> Version .pdf 👇
![[Histoires, mémoires et colonisations de la Réunion - Panser un habiter colonial pour penser une écologie des milieux.pdf]]
> Version web 👇
Histoires, mémoires et colonisations de la Réunion - Panser un habiter colonial pour penser une écologie des milieux
===
# Résumé
L'histoire de la Réunion semble tramée par deux grands récits : celui d'une île s'inscrivant pleinement dans l'histoire de la colonisation en tant que colonie ([@2016_vaxelaire] et [@2012_vaxelaire]) et celui qui s'inscrit en contrepoint et dénonciation d'une histoire coloniale de l'île [@2017_fontaine-kermarrec]. Au milieu de ces récits qui, sans prétendre faire Histoire, participent pleinement d'une lecture et interprétation du fait historique pris dans la complexité de son contexte, des "récits de voyages à Bourbon et à La Réunion" [@2017_academiedelareunion] [@2018_academiedeliledelareunion] apportent aussi nuances et complexités, par le travail de la mémoire, à la construction de ce qui pourrait s'apparenter à une histoire de la Réunion[^1]. Aussi, par l'examen des études de l'histoire de la Réunion, j'oppose ici au discours de la non-colonisation de la Réunion la persistance d'un habiter colonial [@2022_jas.ferdinand] qui assure la permanence de rapports de domination (de genres, de classes et de races[^2]), participant de la reproduction d'un rapport social de colonialité [@2007_quijanoa]. J'ouvre sur la perspective de mettre au travail des formes de décolonialité des rapports sociaux par la pensée d'une écologie des milieux au prisme de l'écologie critique pour déconstruire les modes de reproduction des rapports de domination à l'œuvre.
# Introduction
Si je m'intéresse à ce sujet en particulier - l'histoire de la Réunion - par un objet qu'est celui de la colonisation, c'est pour trois raisons principales.
Tout d'abord, comme le souligne Olivier Fontaine [@2017_fontaine-kermarrec, p.13-14 ] "les jeunes Réunionnais [méconnaissent] leur propre histoire (c'est à dire l'histoire de l'Île)", et je ne fais pas exception[^3]; c'est donc un mouvement de réappropriation de mon histoire[^4] par sa relecture critique.
Ensuite, contrairement à ce que souligne Olivier Fontaine [@2017_fontaine-kermarrec, p.13], l'histoire de la Réunion qu'on m'a racontée est, elle, tout sauf coloniale, ou du moins ce n'est pas l'histoire d'une colonisation - comme le soutien par ailleurs Olivier Fontaine[^5]; c'est l'histoire de 2 français et 10 malgaches qui accostent une Île inhabitée[^6] - qui n'a donc pas été colonisée.
Enfin, à ces deux récits qui s'entrechoquent mais ne se croisent jamais, une lecture de cette histoire (non?) coloniale au prisme de l'écologie critique apparaît comme un processus de réencastrement de l'histoire de la Réunion dans son territoire en y travaillant la complexité des rapports qui s'y tissent : de classe, de genre, de colonialité... au prisme des enjeux de (re)production et de matérialité qui trament la construction de ces rapports [@2011_kergoat]. La perspective est donc, par l'écologie critique, d'appréhender l'histoire de la Réunion afin de ne pas la réduire à un seul rapport social (celui de la "colonisation" telle que définit par Olivier Fontaine par exemple) mais bien d'accorder à cette histoire la dimension intersectionnelle qu'elle mérite par la colonialité. Car, en effet, réduire l'histoire de la Réunion à un seul rapport social - qui plus est se rapportant à une période bornée dans le temps, c'est participer de la reproduction d'une situation de domination, tout en gardant en tête qu'un rapport social de colonialité ordonne tous les autres rapports sociaux [@2007_quijanoa].
Je m’attellerai donc dans un premier temps à rappeler le contexte de ce qui fait histoire à la Réunion par les lunettes de ce qui est appelée la colonisation en m'appuyant principalement sur quelques ressources historiographiques et mon vécu . Puis je m'efforcerai de montrer que ce récit constitue une réduction du champ de lecture du fait (non)colonial, car ainsi construit il évite de rentrer dans les complexités de la colonialité réunionnaise - un "habiter colonial" [@2022_jas.ferdinand] réunionnais. Pour ce faire je m'appuierai ici sur la diversité des disciplines en investigation des champs d'études décoloniaux, post-coloniaux et subalterne. Enfin, je tenterai de conclure sur des éléments d'analyse, par le prisme de l'écologie critique, de l'histoire de la Réunion en m'appuyant principalement sur les apports directs et indirects des interventions du séminaire "Ecologies critiques : genres, classes et colonialités".
L'esprit de ce travail est d'introduire un travail de l'écologie - politique - des milieux réunionnais au prisme d'un habiter colonial singulier, mais qui dans ses fondements reposent systématiquement sur des rapports de pouvoir et de domination racisés, genrés et sociaux : "une manière violente d’habiter la Terre, asservissant des terres, des humains et des non-humains aux désirs des colonisateurs" [@2022_jas.ferdinand].
# Ce qui fait histoire de la non-colonisation réunionnaise
Ce qui fait histoire à et de la Réunion au prisme de la colonisation est principalement tramé par les modalités de sa découverte et de *sa prise de possession* : découverte et re-découverte "entre le Xe et XVIIe siècles" [@2016_vaxelaire] sans avoir été préalablement habitée, "quand, en 1642, la Compagnie des Indes prend possession de l'île Bourbon pour le roi de France lorsqu'une vingtaine d'années plus tard elle y installe des Français, elle ne 'vole' la terre d'aucun peuple" [@2017_fontaine-kermarrec]. Justifiant ainsi une histoire non-coloniale par le fait même de ce qui est considéré comme ne relevant pas d'une colonisation, les récits soulignent régulièrement les différences fondamentales avec l'histoire des Antilles[^7]. Pour autant, l'histoire coloniale ne s'arrête ou ne commence pas nécessairement avec la colonisation au sens d'un "territoire sur lequel il y a déjà une population, qui est conquis militairement, par des traités, sur lequel un pays dominant s’installe et qui va organiser la colonie en fonction de ses intérêts [par une segmentation de fait en] deux populations [celle du] colonisateur et [celle] colonisée, avec des lois et des statuts différents [en y favorisant] une utilisation maximale du potentiel du territoire colonisé."[^8]. L'histoire coloniale se lit tant dans les origines de ce qui est appelée *prise de possession* que ce qui constitue (tant matériellement qu'idéologiquement) le *peuplement du territoire* - ce qui fait être habitant·e ou non d'un territoire[^9].
De cette origine de *prise de possession* et de *peuplement habitant* découle ensuite toute une histoire de la Réunion qui se veut à distance des logiques coloniales de la colonisation et naturalise les formes coloniales qui se mettent en place comme formes autochtones. En d'autres termes, ce qui se fait, se produit, se vit à la Réunion est indigène et non imposé ou orienté par une puissance extérieure - qui serait la France - puisque le peuple réunionnais est "français" - car il n'y avait pas de peuplement préalable au peuplement "français" de l'île[^10]. Tout ce qui se met en place à la Réunion, en tant que territoire peuplé originellement de français, ne peut se prévaloir d'une histoire coloniale que dans ce qu'elle contribue effectivement au rayonnement colonial français dans la zone (Madagascar notamment). Ainsi, le sujet colonial est renvoyé aux territoires effectivement - *vraiment* - colonisés, ceux - français de peuplement originel - y participant étant considérés non comme des colonies - au sens historique du terme - mais comme base arrière des actions continentales européennes[^11]. Pour autant, dans l'ensemble des récits historiques il est fait usage de la sémantique coloniale pour qualifier les modes de fonctionnement et d'administration de la société réunionnaise : depuis la gestion par la Compagnie des Indes (qui, en tant que compagnie commerciale, cherche à développer et ouvrir des marchés - avec la culture du café à la Réunion par exemple[^12] ), à la culture sucrière poussée suite à "la perte" par la France de Saint-Domingue (aussi bien par les créoles réunionnais qui y voient une opportunité de développement sur le marché monde capitaliste que par Paris qui y voit la sécurisation d'un approvisionnement stratégique tant en tant que ressource qu'en termes de commerce international), en passant par l'usage de l'île comme grenier de l'île de France (aujourd'hui l'île Maurice) ou comme base arrière de Madagascar.
En s'appuyant notamment sur les travaux d'Olivier Fontaine [@2017_fontaine-kermarrec], l'histoire de la Réunion ne pourrait se revendiquer d'une histoire coloniale tant sur le plan d'une colonisation - qui n'a jamais eu lieu au sens où l'entend l'auteur - que sur le plan d'un fonctionnement en colonie - soit un assujettissement tant des populations que des orientations territoriales à un pouvoir extérieur maître et exploitant. En effet, la démographie n'aurait pas été binaire entre blanc et autres mais en perpétuelle reconfiguration et mixité au fil des périodes [@2017_fontaine-kermarrec, p. 29], l'esclavage y aurait été endémique de la zone et non pas importé et instauré par des pratiques coloniales de "la Compagnie des Indes, [du] roi, [de] la République française et [des] "Gros Blancs" [@2017_fontaine-kermarrec, p.57], les Réunionnais auraient été bien plus colonisateurs que colonisés [@2017_fontaine-kermarrec, p. 83 ], l'agriculture n'aurait en aucun cas été coloniale ni à tendance monoculturelle [@2017_fontaine-kermarrec, p. 117 ], l'île n'aurait eu de colonie que le statut, mais des pratiques bien plus singulières et proches de n'importe quelle autre région française de l'époque que d'une colonie [@2017_fontaine-kermarrec, p. 139&169 ] ... Aussi, la construction d'une histoire réunionnaise intégrant les rapports de colonialité (un récit basé non sur l'histoire mais sur la mémoire dirait Olivier Fontaine), sans être à disqualifier, n'est pas juste d'un point de vue de l'histoire de la Réunion, qui n'est pas l'histoire d'une colonisation.
Ce récit de "mise au point" vient en contre-point d'un autre récit opposé dont la teneur est souligné en avant-propos du livre de Olivier Fontaine [@2017_fontaine-kermarrec, p.13] comme résultant d'un appel à la mémoire (et non à l'histoire) : "La Réunion serait une terre peuplée 'de tout temps' par une population autochtone, peu définie, 'probablement africain', qui fut 'un jour' colonisée par une population peu définie également, 'probablement française' et qui depuis [...] s'est francisée. A côté de cette mémoire d'un peuple 'soumis' à un autre, découle logiquement celle de l'esclavage où se mélange alors l'idée d'une population indigène qui aurait été asservie par un peuple venu d'Europe [...]"]; ce récit étant véhiculé principalement par un manque de culture historique de la Réunion du fait d'un défaut d'étude spécifique de l'histoire de la Réunion dans l'enseignement. Or, sur ce point, tout d'abord l'expérience personnelle montre que ce n'est en aucun cas le récit historique servi par défaut [^13]; ensuite, l'étude des enseignements de l'histoire de la Réunion montre que "les professeurs et les élèves de l’Académie de La Réunion disposent pour traiter de la question de l’esclavage et de la traite d’un ensemble d’outils pédagogiques construits à partir de la recherche universitaire" et que "les élèves peuvent ébaucher une certaine compréhension du passé de leur île en le resituant dans le contexte général de l’époque." @2009_jauze.
Aussi, entre ces récits qu'on[^14] oppose, force est de constater que l'histoire de la Réunion est, comme toute histoire, complexe et mérite un dépliage peut-être plus fin que ce que propose l'objet de la colonisation : la colonisation n'est pas colonialité.
# La colonialité comme axe de lecture de l'histoire réunionnaise : un habiter colonial.
> "L'histoire coloniale de la Réunion est celle de la mise en place d'une économie extravertie visant à nourrir d'abord des intérêts privés, relativement loin des préoccupations du royaume de France [...] : la "mise en valeur" du territoire a pour but de servir les besoins du royaume puis de l'empire" - [@2021_manglou]
L'habiter colonial réunionnais peut se lire notamment au regard de 3 axes, qui peuvent suivre le déroulé de l'histoire de la Réunion :
- le premier est celui des origines - françaises - du peuplement de l'île et renvoie ici il me semble au rapport de race[^15] : « Race est ici utilisée exactement au même titre que classe et sexe, c'est-à-dire comme production idéologique (Guillaumin, 1972). (…) Je fais donc ici un usage stratégique du mot race lequel renvoie à un concept politique, culturel et social, et n'est évidemment pas à prendre au sens biologique. »] et à la racialisation du travail;
- le second est celui du rapport matériel à l'île et à la terre et du processus d'exploitation et d'extractivisme à l’œuvre dès les débuts ("Plantationocène", voir [@2016_haraway]) ;
- le troisième est celui de l'administration de l'île "en dehors de ses frontières [géographiques]" notamment[^16] et donc de sa souveraineté ("non-souveraineté").
## Des origines
Au commencement n'étaient pas 12 français·es mais 10 malgaches (7 hommes et 3 femmes) et 2 français (2 hommes)[^17]. Puis, tout au long de l'histoire de la Réunion se succèdent, "par vagues", des populations racialisées, qu'elles soient d'origine indienne, arabe, chinoise, portugaise... émigrées de gré ou de force sous le coup de la nécessité, de l'exploration, de l'esclavage, de l'affranchissement (les Libres de couleur) ou de la servitude ("l'engagisme"[^18]). Les raisons de ces émigrations, telles que précédemment alignées, tendent à invisibiliser les ressorts dominants de la démographie réunionnaise : en 1847 par exemple (à la veille de l'abolition de l'esclavage) la population de l'île est composée de 55% d'esclaves, 39% de libres (il n'est plus fait de distinction entre les blancs et libres de couleur aux alentours des années 1830, la proportion étant restée relativement stable précédemment autour de 25% de libres de couleurs et de 75% de blancs), 2% d'engagés - étant à noter que de 1817 à 1835 la traite clandestine (la traite est interdite officiellement en 1817) voit environ 45000 esclaves importés sur l'île [@2016_vaxelaire] . Contrairement aux Antilles, les réseaux de la traite à la Réunion était moins liés à l'Afrique Occidentale qu'à Madagascar, l'Inde, la Corne de l'Afrique et l'Afrique Orientale [@2023_desport].
L'habiter colonial, en tant que "manière d’habiter la Terre qui a causé des transformations non seulement géographiques, mais également socio-politiques, dictant les rapports sociaux entre hommes noirs et blancs et cosmopolitique, imposant un rapport au monde extractif aux dépens de la biodiversité, du climat et de la fertilité des sols" [@2020_cognacq] s'inscrit déjà dans ce récit du commencement. Tout d'abord, préciser l'origine des premières personnes ayant initialement commencées à peupler l'île, inscrit le rapport de race et de colonialité dans l'histoire de ce peuplement. Ce n'est pas 12 français qui initièrent officiellement ce peuplement mais bien 2 français et 7 malgaches. Ensuite, le rapport colonial est constitutif de cette histoire puisqu'elle embarque à son bord des colonisateurs (français) et des colonisés (malgaches) esclaves. Aussi, nier le fait colonial alors que son inscription raciale se retrouve dans les origines de l'histoire de la Réunion, c'est nié l'ensemble des rapports de domination constitutifs de la construction de toutes sociétés. Il est par ailleurs intéressant de noter que la "colonisation" des débuts se construit selon les modalités du colonisateur et non de la population la plus représentée en nombre - que sont les malgaches. S'il n'y a pas conquête et asservissement d'un peuple autochtone dans le processus de colonisation de la Réunion, il y a bien par contre un cadre colonial qui pré-existe au peuplement de l'île et trame son histoire. Enfin, au rapport de race s'adjoint le processus central de la colonisation qu'est la racialisation du travail, qui se traduit non seulement par la traite et dans l'esclavage mais aussi ensuite dans les rapports à la servitude introduit notamment avec l'engagisme. A ce rapport de race et de racialisation du travail, Olivier Fontaine soutient que "l'esclavage à La Réunion n'oppose pas les « Blancs » et les « Noirs », la domination n'y est pas l'apanage d'une couleur de peau[^19] [donc] prétendre que les esclaves étaient dominés par une classe sociale dont la cohésion raciale, renforcée par des intérêts matériels communs, constituait la force principale relève au minimum de la caricature pure et simple, au pire de l'idéologie"; il me semble que c'est oublié qu'un rapport de race et de racialisation du travail n'a pas lien uniquement "à la couleur de peau" ou "à la classe sociale" mais bien à l'ensemble que ce qui construit les rapports de domination : une intrication de rapports, dont la colonialité est un vecteur de navigation. Prétendre donc qu'il n'y a pas de rapport de domination intrinsèque basé sur des rapport coloniaux - et donc de race (au sens où l'entend Daniel Kergoat) et de ségrégation du travail, c'est nié l'apport des études décoloniales, post-coloniales et subalternes à la colonialité du pouvoir @2007_quijanoa ], du savoir [@2010_grosfoguel], du genre [@2019_lugones], de l'État [@2014_parasram] ...
## De l'extractivisme
> "Toutes la suite du destin de Bourbon va reposer sur ce calcul : comment faire pousser, dans ses sols si fertiles, des produits qu'on pourra revendre très cher ailleurs ?" - [@2016_vaxelaire]
À l'asservissement des humains, répond celui de la terre et des non-humains, caractéristique peut-être la plus directement visible, sensible et présente de l'habiter colonial[^20]. Ce rapport à la terre est fondamentalement extractiviste, capitaliste et marchant et s'inscrit dans un rapport d'exploitation à des fins productives non pas locales mais avant tout productivistes à destination de l'extérieur du territoire - mondiales. Le rapport au non-humain lui se veut soit du même registre que la rapport à la terre, soit du registre de l'extinction anthropogénique (le cas des dodos à la Réunion par exemple)[^21].
L'exploitation de la terre (et du vivant) à la Réunion peut-être découpée en 4 temps[^22] :
- L'exploitation de l'île comme lieu d'expérimentation de cultures et d'acclimatation[^23]
- Une culture de "garde manger", notamment du fait que l'île soit un lieu de ravitaillement des garnisons de passage[^24];
- La culture du café : "En 1715, le caféier est introduit à Bourbon. La Compagnie [des Indes Orientales], qui a obtenu le monopole de la vente du café dans l'Hexagone, entrevoit la possibilité de bénéfices considérables et oblige en conséquence les colons à développer cette production." [@2017_fontaine-kermarrec]; "l’intention de la Compagnie [des Indes] en introduisant des plants de caféier de Moka dans l’île est de la doter d’une denrée d’exportation vers le marché métropolitain. Elle lutte avec acharnement pour l’imposer aux colons" [@2017_evea]. Pour autant, cette culture n'étant pas compétitive face au marché international, la Compagnie des Indes Orientales décidera de ne pas poursuivre son exploitation outre mesure; elle persiste à la marge.
- La culture de la canne à sucre : "la perte de Saint-Domingue [en 1825], prive la France de son approvisionnement en sucre. Il existe déjà à cette époque à Bourbon des planteurs qui cultivent la canne et fabriquent du sucre, mais de manière artisanale" [@2017_fontaine-kermarrec]. C'est à ce moment que débute réellement l'exploitation de la canne à sucre à la Réunion, sous l'impulsion croisée de la France hexagonale et d'une poignée de propriétaires terriens embrassant le capitalisme marchand et le libéralisme mondial naissant en saisissant l'opportunité du développement de la filière. Mettre sur le même niveau l'intérêt stratégique français au développement d'une filière canne à l’île Bourbon et l'appétit capitaliste que quelques propriétaires terriens pour le développement de cette industrie serait encore une fois invisibiliser les rapports de pouvoir et de domination à l’œuvre. L'industrie sucrière à la Réunion s'est donc bien mise en place par l'entremise d'exploitant locaux, grands propriétaires en majorité et participant de la construction d'une aristocratie locale - principalement "bourbonnaise blanche". Ces exploitations ont été des proxys d'une politique coloniale extractrice.
La culture vivrière existe - nécessairement, et ne peut-être exclue de la comptabilité agricole locale. Ainsi, lorsque Olivier Fontaine écrit "Comment à la lecture de tels chiffres est-il possible de parler de « monoculture » de la canne au XIXe siècle ?"[^25], il ne manque pas de justesse, mais de pertinence. En effet, les chiffres montrent des instantanées de la condition agricole réunionnaise : tels qu'ils sont posés, ils figent l'état de l'agriculture dans le temps[^26]. Or, l'impact du développement d'une industrie agricole sur les terres ne se mesure qu'à l'aune d'un processus dynamique et évolutif : la monoculture se met en place jusqu'à ce qu'elle soit en place. Par exemple, lorsqu'il est mentionné qu'"en 1855, alors que la canne à sucre domine dans les champs (55 200 ha), les autres cultures représentent encore 29 951 hectares, soit plus du tiers des surfaces cultivées" alors qu'"en 1836 la canne ne couvre que 14 530 hectares contre 43 395 pour les autres produits agricoles", le plus intéressant n'est pas tant la photo que la tendance. Si au XIXe siècle, la canne à sucre n'est pas une monoculture (mais représente tout de même quasiment les 2/3 des surfaces cultivées), le processus de mise en monoculture des terres en cours est bien avancé[^27] et... elle ne sert pas la subsistance locale mais des intérêts hors-sols. De cette mise en culture industrielle découle alors aussi l'ensemble des processus industriels d'extraction et d'exploitation de la terre par et pour le capital, au profit d'une petite partie de la population locale et de la sécurisation d'approvisionnement nationale (sur)vivant non de la vivacité d'un économie locale (ou même mondiale) mais du cadre financier de soutien à l' - une certes forme d' - agriculture français et européen.
## De la souveraineté
Au prisme de la (non)colonisation de l'île (celle-ci étant territoire de peuplement français de fait[^28]), il y a nécessité de pré-posé ce qui est entendu par souveraineté : "le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes, ou droit à l'autodétermination, [...] chaque peuple dispose ou devrait disposer du choix libre et souverain de déterminer la forme de son régime politique, indépendamment de toute influence étrangère"[^29]. Au delà, il s'agit de la capacité, pour un peuple, à exercer effectivement son pouvoir sur les sujets qui le concernent et qui l'affectent. Aussi, le sujet de la souveraineté replace t'il la question de ce qui, pour la Réunion au cours de son histoire, fait peuple ? Pour autant, depuis sa *prise de possession*, l'île est sous souveraineté de la France (à quelques péripéties près[^30]); aussi c'est la France (et à fortiori Paris) qui est en charge d'administrer le territoire - puis ensuite l'ensemble des successions des entités déconcentrés de l’État ou au service de l’État.
Quelques temps après sa découverte, la Compagnie des Indes se voit confier l'administration de l'île. Il est intéressant de comprendre ce que cela signifie : la gestion du territoire est sous administration d'une société qui a "le statut de manufacture royale auquel sont associés des privilèges : exemption de taxes, monopole du commerce en Orient (et plus tard au Sénégal et en Guinée), garantie sur le Trésor, pouvoir de nommer des ambassadeurs, pouvoir de déclarer la guerre et de conclure des traités". "Typiques d’un nouveau capitalisme financier européen après la Renaissance, les grandes compagnies à charte poursuivent un objectif commercial colonial" [@2022_charlin]. En résumé, l'île est administrée par une Compagnie commerciale privée à épargne publique ayant délégation de l’État sur certaines fonctions régaliennes. La Compagnie des Indes Orientales prendra donc des décisions de développement de l'île dans le but de la "mettre en valeur" : exploiter son potentiel commercial dans une marchandisation mondialisée de ressources "exotiques" notamment. La souveraineté à ce moment là n'est donc ni du registre de l'autodétermination locale ni du registre de la souveraineté nationale (même si L’État a "un droit de regard" sur les activités de la Compagnie des Indes), mais déléguée à un acteur dont la mission n'est ni le développement local ni la cohésion nationale mais le commerce sur un marché mondialisé. Le fond ne doit cependant pas nécessairement déterminé la forme. Ainsi, à l'Île Bourbon sont mis en place "à la demande de la Compagnie" en 1711 un "Conseil Provincial [...] puis un Conseil supérieur en 1724", au sein desquels des "habitants [...] élus par leurs pairs" siègent au côté des "membres de droit (directeurs de la Compagnie [...], gouverneurs, employés, missionnaires)"; ces mêmes membres de droits qui, pour majorité, au fil du temps s'installent à Bourbon et "intègrent la population par le mariage" [@2017_fontaine-kermarrec]. Pour autant, cela ne signifie nullement que la souveraineté change de camp, seulement que les rapports d'influences et de pouvoirs sont plus diffus.
Toute la suite de l'histoire de la Réunion, est une histoire de souveraineté coloniale, à savoir qu'elle ne dépend que des sujets coloniaux et non des sujets habitant·es : aussi par exemple les rapports à la terre (extractivisme) et les rapports de races (racialisation du travail notamment) qui trament l'histoire de la Réunion ne se sont construits qu'en rapport d'un pouvoir souverain hors-sol (au sens de "hors du sol") dont l'objet était l'exploitation des ressources plus qu'un ancrage en adéquation avec le milieu[^31] de l'île. C'est ainsi le cas soit des régimes d'administration de l'île, en tant que colonie, faisant suite à la Compagnie des Indes, ou encore, dans une moindre mesure, sous le régime de la départementalisation (1946). En effet, la départementalisation (et plus encore le statut de DROM[^32]) ne laisse que peu de liberté localement quand au développement économique avec la zone Océan Indien ou à la mise en place de process normatifs ou de protection de l'environnement en adéquation avec les milieux (même si ceux-ci peuvent être régulièrement adaptés, ce sont ceux de la France hexagonale qui sont appliqués) par exemple en dehors de ce qui est prévu par la loi. De manière concomitance, l'appareil administratif se développe : comme le souligne Mélissa Manglou "les fonctionnaires [...] représentaient 23% de l'emploi en 1954 puis 70% en 1974" [@2021_manglou], donnant ainsi poids à un système bureaucratique au service de lui même, de celui dont il dépend : L’état notamment.
> "Les écologies politiques des Outre-mer se déploient au sein de territoires non souverains et administrés, à divers degrés par un gouvernement et un État perçus comme lointain. Cette non-souveraineté structure les approches politiques des enjeux écologiques par au moins deux aspects. D’un côté, la non-souveraineté dans le cadre de sociétés postcoloniales et post-esclavagistes s’accompagne d’un ensemble de rapports ambivalents entre les administrés et l’État. [...] D’un autre côté, la non-souveraineté repose à de nouveaux frais la question du rapport entre écologie et politique." [@2021_ferdinand.manglou]
La Réunion ne fait pas exception à ce cadre non-souverain, même si elle est (paraît) bien plus convergente avec ce qui constitue les modes de vie et de faire de la France hexagonale que d'autres territoires. La question de la souveraineté doit aussi être posé au regard de ce qui constitue l'objet de la souveraineté. A ce titre, le sujet écologique des milieux réunionnais, objet à problème, doit être considéré comme un problème public - étant entendu qu'un "problème public n’est pas public par essence, mais parce qu’il réunit, à un moment donné, deux caractéristiques. Il est d’abord public du fait de l’existence d’un dommage causé par une activité à des tiers, qui n’ont pas de prise sur les décisions qui concernent cette activité (...). Il est aussi public parce que se constitue et s’agrège progressivement un "public", c’est-à-dire un collectif nouveau d’individus ou de groupes dont la parole peut être entendue." (@2008_zask cité dans @2016_levain).
# Genres, classes et colonialités : apport de l'écologie critique pour penser la Réunion
> Selon Quijano, tout pouvoir est structuré par des relations de domination, d'exploitation et de conflit, entre des acteurs sociaux qui se disputent le contrôle de « quatre domaines fondamentaux de l'existence humaine : le sexe, le travail, l'autorité collective et la subjectivité/intersubjectivité, leurs ressources et leurs produits ». (Quijano, 2001-2002, p. 1) [@2019_lugones]
"[S]i toutes les pollutions ne sont pas coloniales, certaines d’entre elles sont fondamentalement constitutives du colonialisme" souligne la géographe canadienne Max Liboiron[^33] ; aussi, si l'histoire de la Réunion n'est pas coloniale, elle s'inscrit dans - et transpire - le colonialisme. L'histoire de la Réunion c'est aussi l'histoire d'un habiter colonial; historiquement différent des histoires des Antilles et singulière de part sa localisation, mais mobilisant fondamentalement les mêmes ressorts de genres, de classes et de la colonialités.
Pour déplier l'histoire de la Réunion afin de tenter d'en épaissir le présent[^34], : "un présent qui résiste aux tendances c'est-à-dire un présent interstitiel qui recèle des histoires autres que celles suggérées par les tendances lourdes" @2019_caeymaex.despret.ea ], l'écologie critique peut aider à naviguer et tisser un continuum analytique entre les récits historiques au prisme des rapports de colonialités, de classes et de genres.
J'ai tenté de poser ici une ébauche de la complexité et de la richesse qu'apporte de traiter le sujet de l'histoire d'un territoire d'outre-mer qu'est la Réunion au prisme des rapports de colonialités. C'est une ébauche, car elle ne met l'accent que sur une partie de ce que revête un habiter colonial réunionnais, île pour laquelle l'histoire de la colonisation, sans être radicalement différente - dans son processus, est somme tout singulière.
Ébauche encore, car elle postule une forme d'intersectionnalité - ou de construction de continuum colonial - alors qu'elle ne déplie pas les enjeux relevant des rapports de classe et de genre par exemple, qui sont constitutifs eux aussi d'un habiter colonial[^35].
Ébauche enfin car la pertinence d'un propos visant à décentrer, comme le propose Malcom Ferdinand et Mélissa Manglou [@2021_ferdinand.manglou], la manière de "penser l'écologie à l'horizon du monde, du vivant, de la Terre entière et de ses différents habitants humains ou non-humain à partir des Outre-mer" par "l'étude des manières dont sont formulés les enjeux écologiques *depuis* les Outre-mer, leurs histoires environnementales et leurs réalités socio-économiques et politique", nécessite d'en approfondir les composantes intersectionnelles d'un niveau de finesse bien plus avancé.
Pour autant, par l'entrée d'un vécu personnel et d'une critique d'une histoire de la Réunion [@2017_fontaine-kermarrec] ayant place dans le discours historique dominant, il s'agissait ici d'ouvrir le sujet de la colonialité de la société réunionnaise par une forme de déconstruction de ses récits historiques. Si, en effet comme le souligne très bien Malcom Ferdinand et Mélissa Manglou [@2021_ferdinand.manglou], "les termes 'post-colonial', 'subalterne' ou encore 'décolonial' sont des concepts développés depuis plusieurs décennies" et "qu'il existe une importante littérature sur les écologies de ces territoires [d'Outre-mer]", force est de constater que l'habiter colonial agit aussi et surtout sur et par les récits historiques. Aussi, une relecture de ces récits non plus au prisme de catégories figées ("race", "colonisation"...) mais de croisement catégoriel permettant de mettre en relation la diversité des rapports qui s'y entremêlent pourrait participer d'un réencastrement des sujets écologiques et de leur étude.
# Références
Académie de la Réunion, éd. 2017. _Anthologie des récits de voyages à Bourbon et à La Réunion (1612-1947) - Tome 1_. Les Introuvables de l’ocean Indien. Saint-Denis, Réunion: Orphie.
Académie de l’Île de la Réunion, éd. 2018. _Escales: anthologie des récits de voyages à Bourbon et à la Réunion - Tome 2_. Les introuvables de l’océan Indien. Saint-Denis (Réunion): Orphie.
Andriamanondehibe, Koloina. 2020. « Déconstruire l’antagonisme entre féminisme et société à Madagascar 1/3 Le matriarcat à Madagascar : mythe ou réalité ? Retour sur la société précoloniale. » _Institut du Genre en Géopolitique_ (blog). 4 juillet 2020. [https://igg-geo.org/?p=1403](https://igg-geo.org/?p=1403).
Caeymaex, Florence, Vinciane Despret, et Julien Piéron. 2019. _Habiter le trouble avec Donna Haraway_. Bellevaux: Éditions Dehors.
Charlin, Frédéric. 2022. « L’activité de la Compagnie des Indes orientales, entre usages commerciaux et droit international public ». In _Les fondements historiques du droit européen des affaires_, édité par Alexis Mages, 113‑31. Études d’histoire du droit et des idées politiques. Toulouse: Presses de l’Université Toulouse Capitole. [https://doi.org/10.4000/books.putc.15205](https://doi.org/10.4000/books.putc.15205).
Cognacq, Amaël. 2020. « Malcom Ferdinand, Une écologie décoloniale. Penser l’écologie depuis le monde caribéen, Seuil, 2019, 464 pages, ISBN : 9782021388497, 24,50 € ». _Revue internationale des études du développement_ 244 (4): 141‑45. [https://doi.org/10.3917/ried.244.0141](https://doi.org/10.3917/ried.244.0141).
Desport, Jean-Marie. 2023. « D’où provenaient les esclaves de Bourbon ? » Société de plantation, histoire et mémoires de l’esclavage à La Réunion. 2023. [https://www.portail-esclavage-reunion.fr/documentaires/la-traite-des-esclaves/origine-des-esclaves-de-bourbon-2/origine-des-esclaves-de-bourbon/](https://www.portail-esclavage-reunion.fr/documentaires/la-traite-des-esclaves/origine-des-esclaves-de-bourbon-2/origine-des-esclaves-de-bourbon/).
Eve, Prosper. 2017. « La société bourbonnaise ». Insitutionnel. _Centre de Recherche sur les Sociétés de l’Océan Indien_ (blog). 2017. [https://www.histoireindianoceanie.fr/IMG/pdf/societe_bourbonnaise.pdf](https://www.histoireindianoceanie.fr/IMG/pdf/societe_bourbonnaise.pdf).
Ferdinand, Malcom, et Mélissa Manglou. 2021. « Penser l’écologie politique depuis les Outre-mer français ». _Écologie & politique_ 63 (2): 11‑26. [https://www.cairn.info/revue-ecologie-et-politique-2021-2-page-11.htm](https://www.cairn.info/revue-ecologie-et-politique-2021-2-page-11.htm).
Fontaine-Kermarrec, Olivier. 2017. _Histoire de la Réunion et des Réunionnais: quelques mises au point_. Saint-Denis (Réunion): Orphie.
Grosfoguel, Ramón. 2010. « Vers une décolonisation des “uni-versalismes” occidentaux : le “pluri-versalisme décolonial”, d’Aimé Césaire aux zapatistes ». In _Ruptures postcoloniales_, 119‑38. Cahiers libres. Paris: La Découverte. [https://doi.org/10.3917/dec.bance.2010.01.0119](https://doi.org/10.3917/dec.bance.2010.01.0119).
Haraway, Donna Jeanne. 2020. _Vivre avec le trouble_. Traduit par Vivien García. Vaulx-en-Velin: les Éditions des Mondes à faire.
Jauze, Albert. 2009. « L’enseignement de l’esclavage et de la traite à la Réunion ». In . Iziko Slave Lodge, Cape Town, Afrique du Sud,. [https://www.histoireindianoceanie.fr/IMG/pdf/ajauze.pdf](https://www.histoireindianoceanie.fr/IMG/pdf/ajauze.pdf).
Kergoat, Danièle. 2011. « Comprendre les rapports sociaux ». _Raison présente_ 178 (1): 11‑21. [https://doi.org/10.3406/raipr.2011.4300](https://doi.org/10.3406/raipr.2011.4300).
Levain, Alix. 2016. « L’élu local, fragile médiateur face aux crises environnementales ». _Annuaire des Collectivités Locales_ 36 (1): 679‑96. [https://doi.org/10.3406/coloc.2016.3027](https://doi.org/10.3406/coloc.2016.3027).
Lugones, María. 2019. « La colonialité du genre ». Traduit par Javiera Coussieu-Reyes et Jules Falquet. _Les cahiers du CEDREF. Centre d’enseignement, d’études et de recherches pour les études féministes_, no 23 (septembre): 46‑89. [https://doi.org/10.4000/cedref.1196](https://doi.org/10.4000/cedref.1196).
Manglou, Mélissa. 2021. « Incinérer ou rompre le charme ? La Réunion face à ses déchets. » _Écologie & politique_ 63 (2): 27‑41. [https://www.cairn.info/revue-ecologie-et-politique-2021-2-page-27.htm](https://www.cairn.info/revue-ecologie-et-politique-2021-2-page-27.htm).
Parasram, Ajay. 2014. « Postcolonial Territory and the Coloniality of the State ». _Caribbean Journal of International Relations and Diplomacy_ 2 (4). [https://journals.sta.uwi.edu/ojs/index.php/iir/article/view/510](https://journals.sta.uwi.edu/ojs/index.php/iir/article/view/510).
Payet, François. 2015. « Politique et pouvoirs locaux dans un cirque : Cilaos (1945 à 2001) ». Phdthesis, Université de la Réunion. [https://theses.hal.science/tel-01379525](https://theses.hal.science/tel-01379525).
Petit, Victor. 2015. « L’éco-design : design de l’environnement ou design du milieu ? » _Sciences du Design_ n° 2 (2): 31‑39. [https://doi.org/10.3917/sdd.002.0031](https://doi.org/10.3917/sdd.002.0031).
Quijano, Aníbal. 2007. « « Race » et colonialité du pouvoir ». _Mouvements_ 51 (3): 111‑18. [https://doi.org/10.3917/mouv.051.0111](https://doi.org/10.3917/mouv.051.0111).
Tomas, Marc. 2022. « Île-jardin ou paradis dégénéré. Une histoire environnementale de l’acclimatation à La Réunion de la décennie 1670 à la décennie 1870. » Phdthesis, Université de la Réunion. [https://theses.hal.science/tel-04059530](https://theses.hal.science/tel-04059530).
Vaxelaire, Daniel. 2012. _Le grand livre de l’histoire de la Réunion - Tome 2_. Nouvelle éd. Le grand livre. Saint-Denis (Réunion): Orphie.
———. 2016. _Le grand livre de l’histoire de la Réunion - Tome 1_. Nouvelle édition. Collection Le grand livre. Sainte Clotilde, Réunion: Orphie.
zinfos974. 2017. « La Réunion n’est pas une colonie et ne l’a jamais été ». Zinfos974. 19 décembre 2017. [https://zinfos974.com/la-reunion-nest-pas-une-colonie-et-ne-la-jamais-ete/](https://zinfos974.com/la-reunion-nest-pas-une-colonie-et-ne-la-jamais-ete/).
[^EHESS]: EHESS, Master 2 - Mention "Savoirs en sociétés", parcours "Études Environnementales"
[^CoopMilieux]: Coop des Milieux - Association de chercheureuses-enquêteurices
[^1]: À tout ce qu'apportent ces récits à la construction d'une histoire de la Réunion, il faut souligner que *nuances et complexités* doivent être pris en regard du fait que la grande majorité de ces récits sont ceux de personnalités en position de faire récit, à savoir celles et ceux - avec une majorité de "ceux" - qui, de part leur position - de classe, genre et "race" - réunissent toutes les conditions (de temps, de statut, d'argent, de légitimité...) pour écrire, être lu et écouté et faire autorité quant à la validité de leur récit.
[^2]: Je reprends ici ce que revête le mot race pour [@2011_kergoat] : « Race est ici utilisée exactement au même titre que classe et sexe, c'est-à-dire comme production idéologique (Guillaumin, 1972). (…) Je fais donc ici un usage stratégique du mot race lequel renvoie à un concept politique, culturel et social, et n'est évidemment pas à prendre au sens biologique. »
[^3]: Si cette méconnaissance, pour Olivier Fontaine relève de trois causes : "la première imputable à un enseignement de l'histoire trop centrée sur le 'roman national', la seconde plutôt liée aux enjeux de la politique locale et la troisième devrait se chercher au sein d'une historiographie faussée par le prisme colonial", il me semble qu'elle réside bien plus dans ce que Malcom Ferdinand appelle l'habiter colonial et les sous-jacents de la colonialité réunionnaise.
[^4]: Je suis réunionnais, dit "yab" - petit blanc des hauts - "zoréole" - enfant d'un parent créole réunionnais (lui-même né d'un parent créole réunionnais et d'un parent malgache) et d'un parent zoreil dit "métropolitain" - ce sera ici la seule occurrence à la "métropole", sauf citation, tant ce terme est porteur intrinsèque de son pendant assujetti qu'est la "colonie" - (lui-même né d'un parent ariégeois et chti).
[^5]: La colonisation d'un territoire étant entendue ici selon la définition qu'en donne Olivier Fontaine : "C’est un territoire sur lequel il y a déjà une population, qui est conquis militairement, par des traités, sur lequel un pays dominant s’installe et qui va organiser la colonie en fonction de ses intérêts. Il va y avoir surtout deux populations. La population du colonisateur et la population colonisée, avec des lois et des statuts différents. Il va y avoir une utilisation maximale du potentiel du territoire colonisé." [@2017_zinfos974]
[^6]: La notion même de l'habiter n'est d'ailleurs pas du tout abordée dans les histoires de la Réunion, même si Olivier Fontaine parle d'habitants - humains.
[^7]: Il est par ailleurs intéressant de noter que régulièrement les Antilles sont posées comme entité homogène dont on peut faire histoire commune sans nécessairement prendre en compte les histoires situées de la construction coloniale.
[^8]: Olivier Fontaine docteur en histoire de l'Université de la Réunion, interviewé en 2017 sur son livre "Histoire de la Réunion et des réunionnais - Quelques mises au points" [@2017_zinfos974]
[^9]: C'est le propre de l'habiter colonial que de naturaliser et d'essentialiser les modes d'habiter des milieux qu'il promeut, met en place, instaure et institue. A ce propos, Malcom Ferdinand lors d'une de ses discussions fait remarquer à propos de la manière de nommer les habitants d'un territoire : "Comment les habitants de ces territoires [d'outre-mer] désignent-ils la France continentale/l'hexagone ? La métropole. Comment appelle-t-on les habitants de la métropole ? Sont-ils appelés les métropolitains ou les métropolitaines ? Dans quelles circonstances est-ce qu’on les appelle les 'métros' des 'métros' ou les 'métropolitains' des 'métropolitains' ? Dans des situations de remise en scène de configuration coloniale. Le terme métropole vient légitimer des formes de néo-colonialité."
[^10]: Le sujet n'est pas remettre en question le fait qu'au commencement il y avait "2 français et 10 malgaches" et que la *prise de possession* soit effectivement française, mais que 1. le brassage biologique réunionnais en fait des origines tant "françaises" que "malgaches"; 2. la prééminence culturelle des habitant·es de l'île à ce moment là était probablement plus malgache que française; 3. le terme français serait peut-être plus justement remplacé par "colon blanc de France" puisque le contingent constitué de 2 français et 10 malgaches portent en lui l'essence et les pratiques de la colonisation, du colonialisme et de l'esclavage.
[^11]: L'usage du qualificatif "européenne" doit être pris dans sa définition géographique en tant que continent - il peut effectivement apparaître comme anachronique. Il serait peut-être plus juste de parler d’Eurasie si la maille utilisée est effectivement continentale.
[^12]: "L’intention de la Compagnie en introduisant des plants de caféier de Moka dans l’île est de la doter d’une denrée d’exportation vers le marché métropolitain. Elle lutte avec acharnement pour l’imposer aux colons" [@2017_evea]
[^13]: Point d'attention : mon contexte personnel n'est pas à généraliser (voir notamment note 4). Par ailleurs, il apparaît important de préciser plusieurs points participant du type de récit historique qui m'a été transmis pour bien situer d'où je parle : 1. je suis historiquement familialement lié à la droite de l'échiquier politique réunionnais (voir [@2015_payet]) dont le discours sur l'histoire de la Réunion est nuancé - voire en opposition - avec celui du PCR (Parti Communiste Réunionnais) (voir à ce propos *La départementalisation, un néocolonialisme ?* [@2017_fontaine-kermarrec, p.183]) qui lui est insistant sur l'héritage colonial de la Réunion.
[^14]: Le "on" reste ici à définir (Olivier Fontaine, les médias, les politiciens...)
[^15]: Je reprends ici ce que revête le mot race pour Danièle Kergoat, voir [@2011_kergoat]
[^16]: "Territoire occupé et administré par une nation en dehors de ses frontières, et demeurant attaché à la métropole par des liens politiques et économiques étroits." (Colonie, définition du Larousse - https://www.larousse.fr/dictionnaires/francais/colonie/17291)
[^17]: L'histoire du conflit qui opposa ces 10 malgaches et 2 français au bout de quelques mois sur l'île est par ailleurs riche d'enseignement quand au contexte constitutif des rapports entre ces deux communautés : "*Ils accusaient les Français d'avoir tué leurs pères*, [...] [alors] fachés avec leurs 'employeurs', les sept hommes et trois femmes malgaches filèrent dans les montagnes. [...] Ils ne purent capturer les fugitifs [et] ne voulant pas inaugurer son installation par un conflit, expédia des hommes en forêt, qui crièrent bien fort que le pardon leur était accordé. Et les malgaches reparurent... On ne sait pas leur nom, ni s'ils restèrent dans l'île. Sans doute : on ne demandait guère leur avis aux 'peuples colonisés'" [@2016_vaxelaire]
[^18]: À propos de l'engagisme, Olivier Fontaine souligne à ce propos : "D'esclaves, ils sont simplement devenus une main-d'œuvre française, à l'égal de celle qui existe au même moment dans l'Hexagone [d]'où l'obligation qui leur est faite en 1848 d'avoir un livret de travail et de s'engager comme ouvrier agricole sur les propriétés" [@2017_fontaine-kermarrec] là où d'autres soulignent que "l'engagisme est une forme atténué de servage qui a pallié le manque de main- d'œuvre après l'abolition de l'esclavage [...] Si au départ l'engagisme se fait sur la base du volontariat [comme le souligne aussi Olivier Fontaine], la pratique finit par se rapprocher de la traite et de l'esclavage" (Wikipédia, "Engagisme"). En d'autres termes, il s'agit d'un mode domination, notamment par le contrôle de l'accès aux moyens de subsistances et de travail, se traduisant par une continuité d'un système d'asservissement de et par la force de travail.
[^19]: À ce propos : "la « couleur » n’est pas la « race », sauf au sens d’une construction de l’Autre [...] la « couleur » est une façon tardive et euphémistique de dire « race » et ne s’imposera mondialement qu’à la fin du XIXe siècle" - @2007_quijanoa
[^20]: "une manière violente d’habiter la Terre, asservissant des terres, des humains et des non-humains aux désirs des colonisateurs" [@2022_jas.ferdinand]
[^21]: "À Bourbon, jusqu'au début du XVIII* siècle le gibier pullule dans les bois et les rivières, ainsi que sur les plages où les tortues marines viennent pondre en grand nombre. Les premiers colons peuvent donc, comme les soldats et les marins de pas-sage, tirer une grande partie de leur nourriture de la chasse et de la pêche sans trop d'efforts, ce qui entraîne un véritable gaspillage des ressources à partir de la fin du XVII° siècle. " [@2017_fontaine-kermarrec]
[^22]: A ce propos, en partant de la culture du café, Daniel Vaxelaire souligne "Le café est la plante reine d'une politique qui marquera l'île pour longtemps : puisque la France, puissance coloniale secondaire, ne parvient pas à s'approprier les sources des rares et précieux 'produit de l'Inde"'', elle tente de les multiplier sur des terres qui lui appartiennent" [@2016_vaxelaire]
[^23]: "Bourbon, puis l'Île de France, vont devenir d'abord des jardins tropicaux, où on acclimate et expérimente des plantes (et des animaux) venus du monde entier, puis des espaces de multiplication où sur les terres nouvelles défrichées, les plus rentables de ces productions sont exploitées de manière intensive par des esclaves de plus en plus nombreux" @2016_vaxelaire. A ce propos, voir [@2022_tomas]
[^24]: "Le rôle de Bourbon comme escale se précise avec l'essor du commerce des Indes et il faut aussi ravitailIer l'ile Maurice, devenue française et occupée depuis 1721."; "Lorsque la Compagnie des Indes installe les premiers colons à Bourbon, elle attend d'eux qu'ils mettent l'Île en valeur, notamment au niveau agricole afin de pouvoir ravitailler ses vaisseaux" [@2017_fontaine-kermarrec]
[^25]: "Mais, non seulement, la superficie cultivée en canne ne dépasse pas celles des. mates cultures avant 1851, c'est-à-dire le milieu du XIX° siècle! Puisqu'en 1836 la canne ne couvre que 14 530 hectares contre 43 395 pour les autres produits agricoles, tandis qu'en 1851, elle s'étend sur 25 800 hectares alors que toutes les autres cultures en recouvrent 33 884, mais ensuite, en 1855, alors que la canne à sucre domine dans les champs (55200 ha), les autres cultures représentent encore 29951 hectares, soit plus du tiers des surfaces cultivées. Après une légère baisse en dessous du tiers en 1862, les cultures autres que la canne se maintiennent bien les années suivantes: en 1864, elles composent encore le tiers des cultures (23821 ha contre 48000 pour la canne) et en 1875, il y a toujours 15461 hectares qui comportent des cultures alternatives à celle de la canne dont la surface cultivée s'est réduite à 43 700 ha." [@2017_fontaine-kermarrec]
[^26]: Le choix de l'utilisation des valeurs absolues pour décrire la part de la culture de la canne dans l'agriculture réunionnaise rend moins visible la part effective et son évolution qu'une lecture en part - pourcentage - dans l'agriculture réunionnaise.
[^27]: "La monoculture de la canne à sucre, bien enracinée depuis l'époque coloniale, occupe aujourd'hui 40% des terres arables et survit grâce au subventions européennes réservées à l'agriculture" [@2021_manglou]
[^28]: Avec toutes les précautions autour du terme français en regard de ce qui a été posé un peu plus haut dans la section "Des origines".
[^29]: Source : *Droit des peuples à disposer d'eux-mêmes - Wikipédia*, Wikipédia, accédé le 03/02/2023
[^30]: Qui n'en sont pas cependant du point de vu de la construction de l'histoire de la Réunion en tant que territoire politique et ancré dans son environnement indien.
[^31]: "Le terme français de « milieu » a ceci d’intéressant qu’il désigne à la fois le centre et l’environnement, l’entre et l’autour, le medium et l’umwelt." [@2015_petit]
[^32]: "Si tous ces territoires font partie de la France et leurs habitants y sont français au même titre que ceux de l’Hexagone, on note des différences statutaires définies par la Constitution française. D’un côté, les départements et régions d’outre-mer ou DROM (Martinique, Guadeloupe, Mayotte, La Réunion et Guyane), dont les statuts sont définis par l’article 73 de la Constitution et répondent au principe d’identité législative. Cela signifie que « les lois et règlements y sont applicables de plein droit », bien que des adaptations peuvent être prévues dans certains cas. Au niveau européen, et depuis le traité de Maastricht de 1992, les DROM sont reconnus comme des parties intégrantes de l’Union européenne, désignées « régions ultrapériphériques ». Il en résulte que l’acquis communautaire, les lois, obligations et traités rassemblant les États européens sont aussi applicables dans ces territoires. Ils font partie du marché unique européen en utilisant l’euro comme monnaie et élisent des représentants au Parlement européen. Cependant, ils ne font pas partie de l’espace Schengen." [@2021_ferdinand.manglou]
[^33]: cité dans [@2022_jas.ferdinand]
[^34]: Au sens que lui donne Donna Haraway [@2020_haraway]
[^35]: A ce propos, il serait riche de croiser les travaux de Paola GunnAllen sur les sociétés matriarcales et sa conception de la colonisation comme un programme de déginocratisation. Pour elle, la colonialité est une colonialité du genre : l'opérateur de colonisation le plus marqué serait donc pour elle celui de genre indispensable pour créer de nouvelles hiérarchies. Or, l'histoire de la Réunion est très liée à celle de Madagascar; et l'histoire de la société malgache est tramée par une culture matriarcale [@2020_andriamanondehibe] qu'on ne retrouve pas à la Réunion. Aussi, il est intéressant de noter qu'à l'image de ce que soutient Paola GunnAllen, la colonisation institue et se construit sur un processus de praticarcalisation des sociétés.