org/wiki/Diot) de Savoie. Si par “énergie” il est entendu “composante critique d’un certain mode de vie civilisationnel”, alors il s’agit bien de traiter la question énergétique au prisme d’une transition de société dans toute sa complexité. D’un côté il y a la construction d’un imaginaire de transition sur la base de ce que l’on souhaite voir advenir \(le “on” restant à définir\) au regard de logiques qui elles ne changent pas \(logique duale Etat-Marché\); de l’autre il y a une construction relevant d’un certain [pragmatisme](https://fr.wikipedia.org/wiki/Pragmatisme) sur la base de ce que l’on peut se permettre effectivement \(le “on” étant “les parties prenantes”\) au regard de logiques plurielles et hybrides en nécessaire évolution, pour ne pas dire [anti-disciplinaires](https://joi.ito.com/weblog/2014/10/02/antidisciplinar.html). Aujourd’hui la transition énergétique n’est pas pensée et développée comme protocole ou processus de construction civilisationnelle \(s’élaborant par l’expérience\), mais comme réponse à des problèmes environnementaux et économiques, qui sont, effectivement et paradoxalement, le fait d’un processus de construction de civilisation particulier. Pour le dire autrement, et en reprenant la liste des leviers d’actions pour faire évoluer un système selon [Meadows](https://en.wikipedia.org/wiki/Donella_Meadows) \(_re-découvert au travers de la lecture de_ [_la thèse de Joi Ito “The Practice of Change”_](https://www.media.mit.edu/publications/practice-of-change/)\), la transition énergétique est aujourd’hui pensée à paradigme constant, à but égal, à structure de pouvoir identique, à règles fixées et à structure de l’information inchangée. Les leviers d’actions actuellement proposés relèvent donc exactement de l’ensemble des autres leviers \(12 à 7\) décris par Meadows dont le potentiel de changement est moindre et n’agissent pas effectivement sur les fondements de construction de l’énergie que sont l’information, les règles, les pouvoirs, les buts et le paradigme \(1 à 6\). > “Places to intervene in a system according to Meadows \(in increasing order of effectiveness\) : > > * **12**. Constants, parameters, numbers \(such as subsidies, taxes, standards\). > * **11**. The sizes of buffers and other stabilizing stocks, relative to their flows. > * **10**. The structure of material stocks and flows \(such as transport networks, population age structures\). > * **9**. The lengths of delays, relative to the rate of system change. > * **8**. The strength of negative feedback loops, relative to the impacts they are trying to correct against. > * **7**. The gain around driving positive feedback loops. > * **6**. The structure of information flows \(who does and does not have access to information\). > * **5**. The rules of the system \(such as incentives, punishments, constraints\). > * **4**. The power to add, change, evolve, or self-organize system structure. > * **3**. The goals of the system. > * **2**. The mindset or paradigm out of which the system— its goals, structure, rules, delays, parameters — arises. > * **1**. The power to transcend paradigms.” > > \(Source: [Joi Ito PhD thesis, “The Practice of Change”,](https://www.media.mit.edu/publications/practice-of-change/) 2018\) Le cadre actuel de dialogue, de pensée et de développement de la transition énergétique est, peu ou proue, celui de l’économie de la saucisse : la saucisse que l’on veut/souhaite et non pas celle que l’on peut se permettre. Dépasser ce paradigme nécessite le développement d’une pensée complexe de l’énergie, une pragmatique de l’énergie et une construction par les communs de l’énergie que l’on peut se permettre. En bref… la Transition Énergétique doit se construire par une pratique du changement. > A l’équilibre le futur est connu et la planification est possible; en état transitoire le futur dépend d’un cadre d’hypothèses, des conditions de l’état initial, de la connaissance des équations — en général non-linéaires et à variables interdépendantes — régissant le système — complexe donc — et des capacités effectives de résolutions de ces équations “au plus juste de ce que nos outils nous permettent”. > Si à l’équilibre on planifie, en transition on expérimente pour mettre à l’épreuve les hypothèses. ## Notes complémentaires _Si l’usage de notions tels que “la_ _**pensée complexe**”, “le_ _**pragmatisme**”, “l’**empirisme radical**”, “le_ _**pluralisme**”, “les_ _**communs**” , “**anti-discipline**”… dans le cadre du développement de ma pensée peut paraître encore flou ou imprécis c’est parce que je les découvre soit tardivement soit en regard théorique et conceptuel des applications pratiques vécues au travers de diverses expériences. Si j’y fait référence, c’est moins pour la beauté conceptuelle des intrications d‘une pensée en système complexe, mais bien parce que je n’ai que très peu trouvé d’hybridation ou de liens de ces notions à la pensée contemporaine de l’énergie pour exprimer ce qui fait, pour moi, socle de réflexion de l’évolution — la transition ? —du système énergétique._ --- <a rel="license" href="http://creativecommons.org/licenses/by-sa/4.0/"><img alt="Licence Creative Commons" style="border-width:0" src="https://i.creativecommons.org/l/by-sa/4.0/88x31.png" /></a><br />Ce(tte) œuvre est mise à disposition selon les termes de la <a rel="license" href="http://creativecommons.org/licenses/by-sa/4.0/">Licence Creative Commons Attribution - Partage dans les Mêmes Conditions 4.0 International</a>. --- > links : > references :