# Introduction
> ‘But the great difficulty is this,’ interrupted the Psychologist. ‘You can move about in all directions of Space, but you cannot move about in Time.’
> [...]
> ‘Why not ?’ said the Time Traveller.
> ‘It’s against reason,’ said Filby.
> ‘What reason ?’ said the Time Traveller.
> H. G. Wells, *The Time Machine*, 1895[^1]
Si je n’ai pas l’ambition de déployer une théorie du temps de l’énergie au prisme des modalités de reproduction capitaliste, il me paraît important d’insister sur l’importance de la composante “temps” dans un travail sur les futurs, sur l’énergie - dont les intrications temporelles sont telles qu’il paraît difficile de s’en défaire, et sur l’histoire en tant que discipline, pour qui, si le travail du temps n’est pas le centre, il en est l'étalon.
## D'où parler ?
Afin de préciser les conditions matérielles et humaines dans laquelle se déploie ma recherche et dans une perspective d'ancrage située de mon propos, il me paraît essentiel en avant propos de clarifier d'où parle cette communication.
J'ai 38 ans, père de 2 filles (4 ans et 6 mois). Je suis ingénieur énergéticien de formation, je me suis aussi formé à la socio-économie et à l'histoire des sciences et techniques par une entrée qui a été celle des relations sciences-société-démocratie, et enfin me suis formé à l'EHESS notamment à ce que revêtent les pratiques de l'histoire, de l'anthropologie, de l’ethnologie, de la sociologie et de la philosophie dans un champ en construction qu'est celui des études environnementales. J'ai par ailleurs fait parti des équipes de modélisation de AREVA en 2008, publié sur le sujet de l'impact sur le moyen et long terme de l'aviation civile sur le changement climatique et le réchauffement de la planète en 2009[^2] , ou encore été engagé dans la production des scénarios de futurs énergétiques à l'horizon 2030-2050 de l'ADEME (Agence de l'Environnement et de l'Énergie)[^3] entre 2011 et 2014. Enfin, je suis investi depuis maintenant plus de 10 ans dans des dynamiques/mouvements de réappropriation de savoirs par le terrain et les communs. Je poursuis depuis 10 ans un travail pluri-disciplinaire sur les questions énergétiques, et parle donc aussi à partir d’une expérience de mise au travail du futur et du temps par le terrain :
- à Prats-de-Mollo[^4] et ce que fait l'histoire d'un village sur la capacité à (se)projeter dans sa transition énergétique;
- à Angreviers[^5], et ce que fait la réappropriation d’un moulin dans le pensée de milieux énergétiques dans une perspective de soin sur le long-terme
- sur les Communautés énergétiques[^6], et ce que révèle cette notion dans le travail de futurs énergétiques
## De quoi parler ?
>"Everything in the universe may be described in terms of energy [meaning ‘the capacity for doing work’]. Galaxies, stars, molecules, and atoms may be regarded as organizations of energy. Living organisms may be looked upon as engines which operate by means of energy derived directly or indirectly from the sun. The civilizations, or cultures of mankind, also, may be regarded as a form or organization of energy."
> Leslie A. White, *Energy and the evolution of culture, 1943*[^7]
Ce qui est à la fois facile et compliqué avec l’énergie c’est que… c’est partout. On ne peut s’en défaire, on y est shooté (ensorcelé diraient certain·es) et elle est constitutive de ce qui fait que le monde est monde. Pour autant, plus on s'intéresse à cette substance moins il y a d'accroche et de certitude quant à ce qui la constitue. N'en est-il pas autant du temps ? Aussi, cette communication sera bien plus une ouverture à la discussion autour d'hypothèses tramant mon travail de recherche sur l'histoire de la futurologie énergétique qu'une présentation effective de l'avancée des travaux en la matière. Cependant, entrée par les hypothèses c'est soumettre l'avancée des travaux à l'épreuve de l'expérience.
## Propos liminaire
> "The key to the future, in any event, lies in the energy situation."
> Leslie A. White, *Energy and the evolution of culture*[^8]
Avant de rentrer dans le cœur du sujet des intrications entre énergie, temps et capitalisme au prisme d'une histoire de la futurologie énergétique, il paraît nécessaire de revenir brièvement sur la construction de la notion d’énergie[^9], du point de vu des sciences et techniques, et son intrication avec une certaine pensée du temps . A ce propos, Cara Daggett reprend dans son ouvrage *The birth of energy* une remarque du philosophe des sciences Bruce Clarke "energy was 'a discipline for the production of the sort of knowledge that enables persons to seize powers previously reserved to the agency of the divine'" (cité dans [@2019_daggett]) qui, il me semble, regroupe certains éléments de la manière dont s'est construite la notion d'énergie : une discipline (un champs de savoirs) à vocation productrice (notamment de connaissances, de biens et d'expériences) à des fins de "prise de pouvoirs" (technique, politique, économique...) qui avant été réservée au divin. Aussi, ce lien au divin donne aussi une certaine idée de ce que revête l'énergie vis à vis du temps : l'énergie comme le divin est a(trans?)-temporel, et vis à vis du futur elle trame les destinées.
Cara Daggett revient plus spécifiquement sur la construction de la notion contemporaine d'énergie : en tant que discipline (d’abord du corps et de l’esprit puis des techniques et des sciences - thermodynamique notamment), l’énergie est avant tout une science de la mise en mouvement et au travail du monde, une science du changement et des transformations.
En effet, le temps s'imprime dans les déclinaisons scientifiques de la notion d'énergie :
* par la notion de variation dans les équations de la thermodynamique
* par la notion de changement - d'état énergétique d'un électron par exemple dans le cadre d'une transition électronique;
* par la notion de transformation en passant par les différentes cycles (cycles de Carnot, de Rankine, de Beau-de-Rochas, de Diesel, de Stirling... ) caractérisant les changements d'état de systèmes moteurs notamment.
> **Énoncé du 1er principe de la thermodynamique**
> Pour tout système thermodynamique, on peut définir, à une constante près, une fonction **U**, appelée **énergie interne** et ayant les propriétés suivantes :
>
>> U est une fonction d'état (elle ne dépend que des états initiaux et finaux de la transformation) ;
>>
>> U est extensive ;
>>
>> U se conserve dans un système isolé.
>
> La variation de U au cours d'une transformation infinitésimale d'un système fermé (de composition fixe) vérifie :
>
>> $dE_c+dE_p+dU=\delta W+\delta Q$
>
> avec
>
>> $dE_c$ : variation de l'énergie cinétique macroscopique
>>
>> $dE_p$ : variation de l'énergie potentielle extérieure ou encore opposé du travail des forces conservatives extérieures
>>
>> $\delta W$ : travail des forces non conservatives du milieu extérieur sur le système (négatif si le travail est résistant, positif s'il est adjuvant)
>>
>> $\delta Q$ : quantité de chaleur échangée avec le milieu extérieur au système (par conduction, convection ou rayonnement). La convention choisie ici est de noter positivement un transfert thermique de l'extérieur vers le système.
Aussi, le temps est une composante intrinsèque de l’énergie, autant que le sont le changement, la transformation, le mouvement... Cette science se dote donc d'une capacité projective : que ce soit au sein même du paradigme modélisateur (par les équations) pour définir l'état d'après la transformation, ou encore de manière plus terre à terre par exemple pour les récoltes qui sont pourvoyeuses d’intrant énergétiques pour les forces productives, ou pour les machines qui consomment en flux des stocks énergétiques à des fins productives. Cette composante de projection (couple temps-changement) devient d’autant plus intriquer au système de subsistance que l’énergie (« fuel ») pourvoit à une part grandissante de l’accès aux ressources permettant de soutenir les activités et la vie humaine.
> “dé-projeter” le monde [:] éviter la projection comme une méthodologie d’accaparement de l’avenir sous les auspices du projet, ce qui conditionne un rapport très contraint au futur.
>
> Alexandre Monnin [@2021_sas]
Par ailleurs, cette inscription de l'énergie dans le champs de la projection n'est pas uniquement et simplement le fait de la substance même de sa conception par les sciences modernes. Elle se révèle par ailleurs pleinement dans ce que *Monnin et al.* appelle le "paradigme du projet" [@2019_bonnet.landivar.ea] ou de la projection, concomitant et pleinement participant d’une épistémologie capitaliste et libéral du mouvement permanent. L'énergie est donc non seulement par construction, mais aussi par systématiquement en travail de ses futurs.
Aussi, l’hypothèse selon laquelle le futur n’est pas un à côté de l’énergie, mais effectivement une discipline de l’énergie, pose les modalités de construction de ces futurs - et donc des projections énergétiques - comme centrales et indissociable du travail même de développement et déploiement des systèmes énergétiques. C’est pourquoi, une histoire de la futurologie énergétique apparaît comme centrale dans la compréhension tant de l’état actuel de la construction du système que de comment se construisent les futurs de ces systèmes.
# Méthode et discipline
Vous comprendrez alors que ce n'est plus un travail de M2 mais 3 travaux de M2 préparant chacun un projet de recherche constitutif d'un programme de recherche visant à révéler une histoire de la futurologie des années 80 à 2000. Aussi me suis-je posé deux questions que je vous soumets ici :
- est ce bien raisonnable et surtout tenable dans la temporalité d'un M2 ?
- si ce n'est pas le cas (la question est en effet réthorique) c'est qu'il y a un soucis de méthode; mais alors qu'elle méthode utilisée ici pour mettre au travail ce sujet, sans l'amputé non seulement de sa richesse et de son entiéreté ?
Cette question de la méthode a accroche avec la question disciplinaire (et des pratiques qui s'y déploient) et la réalité des situations et des conditions de la recherche. Aussi, il m'est apparu que faire une histoire de la futurologie des années 80 aux années 2000 au prisme des pratiques de l'historien était difficilement compatible avec la réalité des situations (voire supra) et les conditions (matérielle - le temps étant une composante matérielle bien réelle) de la recherche. Cela vaut-il abandon ? Non, je ne pense pas.
### Hypothèses de travail
Sur la question disciplinaire, je vous laisse juger de l'entrée adéquate au vue de certaines des hypothèses ququi se sont révéler jusque là :
- La 1ère hypothèse est que le futur est une discipline propre à l'énergie. Pour soutenir ce propos, et le mettre en lien avec nos sujet du jour En effet, au présentisme de Hartog[[1]](app://obsidian.md/index.html#fn-1-ea5867f0744eb8f1), il semble qu'un futursime disciplinaire persiste dans - voire modèle - le traitement de la question énergétique depuis notamment l'avènement d’une certaine forme contemporaine de futurologie. Il s'agit moins d'opposer au présentisme d'une civilisation thermo-industrielle une exception énergétique - composante centrale d'une telle civilisation - futuriste. Pour autant, l’énergie ne fait-elle pas exception par un certain futurisme disciplinaire depuis au moins Jevons[[2]](app://obsidian.md/index.html#fn-2-ea5867f0744eb8f1) (1860), si ce n’est depuis après guerre (post 1945) et encore plus après les chocs pétroliers (post 1970) et l'explosion de la prospective et de la scénarisation par modélisation ? La montée de la question climatique des années 80-90, couplée au développement, depuis alors prés de 30 ans, de mécanisme de plus en sophistiqués de modélisation et de projection[[3]](app://obsidian.md/index.html#fn-3-ea5867f0744eb8f1) - issue d'abord du monde miliaire (balistique) puis des sciences du climat, ne vient-elle pas d'autant plus affirmer la prégnance du futur et de la projection sur les questions énergétiques ? Aussi, au présentisme d’un capitalisme de marché, l’énergie ne serait-elle pas l’étalon futuriste sur lequel repose justement ce capitalisme de marché pour optimiser son présent ? Le futur comme composante intrinsèque de la question énergétique dans une société du projet semble, en première approche, se révèler dans les histoires des représentations, modélisations et récits de l'énergie.
Cette seconde hypothèse vient en tentative de réponse à une question qui m'a particulièrement marquée lors de la soutenance de HDR de Jean-Baptiste Fressoz par une des membres du jury qui disait à peu près cela : Comment se fait-il que la futurologie soit autant liée à et ait autant de poids dans l'énergie ?
- La seconde hypothèse, qui est le coeur de ce travail de recherche, est que se joue à la croisée de ces trois composantes (représentations, modélisations, récits) une histoire de la futurologie énergétique contemporaine qui permette de renouveler la compréhension de nos manières de penser et de construire les futurs énergétiques. Aussi s'agit-il de comprendre en quoi et comment l'héritage de la futurologie des années 80 impacte notre capacité à (se) projeter.
- La troisième hypothèse emprunte à Hartog la notion de régime d'historicité pour la mobiliser au service du travail du temps dans l'énergie. Dans ce travail d'investigation du passé dans ce qu'il contribue à contraindre nos manières de penser le futur - de l'énergie, la manière dont se construisent les représentations énergétiques du monde ne peuvent se voir que dans une forme de continuum temporelle : le passé, le présent et le futur ne sont pas en rupture mais s’alimentent et se conditionnent (voir communication à propos du poid du passé dans les capacités à penser et construire des futurs énergétiques à Prats de Mollo la Preste), la technique en étant pleinement constitutive. Ce travail se situe ici dans le sillon de François Hartog dans les rapports qu'entretiennent les "crises" (ou changements/évolutions) - et donc les capacités à projeter et se projeter - avec leurs régimes d'historicité. Sans avoir la prétention d’une histoire du temps de l’énergie (qui n'est pas ailleurs pas l'objet de cette recherche), il s’agit bien de comprendre de quel(s) régime(s) d’historicité se reconnaît l’énergie et quels effets ils ont sur la construction des futurs (« les projections »). Au tournant des années 70/80, l’énergie n’a t’elle pas subit une crise du temps - les chocs pétroliers rebattant les cartes du temps de l'énergie (avant abondante et "sans fin" maintenant rare et "fini") ? En d’autres termes, étudier la période post-choc pétrolier au prisme des régimes d’historicité de l’énergie, ne serait-ce pas une manière de replacer la question du temps au centre des manières de penser l’énergie et donc les projections (les futurs) qui en découlent ?[[14]](app://obsidian.md/index.html#fn-14-113f2ad88e163b47) Cette crise du temps peut par ailleurs être lue comme opposée à celle du présentisme tout en participant de son installation. Comme le souligne François Hartog : « Partant de diverses expériences du temps, le régime d'historicité se voudrait un outil heuristique, aidant à mieux appré-hender, non le temps, tous les temps ou le tout du temps, mais principalement des moments de crise du temps, ici et là, quand viennent, justement, à perdre de leur évidence les articulations du passé, du présent et du futur. N'est-ce pas d'abord cela une « crise » du temps ? [...] Pour Koselleck, la structure temporelle des temps modernes, marquée par l'ouverture du futur et par le progrès, est caractérisée par l'asymétrie entre l'expérience et l'attente. Depuis la fin du xviii siècle, cette histoire peut se schématiser comme celle d'un déséquilibre qui n'a cessé de croître entre les deux, sous l'effet de l'accélération ». Cette recherche serait donc sous la coupe d'une lecture de cette asymétrie pour l'énergie, et pose donc la question : quelles sont les expériences du temps de l’énergie ?
Au regard de ces 3 hypothèses - à laquelle il faudra rajouter celle mise en conclusion de cette communciation, qu'il faut soumettre à l'épreuve, se pose, en sous-jacent, la question de la méthode mais, au delà, celle de la discipline d'accroche : est-ce un objet (la futurologie énergétique) dont doit se saisir l'histoire ? la philosophie ? les sciences politiques ? la sociologie ? l'ethnologie ?... Comme tout sujet complexe celui-ci est pluridisciplinaire, il ne saurait se cantonner à un cadre disciplinaire seul et unique tant les intrications sont denses. En bref, tenter de faire une histoire des futurologies énergétiques, c'est se mettre en situation de devoir investiguer une multiplicité de champs, tant disciplinaires que leur pendant des pratiques^[En d'autres termes par exemple il n'y a pas une pratique de l'historien, mais bien un faisceau de pratiques disciplinaires de l'histoire.], qui trament de manière significative tant les questions que les façons de travailler les réponses.
Aussi, je prendrai le parti de ne pas traiter de la question du temps, de faire histoire "par en haut" et d'assumer cet ancrage disciplinaire et méthodologique. Je me concentrerai sur l'évolution de la modélisation dans la construction des futurs énergétiques, en prenant soin de mobiliser les éléments de représentations de l'énergie et de récits des futurs pour venir appuyer le propos^[Mener de front une histoire des méthodes, des représentations et des récits ne menerait, dans le temps imparti, qu'à une vision soit parcellaire, soit trop générale.]. Pour ce faire, le travail d'enquête se nourrira principalement d'archives publiques, de publications académiques et institutionnelles sur le sujet, d'entretiens avec des membres reconnus de l'étude des futurs énergétiques par les modèles. Cette enquête sera nécessairement partielle et ne révèlera qu'une partie des manières dont se construisent, au tournant des années 80, les futurs énergétiques. Prendre le parti d'une entrée par la technique, l'archive et l'entretien expert se coupe, par méthode, d'une approche d'une construction "par en bas" des futurs énergétiques (soit une histoire populaire et sociale de la futurologie énergétique) et d'une entrée par l'ethnologie et la sociologie pragmatique, qui viendraient renouveler un propos par trop préempté par la technique et la méthode. Dans cette perspective, je tenterais de ne pas perdre de vue les déterminants de "race"^[Je reprends ici ce que revête le mot race pour [[Kergoat, Danièle |Danièle Kergoat]] : « Race est ici utilisée exactement au même titre que classe et sexe, c'est-à-dire comme production idéologique (Guillaumin, 1972). (…) Je fais donc ici un usage stratégique du mot race lequel renvoie à un concept politique, culturel et social, et n'est évidemment pas à prendre au sens biologique. » Kergoat, D. (2011). Comprendre les rapports sociaux. _Raison présente_, _178_(1), 11‑21. [https://doi.org/10.3406/raipr.2011.4300](https://doi.org/10.3406/raipr.2011.4300) %%[@2011_kergoat]%% ], de classe et de genre afin d'ouvrir le propos factuel de l'historien à une critique participant d'une compréhension plus fine de ce que favorise et de ce qu'empêche l'héritage modélisant des années 80-2000. Je situe aussi cette prise de position dans la temporalité de la recherche : le travail actuel est un travail de recherche de master 2 qui se veut préfigurer un travail de recherche de doctorat.
# Jeux de pouvoirs et futurs
Qu'est ce que cete courte présentation et mon travail jusqu'à maintenannt révèle des jeux de pouvoir dans le sperspectives d'invention de futurs ?
Tout d'abord, sur le sujet du coeur de ma recherche : tant la représentation (la manière de mettre en forme) que la modélisation (la technique mobilisé pour faire sens objectivant) et le récit (comment se racontent les futurs) doivent être pris ensemble pour bien comprendre l'évolution de la construction des futurs énergétiques de ces denrières décénies. Représenter c'est mettre des contours, des frontières par design; modéliser c'est oppéré des réductions par système; raconter c'est modelé les imaginaires.
Ensuite, jusqu'à présent, ce que me montrent mes investigations et celles de mes pair·es, c'est que mettre au travail la futurologie de l'énergie c'est 1/ venir se confronter à une machine à reproduire le système dominant (car cet outil a été pensé et construit pour ça - reprendre phrase de Jenny Adersson); 2/ révèler l'importance du temps là où il semble avoir été naturalisé dans la pensée tant des projections que du travail même de l'histoire.
Enfin, ce que révèle petit à petit, le travail de la période 80-2000 dans la construction des futurs énergétiques c'est 1/ le poid de la technique et du contrôle tout à fait concommitante du boom informatique et du développement de modèles climatiques; 2/ la structuration d'une expertise des futurs et la privatisation de la pensée des futurs convergent avec le tournant libéral des années 80; 3/ un renforcement du couplage énergie-économie de marché passé les choc-pétroliers avec un retour du BAU et la production de futurologie par et pour la technique.
# Conclusion
Bref... soyons clairs, pour être un peu provocateur : tout ça n'existe pas. Pour le dire autrement : si l'emprise matérielle des futurs énergétiques est bien concrète, elle n'est pas constitutive des modes de production de futurs énergéiques; ou si elle l'est, elle l'est dans un processus de reproduction marchande de l'énergie. Aussi pour conlure j'aimerai appuyer sur 2 points révélateurs de jeux de pouvoirs dans l'invention des futurs :
- les pouvoirs au sens magiques du terme. En empruntant à Stengers et Pignarre l'image de sorcellerie et capitalisme qui voit et pose le capitalisme comme processus sorcier. Elle pourrait s'écrire ainsi, si l'énergie est le fuel du capitalisme et que le futur est sa discipline constitutive, alors l'énergie ne serait-elle pas la magie du processus sorcier du capitalisme et la futurologie son incantation ? (Note : cela m'a aussi beaucoup fait penser au baton magique de NDDL que Stéphane Tonnelat à mobiliser dans une de ses interventions au Master l'année dernière). Jenny Andersson souligne ainsi à propos de la futurologie : "we should consider contemporary aspects of future creation and scenarios as highly powered geopolitical devices that are intimately involved in ordering our visions of global capitalism" (nous devrions considérer toute création de futurs ou scénarisation contemporaines comme un dispositif [au sens foulcadien du terme] d'une grande puissance géopolitique intimement impliqué dans la mise en ordre de nos visions du capitalisme global [et donc un processus de colinéarisation (pour reprendre l'image de Lordon) entre l'imaginaire populaire et les volontés d'un capitalisme marchand]); la futurologie énergétique n'en étant qu'une représentation.
- les pouvoirs au sens de l'agir dans la construction de l'histoire. Afin de sortir des logiques de reproduction des manières de lire et de voir l'énergie par sa projection dans des futurs, il paraît nécessaire d'en passer aussi par une histoire populaire de la futurologie énergétique dans une perspective de repolitisation des futurs. En d'autres termes, il me semble que le travail d'histoire des futurs énergétiques au prisme de savoirs enserrés dans des cadres homogénisants tant techniques (modélisation et représentation) que politiques (représentation et récits) participe d'un encastrement d'autant plus accru de l'énergie et du temps dans la structure capitaliste de production de visions du monde. En ouverture, il m'apparaît essentiel de faire histoire par en bas de ce sujet clairement préempté depuis son origine par des formes de reproduction socio-politique de visions énergétiques modelées par la technique, le progrès et le contrôle.
Aussi, militerai-je à l'avenir pour une histoire populaire et sociale de la futurologie énergétique dans la filiation d'une "histoire par en bas" tel que le pose Michelle Zancarini-Fournel %%[@2020_zancarini-fournel]%% dans "Écrire une histoire populaire de la France" dans la filiation de Edward Palmer Thomson, à savoir : "La volonté de ne pas écrire une histoire en surplomb [signifie] la nécessité de décentrer le regard et le point de vue, et de pratiquer une « histoire vue d’en bas » [...] Faire une histoire « vue d’en bas » et non d’en haut, signifie écrire une histoire qui prenne au sérieux la pensée et les actions des protagonistes et pas seulement les décisions gouvernementales et les politiques étatiques, même si le souci de considérer l’ensemble du territoire y compris à ses périphéries oblige à s’intéresser à l’action des agents du pouvoir".
## Q & A
- Où voulez-vous en venir ? Quel est alors votre choix d'orientation pour votre mémoire ? Que souhaitez-vous montrer ?
- Dans un 1er temps (le temps de ce mémoire de M2), je me focaliserai sur faire une histoire de la futurologie énergétique au prisme des techniques modélisantes en y intégrant des considérations de représentations et de récits qui viendront alimenter le propos. une des hypothèses sous-jacente à ce choix est que les années 80-2000 sont tramées par le boom de l'informatique et des capacités de calcul ainsi que du développement des modèles (climatique, transport, énergie...). C'est pourquoi je choisi cette entrée pour travailler cette histoire de la futurologie énergétique. Une autre raison est mon attachement technique du fait de mon parcours ingénieur qui, je pense, n'est pas monnaie commune au sein de l'EHESS. Aussi, il me semble que cette entrée est tout à fait pertinente et atteignable. Ce travail se veut prémisse d'un travail plus poussé et précis d'une histoire populaire et sociale et de la futurologie énergétique ? Ce que je pose comme hypothèses dans le fil de ma présentation sont des hypothèses sous-jacentes à mon travail et qui trame la suite. En effet, je ne me suis jamais caché de la volonté de poursuivre ces travaux en thèse, et il me semble que ce défrichage permet l'ouverture et les questionnements nécessaires à l'élaboration de questions de recherche et de problématiques sous-tendant des travaux à venir sur les questions des futurs énergétiques. A ce propos, depuis maintenant un peu plus de 6 ans, le liant de l'ensemble de mes réflexions et recherche s'articule autour de la notion de cosmotechnique telle que posée par Yuk Hui, et le concept de techno-diversité. Aussi, ces réflexions et ces travaux s'intègrent-ils pour moi dans un cadre programmatique des cosmotechniques énergétiques ou comment, à la suite des 50 dernières années d'homogénéisation cosmotechnique forcée dans le domaine de l'énergie, nous sommes en mesure de faire exister des cosmotechniques plurielles (une techno-diversité) pour penser les systèmes énergétiques. Je tenais à souligner ce point cosmo-centré car lors d'un échange avec un historien sur l'intérêt de mener une recherche sur la futurologie énergétique en Chine (que je connais un peu), je lui avait soumis le fait que si le sujet était effectivement d'un grand intérêt j'étais loin d'être bien placé pour l'investiguer étant donné mon ignorance sur la cosmologie du temps (et donc ce qu'est le temps et les relations qu'entretiennent les chinois avec cette notion) en Chine. En effet, dans la cosmologie chinoise (si on réduit à l'extrême ce qu'on appelle la Chine), il n'y a pas de notion de temps : le passé, le présent et le futur n'ont pas d'accroche cosmologique comme peu l'avoir la flèche du temps dans les sociétés prométhéenne par exemple. A cela, l'historien me rétorqua que les méthodes contemporaines pour penser les futurs ne différents pas tant d'un bout à l'autre du monde et qu'a priori étudier la futurologie en Chine, aux US ou en France, à partir où on à accès à l'information cela revient au même. Cette anexdote me fait penser à la réflexion d'Hartog à propos des historiens et du temps : "[Le temps] est devenu à ce point l’ordinaire de l'historien qu’il l’a naturalisé ou instrumentalisé." (Hartog 2015).
- Au delà des deux expériences terrain que nous avez présentées, où sont les autres points d'attention ?
- Le terrain sur les communautés énergétiques connait un regain d'intérêt de par son inscription dans le droit. C'est donc un terrain à poursuivre et investiguer d'un point de vue historique au vu de l'histoire des communautés énergétiques et ce que cette histoire nous apprend de ce qui se construit aujourd'hui en terme d'imaginaire (d'artéfact par le droit - "le droit est une fiction") et de projection énergétique.
- Le second terrain qui me semble d'intérêt à investiguer est celui justement du droit et du lien entre droit et futurologie énergétique. En d'autres termes : que et qu'à fait le droit à la pensée et la construction des futurs énergétiques tant d'un point technique et normatif que du point de vue des représentations et des récits (imaginaires). En miroir, que font les modalités de construction des futurs énergétiques à la projection du droit dans ces constructions.
- Pourquoi cet intérêt pour le droit ? Parce que celui-ci est structurant dans l'organisation et la structure sociale et donc socio-technique de l'énergie. Aborder le sujet énergétique et de ses projections mènera nécessairement à croiser le sujet du droit dans la perspective de rendre opérantes ces projections.
[@2020_fressoz.locher]
# Annexes
2 retours d'expériences terrain :
- Prats de Mollo la Preste, terrain de travail pendant 6 ans qui a donné lieu à une communication scientifique il y a 2 ans justement sur les liens qu'entretiennent passé, présent et futur dans les capacités d'un village à projeter son évolution énergétique.
- Les Communautés d'Énergie, objet peut-être plus récent de part ses développements normatifs mais pour autant contemporain de la période d'étude (plutôt des années 60-80 d'ailleurs), terrain de travail de ces 5 dernières années et qui a donné lieu à production d'un recueil de témoignage rendant compte des intrications temporelles dans les possibilités de penser ou non certains futurs.
[^EHESS]: EHESS, Mention "Savoirs en sociétés", parcours "Études Environnementales"
[^CoopMilieux]: Coop des Milieux, Association de chercheureuses-enquêteurices
[^Contributeurices]: Contributeurices : Nicolas Loubet, Mikhael Pommier & Lysiane Lagadic
[^1]: [@2005_wells]
[^2]: [@2009_techer]
[^3]: ["Contribution de l'ADEME à l'élaboration de visions énergétiques 2030-2050"](https://librairie.ademe.fr/institutionnel/3481-contribution-de-l-ademe-a-l-elaboration-de-visions-energetiques-2030-2050.html)
[^4]: [@2022_soubra.loubet.ea]
[^5]: ["Habiter les milieux énergétiques"](https://youtu.be/4rAKCdrulls)
[^6]: [@2023_oeuvrecollective]
[^7]: [@1943_white]
[^8]: *ibid*
[^9]: Cette entrée n’est pas la même que celle d'une histoire de l’énergie comme peuvent la déployer [@2017_mitchell], [@2017_smil], [@2019_mathis.massard-guilbaud] ou encore [@2024_fressoz] par exemple qui prennent l'histoire par le prisme des ressources énergétiques et de leur usages et des systèmes énergétiques. Il est à noter qu'appeler ces histoires "histoire de l’énergie" est une réduction qui n’est pas sans importance dans la construction des représentations.