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La permaculture ou l'art de réhabiter : Note de lecture - Laura Centemeri, La Permaculture ou l'art de réhabiter, 2019
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# Résumé
Cette note de lecture concerne le livre *La permacutlure ou l'art de réhabiter*, retranscritpion d’une intervention de Laura Centemeri lors d’une conférence-débat du groupe “Sciences en question” en 2017 à l'INRA. Elle se veut critique dans le sens où elle ne se contente pas de (re)présenter une partie du travail de Laura Centemeri, mais vient questionner les sous-jacents disciplinaires et héritages tant idéologiques que culturels qui trament ici la pensée la permaculture au prisme du design, de la technique et du marché et à laune de la pluralité des communs.
# Introduction : contexte
## Autrice[^1]
Laura Centemeri est originaire d’Italie et chargée de recherche au CNRS en sociologie de l’environnement. Issue d’une formation en économie (“disciplines économiques et sociales”) de la faculté d’économie de l’université Luigi Bocconi à Milan (1997) elle travaille d’abord dans un cabinet sur des “modèle économiques d’aménagement du territoire” qu’elle quitte afin de reprendre un parcours académique de recherche en sociologie autour des sujets de “territorialisation des services socio-sanitaires”. Puis, à l’occasion de ses travaux de thèse de doctorat (“Du dommage au changement social : les réponses collectives au désastre de Seveso”) au sein de l’Université de Brescia (Italie), elle côtoie le Centre de Sociologie et d’Innovation de l’École des Mines de Paris (France) - Michel Callon, Antoine Hennion, Bruno Latour… - ainsi que le Groupe de Sociologie Politique et Morale de l’EHESS (France) - Luc Boltanski, Laurent Thevenot …. Dans le cadre de cette recherche Laura Centemeri cherche à révéler ce qui consiste en une politique vernaculaire du soin au territoire (dans son acception multispécifique et multiscalaire) au-delà des dispositifs de compensation normatif de soutien aux populations endommagées.
Après un parcours post-doctoral à investiguer les questions des “limites de l’internalisation des externalités” dans un cadre de définition de ce qui est constitutif d’une “responsabilité sociale des entreprises en matières environnementale”, Laura Centemeri investigue le champs de la sociologie de l'environnement par la question des risques au sein d’un observatoire pluridisciplinaire sur les risques de l'Université de Coimbra (Portugal), par le prisme non plus de la catastrophe ou des externalités mais des ressources (forestières) et de leur gestion, et des infrastructures et de leurs rapports conflictuels au territoire. Elle intègre ensuite le laboratoire Lames de la Maison des Sciences de l’Homme où elle travaille les questions de “justice environnementale, [...et d’] adaptation au changement climatique comme nouvel enjeu des politiques urbaines”. Ces travaux croisent alors non seulement différents champs disciplinaires de recherche mais ouvrent aussi sur des pratiques relevant de la sensibilisation, de la médiation et de la recherche-action par les pratiques artistiques, de médiation et d’action directe en réponse aux enjeux environnementaux. La permaculture participant de ces pratiques en tant que mouvement, Laura Centemeri explore alors notamment l’histoire et les “formes d’économie ‘péri-capitalistes’ impulsées par ce mouvement” au sein du Centre d’Étude des Mouvements Sociaux de l’EHESS (France) et dans le cadre d’un Réseau Thématique Pluridisciplinaire (RTP) “Care et environnement”. Elle identifie notamment “l’absence de recherches s’intéressant à sa dimension de mouvement transnational et à son inscription dans l’histoire de l’environnementalisme organisé’ [@2019_centemeri]. C’est dans le contexte de ces travaux que s’inscrit le livre “La permaculture ou l’art de réhabiter” dans lequel la notion de care (“earth care”) est centrale en tant que champ de pratiques, dont la permaculture, en tant que mouvement, est pleinement participante.
Ainsi, de l’économie à la sociologie, Laura Centemeri se nourrit au cours de son parcours de disciplines et de pratiques plurielles qu’elle mobilise notamment ici sous la forme d’une socio-économie du care par l’investigation du mouvement de la permaculture comme “art de réhabiter”. Aussi s’inscrit-elle dans la filiation d’une sociologie de l’environnement de et du terrain, résolument pluridisciplinaire, de ce qui fait soin, au prisme de questions environnementales traversant des collectifs (habitants) ou des communautés (permacoles) en prise avec leurs propres modes de subsistance et de reconnaissance.
## Ouvrage
“La permaculture ou l’art de réhabiter” se présente comme la retranscription d’une intervention de Laura Centemeri lors d’une conférence-débat du groupe “Sciences en question” les 16 novembre 2017 et 7 décembre 2017 à l’INRA (Institut National de Recherche Agronomique) - aujourd’hui regroupé sous l’INRAE, l’Institut national de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement, établissement issu de la fusion entre l’INRA, et l’IRSTEA (Institut national de recherche en sciences et technologies pour l’environnement et l’agriculture). Il a été publié en 2019 aux éditions Quae qui “est la maison d'édition de trois instituts de recherche français : le Cirad, l’Ifremer et INRAE [... qui] vise à favoriser les échanges entre scientifiques, la transmission des savoirs et savoir-faire, l’aide à la décision et au débat public”[^2]. Aussi, l’ouvrage se veut faire synthèse des travaux de recherche, croisements disciplinaires et investigations de terrain de Laura Centemeri sur le mouvement de la permaculture pris comme objet, pour traiter du sujet du soin et de ce que Laura Centemeri appelle un “art de réhabiter”. Au-delà de la synthèse, cet ouvrage intègre des éléments de débat, sous forme d’une “Discussion”, qui viennent clarifier ou compléter certains points traités dans le cadre de la conférence[^3].
L’ouvrage a fait l’objet de recensions scientifiques mettant en exergue la qualité du travail d’historicisation de la permaculture en tant que mouvement, par le prisme d’une analyse par la sociologie de l’environnement - plus que par l’économie - et des analyses relatives à la mobilisation des notions de soin, de processus de valuation “péri-capitaliste” et de processus de politisation des relations au monde que revêtent ce mouvement. Il s’agit d’expliciter ce qui fait spécificités dans une perspective de projection d’une société écologique ouverte.
Pour autant, ces recensions pointent certains manquent dans l’analyse :
- si le sujet de la valuation est abordé et décrit, il semble manquer d’approfondissement tant du point de vue des théories économiques que du point des pratiques organisationnelles [@2020_blancaneaux];
- si le sujet de la place des sciences et techniques dans le déploiement et le développement du mouvement est discuté dans le cadre d’une mise en perspective politique, Silvia Bruzzone (pour la revue Tecnoscienza) regrette de ne pas voir ce sujet de la technique approfondi du point de vue de la matérialité des expériences permaculturelles et de la mise en pratique et de la technicité nécessaires au travail d’“assemblages complexes et interactions hétérogènes” dans la perspective de l’émergence d’une société écologique ouverte [@2020_tecnoscienza].
Le livre se découpe en 4 grandes parties :
1. une préface de Raphaël Larrere reposant le contexte et le cadre historique d’investigation du sujet par Laura Centemeri avec une mise en perspective relative à ces précédents travaux de recherche et à son parcours;
2. une intervention découpée principalement en 2 grandes parties : (1) une rétrospective du mouvement de la permaculture sous forme de récit d’enquêtes menées à partir de sources documentaires, de témoignages, d’observations et d’expériences terrain (principalement en Italie), (2) une analyse des apports de ce mouvement à la pensée d’un art de réhabiter au prisme du soin de la terre (“earth care”), avec pour objectif “d’expliciter les apports de la permaculture [...] pour avancer collectivement dans l’imagination d’une société écologique ouverte” [@2019_centemeri];
3. une discussion sous forme de questions-réponses à des fins de clarification et d’enrichissement des développements de l’intervention de Laura Centemeri;
4. une section de références bibliographiques[^4].
# Une histoire du mouvement de la permaculture
Dans la première partie de l’ouvrage (“Petite histoire du mouvement de la permaculture”), l’autrice cherche à retracer l’histoire de la permaculture comme mouvement transnational et comme dispositif de réappropriation située des sciences et techniques au service d’une politique du soin de la terre (“earth care”), afin d’en “redonner de l’épaisseur historique”.
Le terme “agriculture permanente” (permaculture) apparaît au début de XXe siècle et son usage reste cantonné aux cadres techniciens de l’agronomie et de l’agroforesterie jusqu’aux années 1970 comme une famille de pratiques permettant une optimisation de l’usage des sols à des fins de fertilité accrue et durable pour la culture. Pour autant, l’autrice date la naissance de la permaculture au milieu des années 1970 en Tasmanie, non seulement lieu de “mobilisations économiques” et “berceau [... du] premier parti politique écologiste au monde”, mais aussi lieu de rencontre - dans un cadre académique^[ Il semble important de préciser le lieu de cette rencontre, car la suite la construction du mouvement s’en trouve clairement influencé dans sa structuration : mouvement d'éducation aux pratiques de la permaculture par l’apprentissage de méthodes et techniques s'acquérant lors de cours sanctionnés par un diplôme sous l’égide d’un institut (Permaculture Research Institute) - puis plusieurs - inscrit dans un réseau de recherche; et dont les formes de structurations rappelles les structures en réseaux de recherche académiques (prééminence de la méthode scientifique, diffusion du savoir et par publication et séminaires, structuration collective en réseau se réunissant lors de conférences…).] - entre ceux considérés comme les fondateurs du mouvement : Bill Mollison et David Holgrem, qui introduisent la notion de permaculture en 1976 par voie d’article au sein de la publication périodique Tasmanian Organic Gardening and Farming Society. La même année, Mollison et Holgrem présentent leur travaux lors du premier “Down to Earth” Confest (“mouvement contre-culturel aux tons pacifiste et écologiste”) comprenant “une délégation de la communauté écossaises de Findhorn, l’un des premier éco-villages d’Europe” [@2019_centemeri]. En 1978, ils publient Permaculture One[^5], livre qui “lancera le mouvement permaculture” - permaculture étant entendue comme “un système intégré et en évolution d’espèces végétales et animales pérennes ou qui s’auto-perpétuent utiles à l’homme” - et la revue périodique Permaculture née la même année.
A partir de 1978, la permaculture se diffuse en Australie, notamment par l’organisation de premiers cours de permaculture et de la création du Permaculture Research Institute en 1979, année de publication de Permaculture Two. Se discutent et s’affirment à ce moment les formes politiques - visibles ou invisibles - que met au travail la permaculture en tant que pensée et pratique de l’autonomie; formes aux croisement, selon l’autrice, “[du] régionalisme, [du] fédéralisme et [du] principe de circulation globale”. C’est après avoir précisé les fondements systémiques (par la sémantique notamment du design - voir la notion de “comprehensive designer” de Richard Buckminster Fuller - et des patterns relevant des cadres de pensée par le “system thinking” et “design thinking” des années 1960-1970) que le mouvement voit ses deux fondateurs se séparés pour mieux faire mouvement après avoir fait synthèse autour de “croisement[s] de références intellectuelles et culturelles différentes” : Holgrem instituant la condition démonstrative comme centrale pour le mouvement et Mollison participant par les voix éducatives et médiatiques à la diffusion du mouvement.
Entre 1980 et 1990, l’autrice montre comment les stratégies - éducatives par les cours (en complément des résidences), de certification par les diplômes et de construction par les “conférences-convergences” (1984, 1986, 1989, 1991, 1993…) - à l'œuvre participent de la structuration et de la diffusion d’un mouvement de manière transnationale. Laura Centemeri souligne (1) que ce système de certification des savoirs transmis est “basé sur des liens internes, sans véritable label et sans qu’aucune instance ne soit responsable d’un contrôle”, et qu’une forme d’autorégulation se met alors en place au sein du mouvement afin de “garantir la transmission des éléments fondamentaux de la méthode” : “la certification est donc un façon de gouverner” [@2019_centemeri][^6]; (2) que les conférences-convergences “constitue[nt] une pratique cruciale pour préciser les [...] formes d’autorégulation [...] critères [... et] cadre commun[s]”. En 1984 le second institut de Permaculture, localisé en Europe, est créé ainsi que le Réseau Global des Eco-Villages qui participera activement à la diffusion de la permaculture ainsi qu’à la fois à son renforcement et à l’émergence de dissensions au sein du mouvement autour du sujet de la scientificité du mouvement. Cette critique est concomitante du déploiement et de l’appropriation permis et grandement facilités par le développement des technologies de l'information et de la communication. Aussi, à l’entrée du XXIe siècle, il s’agit de passer d’une stratégie de diffusion à une stratégie de médiation, notamment inter-mouvement, participant d’une convergence d’une diversité d’approches.
Depuis 2007, le mouvement investit et est investi par une grande diversité de mouvances, s’inscrivant dans la dynamique des villes en transition notamment et amenant sur le devant de la scène les sujets d’intersectionnalité et de décolonialité au sein et par le mouvement. Selon Laura Centemeri, et suivant Lobby Macnamara et Starhawk [@2016_starhawk.stengers.ea], le mouvement a nécessité de se reconfigurer (et se reconfigure par la force des orientations données par les collectifs) en “permaculture sociale”, en opposition à une “permaculture technique” qui fait, jusque là, du politique un impensé. Dans ce cadre, au design technique se substitue un nécessaire design social.
A travers cette reconstitution historique, Laura Centemeri montre que la permaculture (1) est née dans un contexte - Tasmanie - de proximité entre cultures aborigènes et cultures scientifiques et académiques modernes, (2) est empreinte de la contre-culture des années 1970 et de ses fondements conceptuels - design, complexité, systémique…[^7], (3) a émergé, en tant que mouvement, par la convergence d’un discours scientifique et technicien et d’une pratique militante et appropriable par des mouvements écologistes de l’époque, (4) se structure en tant que mouvement autour d’un quadriptyque cours-conférence-certification-autonomie, (5) s’est vu et se voit transformer, en tant que mouvement, dans ce qu’elle donne à voir et à comprendre de ce qu’elle est par l’irruption des technologies de l’information et de la communication (internet notamment), (6) transite par des formes que lui donnent non seulement ses penseurs mais aussi l’actualité de ses communautés et de son temps (de la technique au social).
L’histoire du mouvement de la permaculture est donc une histoire de la composition qui, tout en se défendant d’une vocation universaliste, vise à favoriser la diffusion de savoirs (construits sous des formes des sciences et techniques modernes), les agencements et pratiques situées (construits sur la base de patterns reproductibles) et la construction d’une culture du soin de la terre (écotones politiques et culturels).
# Le design, la technique et le marché : l’impensé politique
Comme le montre l’histoire de la construction du mouvement de la permaculture, au-delà des stratégies de diffusion et de structuration, les questions de design, de méthode et technique, et de subsistance sont centrales dans le développement de la pensée permaculturelle. Comme le souligne Romain Blancaneau dans sa recension de l’ouvrage, la permaculture est pensée comme “l’observation et l’imitation de l’environnement et de ses règles d’organisation entre êtres vivants (patterns), en concevant un milieu (design)” afin de “créer des environnements sains, nourriciers et d’atteindre un mode de vie coopératif et harmonieux entre espèces, qui soit autonomes à l’échelle d’une communauté.” [@2020_blancaneaux]. Comme le mentionne Laura Centemeri, la construction du mouvement par la focalisation sur les aspects de transmission technique à des fins de participation à des dynamiques de subsistance locale participant d’une autonomie de communauté, permet d’affirmer le caractère apolitique et de sous-tendre la composante universaliste du mouvement. A ce propos, Laura Centemeri précise : “la permaculture est alors présentée comme la méthode qui permet de concevoir et de créer des environnements « nourriciers et sains » [... elle] en vient ainsi à indiquer autant la méthode que le résultat, celui d’une designed agriculture, une « agriculture aménagée », qui considère la parcelle de terre comme un écosystème et un milieu de vie”. De cette parcelle de terre découle le déploiement de modalités de substances caractérisées comme péri-capitalistes; à savoir qu’à l’image des chasseurs de champignons de Anna Tsing [@2017_tsing.pignarre] les logiques économiques que revêtent les acteur·ices du mouvement se déploient à la marge du capitalisme et en prise avec ce qui pourrait s’interpréter comme de l’interspécifique.
Laura Centemeri s’intéresse à ce qui, selon elle, fait défaut dans les études existantes du mouvement qu’est la dimension de son historicité. Elle lit cette absence comme “la preuve du succès de la stratégie [...] du mouvement [...] de se présenter comme un mouvement apolitique [...] de praticiens et praticiennes engagés dans l’élaboration et l'expérimentation de solutions techniques [...] aux problèmes soulevés par la crise écologique”. Aussi, la mise en historicité du mouvement, pris comme mouvement social, ré-encastre - au sens polanyien du terme [@2009_polanyi.angeno.ea] - et établit le politique comme fondement d’un ordre présenté comme avant tout technicien : celui de traiter tant et conjointement des questions écologiques que de celles de l’émancipation sociale par la réappropriation des moyens de subsistance. Aussi, s’intéresse t-elle aux “cultures politiques” comme “structures invisibles” qui “influencent et contribuent à façonner notre manière d’être en relation avec les autres et avec l’environnement”.
Elle souligne ainsi l’impensé politique dans la construction du mouvement se voulant apolitique, là où les sous-jacents et implications politiques des pratiques apparaissent vivaces sur le terrain. Pour autant il apparaît que cet impensé politique gagnerait à être explorer au prisme de ce que nous apprend l’épistémologie des sciences et techniques du caractère politique de la technique. De Gilbert Simondon [@2012_simondon.simondon] à Yuk Hui [@2021_hui] en passant par Michel Callon et Bruno Latour [@2006_callon.latour], et Isabelle Stengers [@2011_stengers], une critique de la construction apolitique du mouvement par la technique, déconnectée de ses constructions cosmologiques - cosmoplitique [@1997_stengers] ou encore cosmotechnique [@2017_hui] - et de ses sous-jacents socio-techniques, aurait été riche. Cette critique pourrait alors venir en complément des récents développements autour des questions d’intersectionnalité et de décolonialité du mouvement (amenées notamment par des penseur·euses écoféministes) et en réflexion autour du caractère “anthropomorphisant” et “modernisant” de ce qui est appelé “design permaculturel”. Sur la question des modes de subsistance, si l’entrée “péri-capitaliste” est pertinente pour décrire les logiques économiques à l'œuvre, elle semble manquer de consistance dans le contexte d’une pensée des communs interspécifiques.
# “Un art de réhabiter” : le soin, la valeur et les communs
Retracer l’histoire du mouvement de la permaculture et tenter d’en tirer une analyse des apports de ce mouvement à la pensée d’un “art de réhabiter” au prisme du soin de la terre (“earth care”), avec pour objectif “d’expliciter les apports de la permaculture [...] pour avancer collectivement dans l’imagination d’une société écologique ouverte” (Centemeri, Laura. 2019) se fait, dans le cadre de ces travaux, en “prolongement d’un questionnement sur les pratiques de ‘soin des lieux’” [@2019_centemeri]). Le design permaculturel étant articulée autour de 3 principes phares que sont (1) le “soin de la terre”, (2) le “prendre soin des humains” et (3) le “partage équitable”, Laura Centemeri reprend ce triptyque en le dépliant au prisme (1) du “design du milieu” [@2015_petit], (2) des processus de valuation, et de ce qu’elle nomme (3) écotones culturels et politiques. Elle développe ainsi une pensée de la permaculture comme art de réhabiter au sens de la “tradition intellectuelle du biorégionalisme américain”, à savoir “une pratique réflexive d’évaluation et de (ré)organisation matérielle des milieux de vie, alimentée par la prise de conscience des interdépendances écologiques et sociales qui les façonnent“.
Dans le cadre de ce développement, le design du milieu est investigué au prisme du design permaculturelle selon les principes permaculturels édictés par Mollison et Holgrm. Si une définition du design est posée en référence à Ezio Manzani, celle-ci vacille au fil des mobilisations du mot en tant que “conception de systèmes” ou encore “agriculture aménagée” - à opposer dans l’usage sémantique du ménagement de Mariel Mace [@2019_mace] - ou encore en tant que pensée design (“design thinking”). L’usage du mot design (62 occurrences) mériterait de mettre à profit non seulement le champ de la recherche en design (très dynamique depuis quelques années) mais aussi de l’histoire du (des ?) design et de son inscription comme composante de l’industrialisme contemporain. A ce propos Victor Petit reste prudent dans son développement usant du “design du milieu” en le définissant comme un “design orienté sujet (milieu)” - qui serait un design en milieu. Il en est de même pour la mobilisation de la notion de soin (“care”) - de la terre (“earth”) - qui, si elle emprunte à la définition de Joan TRONTO (« une activité caractéristique de l’espèce humaine qui inclut tout ce que nous faisons en vue de maintenir, perpétuer ou de réparer notre “monde”, de telle sorte que nous puissions y vivre aussi bien que possible. Ce monde comprend nos corps, nos individualités et notre environnement, tous éléments que nous cherchons à tisser ensemble dans un maillage complexe qui soutient la vie » [@2019_centemeri] ne développe ni les sous-jacents historiques et conceptuels que constitue ce champ de recherche, ni n’investigue en détail les implications pratiques que ce que constitue “prendre soin” effectivement dans une démarche permaculturelle, d’un point de vue de la subsistance notamment.
Concernant les processus de valuation, l’apport de Laura Centemeri sur la composante plurielle de l’approche de la valeur est à la fois riche d’enseignement et mériterait là encore d’être dépliée sur son déploiement pratique - à l’image des travaux en ethno-comptabilité de Geneviève Pruvost par exemple[^8].
Enfin, la mobilisation des notions d’écotones culturels et politiques et d’alliance - ou de diplomatie [@2016_morizot] - multispécifique semble constituer un des cœurs du sujet de comment réhabiter le monde. En ancrant cette dimension des inter-relations entre humains et non-humains dans le processus de construction permaculturelle, elle participe d’un dépassement des fondements de Mollison et Holgrem. Elle participe de la même occasion à un dépassement de la caractérisation des communs au prisme d’Ostrom pour se départir d’un attachement à la ressource et approcher ce que sous-tend un attachement à une communauté biotique. L’analyse mériterait d’être approfondie dans l’ouvrage, sa pensée des communs empruntant à Ostrom ses travaux - juridique - autour de l’institution pour le mettre au travail dans une configuration de communauté biotique[^9]. Par ailleurs, cette mobilisation des communs semble se faire sur une tonalité “positiviste” là où manque une investigations autour des attachements matériels qui nous tiennent, dont nous héritons et dont nous devrons (en tant qu’humain et non-humain) prendre soin : les “communs négatifs” [@2021_monnin.bonnet.ea].
# Conclusion
Cet ouvrage est riche et dense. Comme mentionné dans le cadre de cette recension, de nombreux concepts y sont abordés et mériteraient d’être dépliés. A l’image du mouvement de la permaculture - “mosaïque, fluide et non-scalable”, Laura Centemeri ouvre de nombreuses portes, qu’elles soient conceptuelles ou pratiques, et vient enrichir par sa recherche non seulement historiographique mais aussi pluridisciplinaire le champ d’études.
# Références
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[^EHESS]: EHESS, Master 2 - Mention "Savoirs en sociétés", parcours "Études Environnementales"
[^CoopMilieux]: Coop des Milieux - Association de chercheureuses-enquêteurices
[^1]: Les citations sont directement tirées de l’introduction de l’ouvrage faite par Raphaël Larrère, directeur de la collection “Sciences en questions” [@2019_centemeri].
[^2]: Site internet de la maison d’édition Quae, https://www.quae.com/store/page/73/qui-sommes-nous (accédé le 04/02/2023 à 12h)
[^3]: Dans le cadre de la présente analyse de l’ouvrage, je mobiliserai aussi des éléments issus d’échanges personnels avec Laura Centemeri à propos de l’ouvrage qui se sont tenus dans le cadre d’une rencontre avec les étudiant·es du Master “Etudes environnementales” le 11 janvier 2023 à l’EHESS.
[^4]: Il est intéressant de noter la diversité des disciplines représentées dans cette bibliographie : sociologie, économie, philosophie, anthropologie, science de la nature - agroécologie notamment, design, ingénierie… ainsi que la diversité des typologies de sources relevant soit du champ scientifique et académique soit du champs des pratiques techniques et organisationnelles.
[^5]: “Permaculture One: A perennial agriculture for human settlements was originally published in 1978, kickstarting the permaculture movement” (source : site web Holmgren Design de David Hilmgren de vente en ligne et de présentation du livre, [https://store.holmgren.com.au/product/permaculture-one-ebook/](https://store.holmgren.com.au/product/permaculture-one-ebook/), accédé le 01/02/2023).
[^6]: A ce propos et en lien avec la période de crise qui suit cette période de transnationalisation, il peut être intéressant de relier ce sujet à la “tyrannie de l’absence de structure” de Jo FREEMAN [@1971_freeman]
[^7]: voir [@2008_turner] [@2016_turner]
[^8]: voir [@2013_pruvost] [@2021_pruvost]
[^9]: voir à ce propos [@2022_gosselin.bartoli]; ou encore [@2019_lionelmaurel]