# Pratiques futurologiques instituées dans l'énergie: expérience de prospective institutionnelle. > « A "good" forecasting method does not exist. It cannot exist because science always applies to the present. Futurology and prognosis-making can only discern the promises and threats for the future which exist today. In short there is only history, that is a sequence of events which sometimes generates something new, something which cannot be reduced to preceding events and which retrospectively modifies the way we understand the past. » — Louis Puiseux, *Electricity forecasting in France* (1987)[^1] S'il fallait, en introduction de ce chapitre, mobiliser un schéma explicitant la complexité d'un exercice de futurologie de type prospective, dans l'énergie et à des fins institutionnelles, celui de Thomas Baumgartner et Atle Midttun aurait ici toute sa place (Figure [[#^fig-1987-baumgartner-midttun-politics-of-energy-forecasting-analytical-forecast|Modèle analytique de la prévision et jeux d'acteurs entre mo…]]). Ce qu'ils cherchent à montrer à travers ce schéma est de trois ordres. ![[1987_Baumgartner-Midttun_The-politics-of-energy-forecasting_analytical-forecast.png]] *Modèle analytique de la prévision et jeux d'acteurs entre modélisateur·rices et leur environnement social et politique dans l'énergie (Source: Baumgartner et Midttun, 1987, « The Socio-Political Context of Energy Forecasting » in *The politics of energy*).* ^fig-1987-baumgartner-midttun-politics-of-energy-forecasting-analytical-forecast Tout d'abord, (1) le processus de construction des futurs est un processus expert, tant par la mobilisation de techniques de plus en plus avancées, à des fins de modélisation notamment, que par l'outillage organisationnel, professionnel et de réseau qu'il mobilise. Ensuite, (2) il existe une diversité de méthodologies, de modèles et de bases de données qui peuvent être utilisés pour aussi bien rendre compte de l'existant qu'y projeter des visions du monde. Il y a des choix à faire quant à l'usage de telle ou telle méthodologie, modèle ou base de données. Enfin, (3) les modèles, autant que la construction des représentations et des récits/discours, ne fonctionnent pas en vases clos, refermés sur eux-mêmes, mais en interaction permanente avec « l'extérieur ». Cet *extérieur*, source de subjectivité (ou plus précisément d'arbitraire), là où le modèle se veut un artefact objectif (ou plus précisément d'objectivation) de construction de représentation du monde, est constitué par l'ensemble des liens qui relient chaque objet (source d'objectivation par les bases de données, les modèles…), à chaque sujet (source d'arbitraire par la société, les groupes d'intérêt, les organisations et les réseaux professionnels…). Les systèmes et organes intermédiaires (« political decision-making system », « energy supply system » et « planning and administrative organ ») ont un statut hybride: source à la fois d'objectivation des process (de prise de décision, de planification, d'approvisionnement…) et d'arbitraire décisionnel. Ils sont tramés, d'un côté, par des visions politiques, économiques et sociales (idéologies), et, d'un autre, par la complexité des relations informelles qui se tissent dans ces arènes, tant avec les organisations et les réseaux professionnels que les groupes d'intérêt du « political public ». Ce que montre cette représentation, c'est la complexité de ce que constitue l'exercice de prévision énergétique[^2], exercice qui n'est jamais neutre et qui se retrouve à la base de tout exercice de projection[^3]. Avec leur modèle, s'ils commencent un exercice de caractérisation du *milieu*[^4] du processus de construction des scénarios par modélisation (ici dénommé « prévision », mais qui s'applique aussi à l'exercice prospectif en tant qu'il cherche à anticiper en naviguant une pluralité de futurs), Thomas Baumgartner et Atle Midttun le cantonnent à une forme de « dispositif d'évaluation et de gestion  [des risques]» (voir Figure [[#^fig-2017-pragmatique-transformations-chateauraynaud-debaz|Pragmatique des transformation, logiques d'action au cœur de…]][^5]). Or, ce processus semble être un dispositif de construction et de production de récits et de discours sur le monde - projeté - avant tout. Si, suivant Francis Chateauraynaud et Josquin Debaz, la manière dont se construisent les représentations du futur est une manière d'évaluer et de prévenir des risques, alors il s'agit bien de réencastrer[^6] la futurologie énergétique dans son milieu, en tant que processus critique[^7]. Aussi, la matrice d'une *pragmatique des transformations* et ces *logiques d'action* viennent épaissir[^8] la représentation de Thomas Baumgartner et Atle Midttun. ![[2017_pragmatique-transformations_chateauraynaud-debaz.png]] *Pragmatique des transformation, logiques d'action au cœur des processus critiques (Source: Chateauraynaud et Debaz, 2017, « Aux bords de l'irréversible »)* ^fig-2017-pragmatique-transformations-chateauraynaud-debaz Pour complexe que soit cet exercice, dans la pratique ces éléments sont rarement conscient(isé)s et encore plus rarement explicités et discutés. Comme le souligne Vanille Ecrement à propos des scénarios d'évolution du climat: dans leur grande majorité ils ne remettent aucunement en question les institutions économiques actuelles (croissance économique, liberté de consommer et d'entreprendre, le marché comme outil principal d'échange…) et la plupart des exercices de scénarisation n'en font même pas mention tant elles ont été naturalisées[^9]. Prenons l'exemple de la manière dont se sont construits les scénarios « Vision 2030-2050 »[^10] de l'Agence de la Transition Énergétique (ADEME - Agence de l'Environnement et de la Maîtrise de l'Énergie)[^11] au début des années 2010. ## Petite histoire située de scénarisation énergétique. > « On the one hand I am, as an engineer, a little demiurge because I command, calculate, foresee, and invent. I take an existing world and make it into something new which exists only because of me. My thinking has become materialized. But on the other hand, the laws I observe are not thought up by me… The world takes my orders but only to the extent that I observe its rules. […]  There is only room in this world for technical freedom, a freedom which never questions the universal laws and structures, which never asks ‘what is it all good for?'... There are no doubts, no goals, and no ends, but only means-ends, that is, technical problems. Here I am, protected from myself. […] Isn't this the last and most original aspect of my choice, this giving up of myself to the world, this drowning in the objectivity which makes me be and which dispenses me for all times from making myself exist ? » — André Gorz, *Fondements pour une morale* (1977)[^12] En 2011, je rejoins l'ADEME en tant qu'ingénieur « Recherche et Développement » (R&D) pour une fonction d'analyste technico-économique de projets innovants (énergie solaire thermique, stockage d'énergie, énergie solaire photovoltaïque, *smart grids*[^13], etc.) à des fins de financement public (projets qui sont constitutifs de ce qui devra composer le système - productif - énergétique futur en France). Ingénieur thermodynamicien en « énergie et environnement » de formation, j'ai appris à concevoir des réacteurs de fusée et d'avion, des moteurs et des systèmes de production d'énergie et d'électricité et ai eu l'occasion de travailler sur la technique des réacteurs nucléaires et sur des exercices de prospective sectorielle[^14]. J'ai poursuivi avec un cursus international (« ALternatives pour l'Énergie du Futur » - ALEF) et ai travaillé à cette occasion sur des problématiques de stockage d'énergie dans le régime d'intermittence de l'électricité d'origine renouvelable[^15]. Par la suite, je me suis intéressé aux conséquences géopolitiques et stratégiques de l'usage des *(re)ssources énergétiques* dites *renouvelables*[^16] notamment du fait de l'émergence de projets comme Desertec (2009)[^17], dont l'objectif était d'équiper des pays d'Afrique du Nord en capacité de production d'électricité solaire et d'importer cette électricité via de grandes infrastructures de transports vers l'Europe. Il se dessinait, pour moi, les mêmes logiques d'exploitation que dans les projets d'extraction pétrolière, gazière ou minière. Plus tard - au cours de mon expérience à l'ADEME, je me suis penché sur l'analyse environnementale (d'un point de vue Analyse du Cycle de Vie - ACV[^18] - des infrastructures) des scénarios énergétiques. Lorsque je rejoins l'ADEME, en plus de ma fonction d'analyste, j'ai aussi l'opportunité de travailler sur le développement des premiers scénarios énergétiques que produira l'agence; plus précisément je serai missionné pour initier, avec d'autres, le modèle d'équilibre (technique) offre-demande pour l'électricité à l'échelle nationale qui alimentera la production de scénarios énergétiques. En effet, cette même année, fin 2011, à l'instar d'autres agences ou instituts dans le monde, l'ADEME décide de se lancer dans l'élaboration de visions énergétiques pour la France à l'horizon 2030-2050, dans la perspective d'éclairer le débat public. C'est un des tout premiers exercices du genre pour l'agence: produire des scénarios énergétiques « maison », s'appuyant notamment sur deux modèles qui s'alimentent l'un l'autre (équilibre offre-demande énergétique et bouclage macroéconomique) et sur l'expertise de ses différents services. Historiquement, en France, avec l'État (et ses ministères respectifs en charge des questions énergétiques, industrielles et environnementales), deux acteurs principaux produisent de la futurologie énergétique (au sens de prospective et de prévision - notamment à des fins de planification) utilisée pour et orientant effectivement les débats et les politiques publiques: Électricité de France (EDF créé en 1946)[^19] et le Commissariat Général du Plan (CGP créé en 1946, devenu, en 2006, le Centre d'Analyse Stratégique - CAS - puis en 2013, France Stratégie)[^20]. Si la DATAR (créée en 1963, initialement « Délégation interministérielle à l'aménagement du territoire et à l'action régionale », puis « Délégation interministérielle à l'aménagement du territoire et à l'attractivité régionale », elle disparaîtra en 2014 par fusion), est, avec le CGP, l'actrice de premier plan de la production de prospective territoriale, elle ne se préoccupe pas explicitement de questions de prospective énergétique[^21]. « Le Commissariat Général du Plan et la DATAR sont les deux outils institutionnels de cette politique planificatrice, de cohérence et de cohésion nationale »[^22] même s'il existe aussi depuis 1965 une Direction de la Prospective qui est notamment en charge « des études prévisionnelles sur les problèmes de développement économique et technique »[^23]. Pour autant, d'autres instances participent aussi de la pensée, de la construction et de l'orientation des futurs de manière significative au fil du temps. Le Centre d'Études Prospectives et d'Informations Internationales (CEPII), créé en 1957, participe de la prospective énergétique, moins sous des formes de scénarisations modélisées, mais plutôt au travers de notes stratégiques[^24]. Il en sera de même pour Futuribles International (créée en 1960 d'abord sous la forme d'un collectif international puis sous forme associative en 1967[^25] et qui absorbera le CEPII en 1967) qui, initialement, est le réceptacle français documentaire et de mise en réseau international[^26] autour des sujets de prospective. Fonctionnant sous la forme d'un réseau, principalement financé par la Fondation Ford à ses débuts, et publiant des « essais » de prospective[^27], Futuribles International deviendra un centre de veille et d'analyse prospective associatif influent, d'abord soutenu par les pouvoirs publics (notamment sous la coupe de la DATAR[^28]) et producteur d'expertises et de prospectives pour leur compte, puis plus indépendante par la force des choses (tarissement des financements publics notamment). Sur les questions énergétiques, un des principaux appuis de la prospective sera le Commissariat à l'Énergie Atomique (CEA), et ce dès les débuts du programme électronucléaire français[^29]. Il abrite « l'unique laboratoire en sciences économiques […] entièrement dévolu à la prospective et [ayant] pour mission principale d'explorer les voies du développement de l'énergie nucléaire, de calculer et de comparer son coût avec des sources d'énergie classiques ». Le CEA devient alors « l'un des principaux pourvoyeurs en France de méthodes de scénarios et de modélisation des choix »[^30] avec EDF. Dès 1970, EDF développe quant à elle un modèle de projection de la demande qui permet de déterminer notamment le niveau de (d'investissement dans le) nucléaire nécessaire - et, son corollaire, celui des comptes d'EDF[^31] - pour soutenir la consommation projetée . A la fin des années 1970 la Direction Générale de l'Énergie et des Matières Premières (DGEMP) est créée[^32] et, quelques années plus tard (en 1982), l'Observatoire de l'Énergie[^33], rattaché à la DGEMP, est chargé de centraliser bilans, données, modèles économiques et de réaliser des travaux de prospective et de scénarios énergétiques. Avant les années 2000, la DGEMP supervisait des études confiées à l'extérieur, mais ne produisait pas directement de scénarios modélisés ; elle pilotait les arbitrages énergétiques, en lien avec le ministère de l'Industrie et le CGP. A ce même moment, un modèle est développé par le LEPII (Laboratoire d'Économie de la Production et de l'Intégration Internationale) à Grenoble: le modèle MEDEE (Multicritère Énergie–Économie–Démographie–Environnement). Il va être parmi les plus utilisés, maintenus, améliorés et croisés avec d'autres modèles, et cela, par la grande majorité des acteurs institutionnels de la prospective énergétique en France: EDF, le CGP, la DGEMP, l'AFME puis l'ADEME, afin que les logiques multiscalaires soient directement intégrées au modèle permettant la production de scénarios multisectoriels énergie, économie, démographie, environnement. Ce n'est que dans les années 2000 où, s'inscrivant dans la continuité d'une forme d'adoption plus systématique de la prospective (par la modélisation) et de démocratisation de l'exercice prospectif[^34], que se structure effectivement, dans l'énergie, un champ d'acteurs qui produisent effectivement du futur. C'est le cas, par exemple, de la DGEMP qui ne commence réellement à produire des scénarios énergétiques qu'à partir des années 2000[^35]. Au même moment, RTE (Réseau de Transport d'Électricité)[^36] systématise quant à elle les travaux de prospective sous la forme de *bilans prévisionnels pluriannuels* à partir de 2006; qui deviendront par la suite des « Bilans prévisionnels de l'équilibre offre-demande d'électricité ». Ces bilans prennent une importance croissante dans les débats concernant les futurs énergétiques nationaux dont le dernier exercice en date (les « Futurs énergétiques 2050 » - publiés en 2021[^37]) marque un tournant dans l'exercice prospectif du gestionnaire de réseau: aucun des bilans prévisionnels précédents n'avaient produit autant (six) de scénarios détaillés aux fins d'atteinte de la neutralité carbone à l 'horizon 2050. Ces mêmes années voient émerger des acteurs de la société civile qui s'emparent de ces sujets de scénarisation (et - timidement - de modélisation) et de prospective énergétique dans la perspective pour certain·es de proposer d'autres lectures du futur énergétique et pour d'autres d'ancrer tant la réflexion que la production de futur dans et par le terrain[^38][^39]. Dès le début des années 1980, l'AFME (Agence Française pour la Maîtrise de l'Énergie créée en 1974) - ancêtre de l'ADEME - participe déjà de la production d'études prospectives et de modèles (conjointement avec le CNRS - Centre National de la Recherche Scientifique)[^40] mais qui ne vont pas jusqu'à l'exercice de pluri-scénarisation qui caractérisera les exercices prospectifs à venir. Il n'est pas anodin que l'AFME soit embarquée, à cette époque, dans la production de modèles à des fins de prospective énergétique. En effet, l'une des composantes centrales de la prospective énergétique réside dans la demande, et les débats autour des « modèles de la demande » sont plus vifs que jamais au tournant des chocs pétroliers[^41]. C'est particulièrement le cas en France où le couple *électrification des usages - production d'électricité d'origine nucléaire*[^42][^43], augmenté du processus de transformation commerciale d'EDF dans ce contexte de crise énergétique, remet le sujet de la demande au centre des débats[^44]. La demande, c'est-à-dire tout ce qui constitue la consommation d'énergie (et ici plus spécifiquement d'électricité), est l'alpha qui conditionne toute la chaîne de modélisation de l'offre, c'est-à-dire tout ce qui constitue la production d'énergie (et ici plus spécifiquement d'électricité), et de son évolution; l'oméga est l'économie, et plus spécifiquement les scénarios d'évolution des coûts des ressources énergétiques (notamment le pétrole) et de la croissance économique[^45]. Il me semblait important de rappeler l'environnement de la production de la prospective énergétique et son évolution en France afin de bien situer le cadre dans lequel s'inscrit l'exercice de l'ADEME au début des années 2010. À cette période, le contexte est propice à l'institutionnalisation de l'exercice de projection: - Nous sommes deux ans après la crise économique de 2008 ce qui donne d'autant plus de poids aux sujets de « maîtrise de l'énergie » - la demande - en regard des volets productifs - l'offre. - Le grand emprunt (« Investissements d'Avenir »), lancé en 2007 sous la présidence de Nicolas Sarkozy, entre en activité effective dans certaines agences autour des années 2010; l'ADEME en est le fer de lance sur les sujets énergétiques[^46] (pour peu qu'ils ne touchent pas au pétrole, au gaz - sauf « biogaz » ou assimilés, au charbon - sauf unités de décarbonation - et au nucléaire) et vise à mettre en opération des solutions innovantes pour le système énergétique à venir. C'est dans ce contexte notamment que l'ADEME se met à produire des feuilles de route stratégiques sectorielles qui seront aussi le support de travail des réflexions prospectives[^47]. - L'ADEME se dote dans les années 2008-2009 d'un « Service Économie et Prospective »[^48]. - La chaire « Modélisation et Prospective » portée par le « Centre de Modélisation Appliquée » de l'École des Mines de Paris et le CIRED (Centre international de recherche sur l'environnement et le développement) est créée en 2008; l'ADEME en est un des partenaires fondateurs et sur laquelle elle s'appuiera pour les exercices de modélisation. - Aux travaux annuels de RTE répondent les travaux de l'association negaWatt, qui représentent chacun un « extrême » opposé du spectre de la prospective énergétique institutionnelle française par l'usage des scénarios, et il y a, là, entre eux deux notamment, un espace d'expertise et politico-médiatique à occuper pour l'ADEME. Fin 2011, lorsque l'ADEME décide de lancer ses travaux de « scénarios énergétiques », il s'agit de s'appuyer sur « deux piliers qui constituent l'expertise de l'agence sur les questions énergétiques, *la maîtrise de la consommation d'énergie* et *les énergies renouvelables* » pour « mettre en cohérence des choix technologiques et […] proposer une voie de transition possible pour atteindre le facteur 4 en 2050 »[^49].[^50]. Je ne reviendrai pas ici en détail sur la méthodologie[^51] mais me focaliserai sur la centralité de la modélisation et l'importance des choix de paramètres, de variables et des problèmes dans ce qu'elles disent de ce qui est projeté. ## Au cœur de la machine: fabriquer des futurs énergétiques au sein d'une agence d'État. La prospective adémienne s'appuie sur deux modalités de traitement du futur distinctes, conditionnées par les horizons temporels: d'un côté le court/moyen terme et de l'autre le long/très long terme. L'outillage de construction est, lui aussi, sensiblement différent: d'un côté, il est exploratoire et repose sur une prospective dont le support et réceptacle principal est le scénario; de l'autre il est normatif et repose sur une rétroprojection qui n'a plus de visée plurielle, mais bien réductrice. Ces deux manières de procéder s'appuient par ailleurs sur de l'*artisanat* méthodologique et logiciel qui leur sont propres, concourant à formater la matrice des choix[^52]. Comme le souligne Francis Chateauraynaud et Josquin Debaz « tous les scénarios et les visions du futur semblent soumis à quatre contraintes majeures, qui pèsent sur leur validation collective: l'échelle temporelle, le modèle de transformation, la logique d'action et la forme de délibération collective »[^53]. L'exercice est singulier dans sa forme. En effet, il ne propose pas de courbes tendancielles d'évolution de la consommation et de la production (en fonction des moyens de production mobilisés - et donc de l'usage des ressources) entre 2010 et 2030 et jusqu'à 2050, et se défend donc de proposer un chemin. Il insiste sur le travail de vision et, à ce titre, ne donne à voir que des horizons (une journée d'hiver en 2030, un mois d'été en 2030…); celui de 2050 étant normatif et non prospectif. L'approche prospective que nous avons pu avoir dans le cadre de cet exercice à l'ADEME peut se résumer ainsi: la prospective n'est pas du registre de la prédiction ou de la prévision; elle s'appuie, en plus du processus de réflexion collective, sur des outils de modélisation; elle est une modélisation qualitative de futurs possibles. Elle repose sur 8 grands critères: 1. Elle cherche à représenter des futurs à moyen terme au cours duquel des changements infrastructurels et organisationnels sont très susceptibles d'intervenir. 2. Elle va au-delà de la simple extrapolation et porte donc des visions. 3. Elle s'intéresse à un système de paramètres hétérogènes et souvent non mesurables qui conditionnent l'avenir. 4. L'incertitude et les hypothèses sont centrales. En ce sens, les scénarios ne sont que la combinaison de paramètres conditionnés par des hypothèses. La prospective s'intéresse donc au choix de ces combinaisons paramètre/hypothèse. 5. Dans un souci de légitimité, les paramètres et les choix des hypothèses peuvent s'appuyer sur une base documentaire et doivent être argumentables. 6. C'est un travail collectif mobilisant des experts. 7. Elle doit être basée sur une méthodologie explicite, rationnelle et réfléchie. 8. Elle a pour vocation l'élargissement du débat et de susciter le débat. Nous considérions hors du champ de la prospective, mais bien du domaine de la modélisation statistique (et/ou en contexte incertain), de baser des scénarios sur la prolongation dans le temps de mécanismes et d'éléments structurels identiques à ceux existants aujourd'hui. Sans remettre en cause autant ces mécanismes que la structure du système énergétique, il semble que le champ de la prospective soit bien d'envisager un changement structurel tant de l'architecture et de la composition du système énergétique, que des mécanismes économiques sur le moyen terme. En ce sens, les scénarios proposés par l'ADEME, dans le cadre de l'exercice prospectif des « Visions 2030-2050 », se voulaient volontaristes en intégrant ces changements structurels tant sur le plan de la structure de la consommation que de la production. Cette approche se déclinait opérationnellement par: - des ateliers thématiques (mobilité, agriculture...), reposant principalement sur l'expertise interne sur divers secteurs d'activités (sur lesquels j'étais mobilisé de manière ponctuelle) qui permettaient notamment de faire remonter les visions et données (de consommation et/ou production énergétique) aux horizons prospectifs ; - l'usage de trois outils de modélisations[^54] et la création en interne d'un outil d'équilibre offre-demande (EOD) du système électrique français (sur lequel je travaillais) dont l'objectif était de dimensionner le recours à chaque moyen productif en fonction de la consommation projetée et étant donnés les contraintes et potentiels remontés par les différents services et ateliers ; - des échanges (formels et informels) avec des expert·es et acteur·rices du domaine de l'énergie (auxquels je participais en partie) visant à confronter et affiner les hypothèses principalement sur deux sujets: la consommation et le poids, dans le mix énergétique, des différents moyens de production appelés pour répondre à cette consommation (nucléaire, énergies dites renouvelables, mais aussi import via les interconnexions ou mobilisation de moyens permettant d'absorber la production telle que la production d'hydrogène par exemple). Sur les sujets de prospective, les principales influences en tant qu'ingénieur travaillant au sein d'une agence comme l'ADEME sont les autres études institutionnelles (de RTE - Réseau de Transport d'Électricité, de l'AIE - Agence Internationale de l'Énergie, du NREL - National Renewable Energy Laboratory ou encore du Fraunhofer Institute, mais aussi Négawatt et Greenpeace). Les différences entre les scénarios montrent des projets de société relativement divergents - parfois radicalement sur certains aspects. D'un point de vue technique, pour qui travaille sur un modèle d'équilibre offre-demande, le principal point d'achoppement est celui des scénarios de consommation: c'est l'étalon qui trame tous les autres scénarios. Le sujet central est de savoir quel scénario de consommation est le plus réaliste et cohérent avec les modèles existants. Les marges de manœuvre sont relativement restreintes si l'objectif est à la fois de rester dans la ligne directrice d'une orientation - gouvernementale - croissantiste, de ne pas être en rupture avec l'existant (à savoir par exemple ne pas remettre en question le système productif industriel à visée consumériste ou bien la place du nucléaire dans la production électrique en France), tout en prenant en considération les temporalités et conditions de changement de comportement ainsi que la nécessité d'orienter vers un futur volontariste en termes de réduction d'impact - carbone. Dans cette configuration, en général (et ici en particulier à l'ADEME) le choix se tourne vers des scénarios modérément conservateurs. Ce choix, déterminant notamment le niveau de production requis, oriente déjà le futur à la hausse. Dans cette perspective, il n'y alors d'autres choix que d'accumuler d'autant plus les moyens productifs. La suite est très bien expliquée dans les travaux de Jean-Baptiste Fressoz[^55]: étant donné le poids technique, politique et social du changement, dans ce contexte, il semble compliqué d'apercevoir un horizon pour une transition vers un système « plus vertueux ». Pour autant, d'autres tendances existent, font exister d'autres voies et viennent questionner les choix (Négawatt, Virage Énergie, Greenpeace, etc). En tant que modélisateur, il est compliqué d'imaginer des projets de société aussi divergents sans que cela n'affecte pas, de manière fondamentale, ce qui se met au travail dans la production des scénarios. Pour qui travaille dans une agence publique, cela pose des questions quant à celui à faire émerger. Un autre point central de controverse concerne les manières de modéliser les déterminants économiques dans le travail des scénarios énergétiques. Cela se répercute notamment sur les scénarios de prix de l'énergie par moyen de production par exemple. Ce sujet est normalement traité avec un modèle d'optimisation de l'ordre d' « appel » des moyens de production en fonction de leur coût de production: c'est ce qu'on appelle le « merit order ». Le prix de l'électricité aujourd'hui en France est régi de deux manières : un prix régulé et un prix de marché. Lorsque le consommateur n'émarge pas au tarif régulé - qui permet de lisser les vicissitudes du marché -, c'est le marché spot et non pas le coût effectif de production de l'énergie en sortie de centrale (nucléaire, gaz, charbon, photovoltaïque, éolienne...) qui détermine le prix de l'électricité (sauf à être producteur-fournisseur et à vendre directement aux usager·ères l'électricité produite). Le marché spot est un marché où l'électricité est achetée et vendue pour une livraison immédiate ou à très court terme (souvent dans un délai de 24 heures) en général à des fournisseurs d'électricité[^56]. Les prix fluctuent en fonction de l'offre et de la demande en temps réel. Ils sont influencés par la consommation d'électricité (demande en hausse lors des pics, comme en hiver ou en soirée), la disponibilité des moyens de production (nucléaire, solaire, éolien, etc.), les événements imprévus (pannes matérielles, conditions météorologiques). Le principe du « merit order » (ordre de mérite ou préséance économique) est au cœur du fonctionnement des marchés d'électricité. Il s'agit d'un classement des moyens de production d'électricité basé sur leur coût marginal de production, c'est-à-dire le coût nécessaire pour produire une unité supplémentaire d'électricité. En général, les moyens de production d'électricité dite fatale (celle qui perdure si on ne l'utilise pas — hydraulique au fil de l'eau, éolien, solaire) sont appelés en premier. Viennent ensuite le nucléaire, les moyens thermiques (charbon, pétrole, gaz) et, enfin, les barrages hydrauliques. Le prix de l'électricité est fixé sur le dernier moyen de production appelé pour favoriser l'ensemble des producteur·rices. Dans le cadre des scénarios ADEME: « l'outil [de modélisation EOD] ne permet pas de sélectionner les moyens de production en fonction d'un « merit order » basé sur des critères de coût marginal ni la prise en compte automatique et systématique de la durée d'utilisation des moyens de production. L'ordre d'appel des différents moyens de production est avant tout basé sur un « merit order » technique et la disponibilité effective de ces moyens au moment où ils sont appelés. »[^57]. Ce que cela signifie, c'est que ce n'est pas le modèle d'équilibre offre-demande (EOD) qui se préoccupe de la cohérence économique de cet équilibre, mais un autre modèle. Aussi, afin d'assurer une cohérence d'ensemble, à ce qu'on pourrait considérer comme une mésoéconomie énergétique (échelle à l'interface entre le micro des moyens de production et du marché - qui se préoccupe spécifiquement de l'énergie - et la macroéconomie) [^58] répond un bouclage macro-économique dont la simulation est assurée par un autre modèle (dans notre cas: ThreeMe). Cette hybridation à l'époque est originale: « C'est la première fois en France qu'un scénario de transition énergétique […] défini du côté de l'offre et de la demande énergétique à l'aide d'outils technico-économiques (MEDPRO) fait l'objet d'un bouclage macroéconomique avec ce type de modèle »[^59]. ThreeMe est un modèle (1) « comparable aux modèles couramment utilisés par les instituts de prévision conjoncturelle […] à cette différence près qu'il est multisectoriel » (24 secteurs de production et 17 sous-secteurs énergétiques); (2) néokeynésien, « contrairement aux purs modèles d'offre (d'inspiration néoclassique) », permettant de prendre en compte « les effets rétroactifs de la variation de la demande […] sur l'offre […] et vice versa ». En d'autres termes, le modèle de bouclage macroéconomique utilisé pour assurer la cohérence économique globale des scénarios énergétiques (1) segmente l'économie en « secteurs de production » et prend donc le parti de considérer l'économie principalement par le prisme « productif »; (2) est conçu pour rendre compte d'une idéologie économique particulière qu'est le néokeynésianisme dans les résultats de ses simulations par les algorithmes, paramètres et choix de variables et de constantes qu'il mobilise[^60]. Les critiques faites au néokeynésianisme sont de quatre ordres d'intérêt pour nos réflexions: une conception anthropologique (l'humain comme agent raisonnant et calculateur), une ontologie économique (une représentation abstraite et dépolitisée du social), une technicisation du politique (réduction du gouvernement à la gestion macroéconomique), et une naturalisation de la croissance et du progrès. Aussi, tout comme les questions de choix concernant les scénarios de consommation, le choix du modèle de bouclage macroéconomique conditionne ce qu'il est possible d'attendre ou non des visions du futur. La technique n'est pas neutre et son outillage technologique embarque avec lui les idéologies qui participent de sa conception. Sur les aspects environnementaux, si la majorité des scénarios se préoccupe des émissions de Gaz à Effet de Serre (GES, le CO2 étant l'ennemie public numéro 1), peu investiguent les conséquences environnementales autres de leurs scénarios énergétiques. Aucun n'examine effectivement les impacts environnementaux du point de vue d'une analyse sur tout le cycle de vie (ACV: Analyse de Cycle de Vie) des infrastructures qui devraient être déployées pour soutenir le développement de ces futurs. Alors que les agences produisent des visions du futur qui ont pour vocation à être des aides - structurantes - à la décision pour le déploiement de politiques publiques qui transforment les paysages et les modes de vies pour les 60 prochaines années - au moins -, aucun des scénarios produits n'est adossé à une analyse environnementale systématique sur l'ensemble du cycle de vie des systèmes qui sont à mettre en place. Ne serait-ce que d'un point de vue technique, cela amène déjà le sujet de la soutenabilité des modèles: les scénarios sont-ils compatibles avec ce que peuvent révéler des travaux d'ACV qui leur seraient appliqués ? Autrement dit, ces scénarios de déploiement infrastructurel sur le long terme sont-ils soutenables - avant d'être désirables (peut-on se les permettre) ?[^61] Aussi, à l'idéal du projet prospectiviste, auquel nous avons tenté de nous tenir, la réalité de la centralité de l'outil modélisant comme source d'objectivation par l'usage de données produites par un système expert est bien palpable. Cela se ressent notamment dans l'externalisation des questions environnementales, politiques et sociales: tout ce qui est de l'ordre soit du très complexe à intégrer d'un point de vue technique, soit du non objectivable est laissé aux études qualitatives parallèles (lorsqu'il y en a). Il y a un processus de naturalisation de variables (tels que le PIB ou le taux de croissance par exemple) qui empêche l'existence dans le champ politico-médiatique d'autres typologies de futurs dont ces composantes seraient effectivement soumises à discussion. Par ailleurs, à l'objectif affiché de rendre visible et lisible « les paramètres et hypothèses » ainsi que « la méthodologie », force est de constater que les sous-jacents conditionnant les choix de variables ne sont clairement pas explicites. Plusieurs raisons sont à l'origine de ce défaut de clarté: (1) l'usage de plusieurs modèles dont chacun applique ses propres arbitrages - en silo - sur d'autres arbitrages sur lesquels ils n'ont pas la main; (2) la segmentation et l'éclatement des expertises et des travaux dont seuls, en général, circulent les notes, compte-rendus synthétiques ou conclusions; (3) le fait de reposer la construction des scénarios sur un processus et des procédés ouverts aux experts, mais fermés aux profanes; (4) l'internalisation, pour ne pas dire la naturalisation, de modes de penser le monde énergétique et son évolution qui ne sont pas explicités[^62]. Si je devais aujourd'hui soumettre à l'épreuve de l'expérience et de l'histoire les critères ayant guidé ce travail de prospective, voici ce qu'il en sortirait: - 1: L'histoire montre qu'entre 2011 et aujourd'hui (5 ans avant l'échéance de 2030) il y a eu peu de changements infrastructurels et organisationnels majeurs. Dans l'énergie, comme dans d'autres secteurs industriels où l'infrastructure est centrale (il en est de même avec la mobilité), les horizons de temps pour voir des changements significatifs dans l'évolution de l'infrastructure et de l'organisation du secteur doivent, il me semble, se définir en regard de la durée de vie des infrastructures déjà en place. Une des difficultés est qu'il n'y a pas nécessairement de stabilité dans la définition de la durée de vie des infrastructures puisque celles-ci sont finalement « récentes ». Par exemple, la durée de vie initiale d'exploitation d'une centrale nucléaire en France était évaluée initialement à 40 ans. Aujourd'hui elle peut être reconduite de 10 ans en 10 ans si, après chaque visite décennale, il est acté que l'exploitation est toujours sûre. Par ailleurs, sur ce cas particulier des centrales nucléaires, la durée de vie dépend des politiques de chaque pays. Comme toute infrastructure, les centrales sont maintenues et améliorées en fonction de l'évolution des techniques, influençant encore les durées de vie. - 2: Malgré la volonté effective de porter des visions allant « au-delà de la simple extrapolation », les scénarios de cette première vague restaient néanmoins relativement consensuels. - 3: Le « système de paramètres hétérogènes et souvent non mesurables qui conditionnent l'avenir » a été finalement une manière de faire état de la complexité de l'exercice étant donnée la complexité du système mis à l'étude , et de dire - sans l'assumer vraiment - que les choix (lorsqu'il y en a) sont dépendants de l'arbitraire d'humain·es (modélisateur·rices entre autres) qui tranchent (principalement collectivement) en fonction de ce qui leur paraît le plus ajusté[^63]. - 4, 5, et 7: L'exercice de rendre visible et lisible les incertitudes, paramètres et hypothèses et de les documenter a été somme toute réussi au vu de l'exhaustivité de la documentation technique des « Visions 2030-2050 de l'ADEME »[^64]. Cependant, tant les sous-jacents idéologiques que l'explicitation du choix des problèmes (et donc des hypothèses) ne sont pas mentionnés (sauf dans la description du modèle ThreeMe en tant que modèle multisectoriel néokeynésien). - 6: Le travail a effectivement été collectif et ne s'est pas fait en silo, et ce à tous les niveaux de la production des scénarios, en interne et avec l'externe. Pour autant, le processus collectif reste expert et centré en grande majorité sur les sujets techniques liés à l'énergie. Il a pu être collaboratif sur des points spécifiques de la scénarisation (c'est le cas des ateliers thématique par exemple). Il n'a été que très peu coopératif globalement même si la coopération était effectivement intra-service; en d'autres termes, le silotage s'est fait par fonction, métier et expertise. ## La scénarisation comme forme de projection: le poids des représentations et des modèles dans la production de récits. L'usage du mot scénario énergétique pour les « Visions 2030-2050 de l'ADEME » apparaît peut-être comme inapproprié. En effet, cet exercice prospectif ne propose pas de script décrivant le déroulé des actions de chaque acteur·rice tendu vers une chute finale: on ne sait pas ce qui se passe entre le début et la fin, mais on sait qu'à la fin certains personnages meurent et d'autres vivent, certains gagnent et d'autres perdent. Pour autant, cela fait partie du processus de scénarisation que de décrire le point de chute d'une multiplicité de possibles. La scénarisation reste la forme privilégiée pour poser le contexte (représentation, paramètres et variables), assurer le déroulé de l'intrigue (modélisation et ajustement) et proposer une histoire (le récit ou la production de discours) pour la futurologie énergétique institutionnelle. Elle trame les imaginaires. Aussi, je propose ici de lire toute futurologie énergétique comme le résultat (en tant que dispositif technique) de la mobilisation systématique du triptyque: représentation-modélisation-récit. C'est, il me semble, à la croisée de ces trois modalités de faire futur que prend racine la futurologie énergétique contemporaine institutionnelle. Je me focaliserai particulièrement dans cette section sur un volet principal: le poids des formes dans ce qu'elles font à la représentation de l'énergie. Concernant l'importance des modèles, je renvoie le·la lecteur·rice à l'introduction du présent chapitre « Pratiques futurologiques instituées dans l'énergie » ainsi qu'au chapitre « Héritage et réduction cosmotechnique » section [[[m2-futur]09 - Héritage et réduction cosmotechnique#La futurologie énergétique comme projet cybernétique: un gouvernement des futurs par les nombres.|La futurologie énergétique comme projet cybernétique: un gouvernement des futurs par les nombres.]] « La futurologie énergétique comme projet cybernétique ». Quant à l'importance des récits dans la construction des imaginaires, la littérature est foisonnante à ce sujet[^65]. La manière de donner forme aux données énergétiques (tant du passé historique que comme résultat de simulation de modèles du futur) oriente d'un côté les modalités d'interprétation de ces données et, de l'autre, les représentations qu'elles projettent sur le monde. Ainsi, les données énergétiques représentées sous la forme de la Figure [[#^fig-data-energy-sub-1|Consommation d'énergie primaire mondiale par source représen…]] montrent un processus de substitutions d'une énergie par une autre, là où la Figure [[#^fig-data-energy-sub-2|Consommation d'énergie primaire mondiale par source représen…]] montrera beaucoup plus l'histoire d'accumulation de l'usage des ressources énergétiques. Ainsi l'une participe d'une représentation phasiste, faite de transitions, de l'histoire de la consommation des ressources énergétiques, là où l'autre fera de l'histoire de l'énergie une dynamique cumulative. Par ailleurs, comme souligné par Jean-Baptiste Fressoz, cette histoire de la consommation d'énergie par source ne rend pas compte de l'usage de matériaux qui étaient initialement utilisés comme ressource énergétique et qui ont été utilisés comme ressource pour soutenir le développement et le déploiement d'une autre forme d'usage énergétique[^66]. ![[2025_global-energy-substitution.png]] *Consommation d'énergie primaire mondiale par source représenté en relatif (Source: OurWorldInData.org).* ^fig-data-energy-sub-1 ![[2025_global-energy-substitution-2.png]] *Consommation d'énergie primaire mondiale par source représenté en absolu (Source: OurWorldInData.org).* ^fig-data-energy-sub-2 Or, dans le travail des futurs énergétiques des années 60-70, une « nouvelle » manière de représenter tant les données historiques que les évolutions de l'usage des ressources énergétiques (re)fait surface: celle utilisant un outillage mathématique qu'est la courbe logistique. Comme mentionné dans « L'énergie dans l'étude des futurs » (section [[[m2-futur]06 - La futurologie énergétique comme étude des futurs de l'énergie#L'énergie dans l'étude des futurs.|L'énergie dans l'étude des futurs.]] de ce mémoire), « la courbe logistique ou « courbe en S » initialement utilisée en biologie pour rendre compte de l'évolution de populations de drosophiles et aussi utilisée pour anticiper les évolutions technologiques » servira d'étalon de représentation dans l'énergie. Ainsi, le président Jimmy Carter tiendra ce discours le 18 avril 1977: « Nous avons connu au cours des derniers siècles deux transitions dans la façon dont nous utilisons l'énergie. La première a eu lieu il y a environ deux cents ans, lorsque nous sommes passés du bois au charbon […]. Ce changement est à l'origine de la révolution industrielle. La seconde a eu lieu au cours de ce siècle, avec l'utilisation du pétrole et du gaz naturel »[^67]. Il s'appuie notamment sur une représentation du *National Energy Plan* présentant « trois courbes représentant trois systèmes énergétiques se succédant harmonieusement. »[^68] (Voir Figure [[#^fig-1977-marchetti-energy-sub|Modélisation de la dynamique de substitution d'énergie prima…]][^69]) ![[1977_energy_subsitution_marchetti.png]] *Modélisation de la dynamique de substitution d'énergie primaire (National Energy Plan, Cambridge, Ballinger, 1977; Cesare Marchetti, « Primary energy substitution models », juin 1975, IIASA Working Papers 75-88.)* ^fig-1977-marchetti-energy-sub Cette représentation ne se cantonne pas aux données historiques. Elle naturalise une conception phasiste en l'inscrivant comme l'étalon des modalités de représentation des projections (voir Figure [[[m2-futur]06 - La futurologie énergétique comme étude des futurs de l'énergie#^fig-marchetti-substitution|Évolution de différentes ressources énergétiques montrant le…]])[^70]. Or ce type de représentation ne raconte pas la même histoire qu'une représentation du type de ce que Amory Lovins[^71] produit dans la perspective de faire exister un contre-discours (Voir Figure [[#^fig-1976-lovins-energy-strategy|Évolution de l'usage d'énergie primaire aux États-Unis à l'h…]][^72]). ![[1976_primary-energy-use_lovins.png]] *Évolution de l'usage d'énergie primaire aux États-Unis à l'horizon 2025 (Amory Lovins, « Energy strategy: The road not taken », Foreign Affairs, vol. 55, no 1, 1976).* ^fig-1976-lovins-energy-strategy Les représentations jouent donc un rôle central autant dans la définition de ce que le modèle traite, la manière dont il le traite et les façons de présenter les résultats des scénarios. La question qui reste en suspens dans ce travail d'investigation est celle de ce qui fait qu'une représentation (phasiste) domine et devient le modèle de lecture du monde plutôt qu'une autre (cumulative). Ce que nous apprend l'histoire et cette expérience est de deux ordres. D'un côté, la futurologie énergétique contemporaine hérite d'une épistémologie de la modernité et est fortement dépendante des modes de représentation sur lesquels elle se base et qu'elle donne à voir. D'un autre côté, elle est principalement portée par des organes institutionnels et, paradoxalement, relève en partie d'une forme d'artisanat. Les pratiques sont nécessairement tramées par le rapport au monde des pratiquants. Pour autant, leur marge de manœuvre semble bien mince dans l'espace des forces politiques et économiques qui guident les orientations. « It is not surprising, given this situation, that macro-economic professionals and models have also come to dominate the modelling and planning of the energy area. Nor is it surprising that ecological perspectives have had a hard time challenging this entrenched and influential modelling tradition. »[^73] En ce sens, le geste futurologique sur l'énergie laisse son empreinte dans la forme que prennent les futurs autant que la matière énergétique contraint les formes qu'ils peuvent prendre. Sous les pratiques se lisent les trames philosophiques et politiques de la futurologie énergétique. --- [^1]: [[1987_baumgartner.midttun_The politics of energy forecasting | Baumgartner Thomas, Midttun Atle, The politics of energy forecasting: a comparative study of energy forecasting in Western Europe and North America, Oxford, Clarendon Press, 1987, 314 p, p. 199.]] [^2]: [[1987_baumgartner.midttun_The politics of energy forecasting | Baumgartner Thomas, Midttun Atle, The politics of energy forecasting: a comparative study of energy forecasting in Western Europe and North America, Oxford, Clarendon Press, 1987, 314 p, p. 24.]]. **Légende**: X représente le jugement du·de la modélisateur·rice (en tant que personne de la société) sur le système; A représente le fait que les bases de données sont aussi soumises à jugement (les données du système énergétique sont celles que l'on veut bien utiliser à des fin de modélisation); B représente le choix du modèle qui influence et est influencé par la nature de la base de données utilisée; C représente les relations entre le modèle et son environnement organisationnel; D représente les relations entre l'organisation modélisante et sa base professionnelle; E (et E1) représentent les liens entre le système modélisant et les systèmes administratifs et de fourniture d'énergie engagés dans le développement du modèle (ou dit autrement ces liens montrent que les résultats de la modélisation sont utilisés comme intrants dans le processus de planification et de décision et les influencent autant que ces processus les influencent en retour); F représente le fait que les biais/influences sont passée·es au niveau du système de prise de décision politique; G représente le fait que ce système ne fonctionne pas en vase clôt mais que des groupes d'intérêt et le public ont aussi voix au chapitre pour influencer les politiques; H, I et J représentent des boucles de rétroactions à chaque niveau du système en interaction avec le système social (la société). [^3]: En suivant Augustin Berque (voir l'introduction de [[2018_berque.augendre.ea_La mésologie, un autre paradigme pour l'anthropocène | Berque Augustin, Augendre Marie, Llored Jean-Pierre, et al., La mésologie, un autre paradigme pour l'anthropocène? autour et en présence d'Augustin Berque, Paris, Hermann, 2018, 408 p.]]), il est possible de tenter de dépasser les logiques « objective s » et « subjectives » mobilisées par Baumgartner et Midttun pour expliquer la manières dont se construit l'exercice de futurologie énergétique dans son environnement. Sans être l'objet de ce mémoire, il me semble intéressant de creuser la question de la futurologie énergétique comme productrice de réalités (à venir) - de « choses » - qui sont conditionnées par leur « rapport existentiel à I [l'Interprète] » et, à ce titre, comme système d'intermédiation. [^4]: À propos de la notion de milieu, Victor Petit souligne que « Le terme français de « milieu » a ceci d'intéressant qu'il désigne à la fois le centre et l'environnement, l'entre et l'autour, le medium et l'umwelt » avant de préciser « que l'environnement environne et qu'en ce sens il est extérieur, tandis que le milieu est aussi bien extérieur qu'intérieur, car il est constituant (de) et constitué (par) l'être dont il est le milieu » ([[2015_petit_L’éco-design | Petit Victor, L’éco-design : design de l’environnement ou design du milieu ?, Sciences du Design, vol. n° 2, n° 2, 2015, p. 31–39.]]). Pour une définition peut-être plus épaisse voir l'entrée « Milieu » du Glossaire dans [[2017_chateauraynaud.debaz_Aux bords de l'irréversible | Chateauraynaud Francis, Debaz Josquin, Aux bords de l'irréversible: sociologie pragmatique des transformations, Paris, Éditions Pétra, 2017, p. 601-602.]] qui revendique une double filiation: ontologique en s'attachant à la mésologie (« science du milieu ») de Augustin Berq ([[2018_berque.augendre.ea_La mésologie, un autre paradigme pour l'anthropocène | Berque Augustin, Augendre Marie, Llored Jean-Pierre, et al., La mésologie, un autre paradigme pour l'anthropocène? autour et en présence d'Augustin Berque, Paris, Hermann, 2018, 408 p.]]) et sensible en s'attachant au pragmatisme de William James ([[2010_james.madelrieux_Le pragmatisme | James William, Madelrieux Stéphane, Le pragmatisme, Paris, "Le Monde" Flammarion, 2010.]]). « Un milieu est singulier » et se définit par une forme de pluralisme, non atomiste, « de contextes, d'expériences, de relations » ([[2005_james_Le pragmatisme et le sens commun | James William, Le pragmatisme et le sens commun, Sociétés, vol. 89, n° 3, 2005, p. 29, p. 29.]]), constitutif de la construction de toute connaissance du monde. Il y a par ailleurs dans la proposition de Victor Petit une attache à l'écologie (« science de l'environnement ») là où l'opposition entre « design de l'environnement » et de « design du milieu » tendrait à une accroche mésologique (en tant que « science du milieu »); de même il y a une attache à la séparation objet/sujet (« le design de l'environnement est orienté objet, tandis que le design du milieu est orienté sujet ») là où Augustin Berque s'attache à déconstruire ce couple pour proposer une lecture *par le milieu* des rapports au monde. [^5]: [[2017_chateauraynaud.debaz_Aux bords de l'irréversible | Chateauraynaud Francis, Debaz Josquin, Aux bords de l'irréversible: sociologie pragmatique des transformations, Paris, Éditions Pétra, 2017, p. 501.]] [^6]: Au même titre que Polanyi pense et propose le réencastrement de l'économie dans la société ([[1985_polanyi_The great transformation | Polanyi Karl, The great transformation, Boston, Beacon Press, 1985, 315 p.]] découvert au travers de [[2013_hillenkamp.laville_Socioéconomie et démocratie | Hillenkamp Isabelle, Laville Jean-Louis, Socioéconomie et démocratie, l'actualité de Karl Polanyi, Toulouse, Érès éd, 2013.]]), j'utilise ici le terme « réencastrer » en lien avec le processus de mise à distance (notamment par la technique et l'expertise) de la société - civile - des manières de penser, produire et dire les futurs - notamment énergétiques. Nous discuterons de ce sujet plus précisément dans « Héritage et réduction cosmotechnique », section [[[m2-futur]09 - Héritage et réduction cosmotechnique#Héritage et réduction cosmotechnique.|Héritage et réduction cosmotechnique.]] de ce mémoire. [^7]: La futurologie énergétique vue comme « dispositif de construction et de production de récits et de discours sur le monde » et comme « processus critique » reste , à ce stade, des hypothèses que je m'efforcerai ici de préciser et mettre à l'épreuve. [^8]: À propos de la notion d'épaississement, voir [[2020_haraway_Vivre avec le trouble | Haraway Donna Jeanne, Vivre avec le trouble, Vaulx-en-Velin, les Éditions des Mondes à faire, 2020.]], découvert à travers [[2019_caeymaex.despret.ea_Habiter le trouble | Caeymaex Florence, Despret Vinciane, Piéron Julien, Habiter le trouble avec Donna Haraway, Bellevaux, Éditions Dehors, 2019.]]. Elle développe cette notion temps/présent « épais ». Pour une recension se préoccupant de ce concept en particulier voir [[2020_pieron_Présent épais et communs latents temporels | Pieron Julien, Présent épais et communs latents temporels - À propos de Donna J. Haraway, Vivre avec le trouble., https://www.lecturesanthropologiques.fr, 2020, https://www.lecturesanthropologiques.fr/797.]]. Pour une inscription de cette notion dans des ancrages terrains voir [[2014_sabin_L'épaisseur sociale du temps | Sabin Guillaume, L'épaisseur sociale du temps, une dimension symbolique pour agir. Une déclinaison autochtone, Argentine, Ecologie politique, vol. 48, n° 1, 2014, p. 75–93.]]; ou encore [[2023_tassel_Dans l’épaisse tresse rougeâtre | Tassel Clémence, Dans l’épaisse tresse rougeâtre, Terrain. Anthropologie & sciences humaines, n° 79, 2023, p. 162–173.]] [^9]: Traduction personnelle de « the overwhelming majority of climate mitigation scenarios on all scales do not challenge sur current economic institutions. Most scenarios do not even mention them […] Some economic institutions are so deeply naturalized that even critical researchers ignore them » (source: [[2025_ecrementc_All models are wrong and most are harmful. Part 2 | Ecrement Vanille, All models are wrong and most are harmful. Part 2. Economic institutions in climate mitigation scenarios, 2025.]]). À ce titre, *The politics of energy forecasting* de Baumgartner et Midttun est plein de références à ces éléments qui ont été naturalisés. [^10]: [[2013_agencedelenvironnementetdelamaitrisedelenergieademe_Vision 2030-2050 | Agence de l'Environnement et de la Maîtrise de l'Énergie (ADEME), Contribution de l'ADEME à l'élaboration de visions énergétiques 2030-2050, La librairie ADEME, 2013, https://librairie.ademe.fr/societe-et-politiques-publiques/3481-contribution-de-l-ademe-a-l-elaboration-de-visions-energetiques-2030-2050.html.]] [^11]: Cet exemple est issue de mon expérience professionnelle au sein de l'ADEME de 2011 à 2013 en tant qu'ingénieur recherche et développement en charge notamment du co-développement du modèle d'équilibre offre-demande électrique aux horizons prospectifs 2030-2050 dans la perspective de la publication de scénarios d'évolution du système énergétique à ces horizons par l'ADEME. [^12]: cité par Louis Puiseux dans le chapitree « Electricity forecasting in France » dans [[1987_baumgartner.midttun_The politics of energy forecasting | Baumgartner Thomas, Midttun Atle, The politics of energy forecasting: a comparative study of energy forecasting in Western Europe and North America, Oxford, Clarendon Press, 1987, 314 p, p. 198.]] [^13]: « Un réseau électrique intelligent, ou *smart grid* en anglais, est un réseau de distribution d'électricité qui favorise la circulation d'information entre les fournisseurs et les consommateurs afin d'ajuster le flux d'électricité en temps réel et d'en permettre une gestion plus efficace ». (Source : « Réseau électrique intelligent », *Wikipédia*, accédé le 27/08/2024). La pratique démontre davantage une notion rhétorique, englobant toute possibilité de gestion par l'automatisation et l'informatique d'un réseau de distribution d'énergie (plus spécifiquement d'électricité), à des fins d'optimisation et d'efficacité. Paradoxalement, l'univers mobilisé pour « penser le futur » au prisme des *smart grids* est celui de la cybernétique des années 1970 ; le cadre de pensée n'est, il me semble, pas si différent du cadre de pensée des promoteurs du *new space*, qui repose principalement sur la survivance d'une idée de la conquête spatiale des années 1950 (voir, à ce propos, [[2024_lebot.haugomat_Futurs obsolètes | Le Bot Julien, Haugomat Tom, Futurs obsolètes: ce que la conquête de l'espace nous dit de l'avenir, Arles, Actes Sud, 2024.]], ainsi que les travaux d'Alexandre Monnin, Diego Landivar et Emmanuel Bonnet autour de Closing Worlds : <https://origensmedialab.org/closing-worlds>. » [^14]: Dans ce cadre j'ai notamment rédigé un mémoire sur les conséquences de l'aviation civile sur le changement climatique et le réchauffement de la planète sur le moyen et long terme: [[2009_techer_Assessment of civil aviation's medium amd long-term impacts on global warming an climate change | Techer Rieul, Assessment of civil aviation's medium amd long-term impacts on global warming an climate change, Mémoire de Master 2, Cranfield University, 2009.]] [^15]: [[2010_techer_Comparative techno-economic assessment of energy storage technologies | Techer Rieul, Comparative techno-economic assessment of energy storage technologies - Renewable energy intermittency management: An energy storage technologies analysis, including thermal storage, Mines ParisTech, Tsinghua University, Paris, 2010.]] [^16]: Je tiens à souligner et mettre entre parenthèse le « re » de « ressources » car il est trompeur lorsqu'il est accolé à « renouvelables ». En effet, ce sont bien les sources (soleil, vent, eau, bois…) qui sont renouvelables; certaines d'entre elles sont considérées effectivement comme des ressources, car déjà intégrées dans un système de commodification/marchandisation en faisant ainsi des commodités/biens de consommation. Je considère que les ressources, elles, renvoient notamment aux matériaux, mais aussi à la force de travail, tant humaine que mécanique, qui permettent la valorisation de ces sources en énergie, à savoir: une entité - construite - qui peut être quantifiée et consommée par transformation en travail utile - ce qui met en mouvement. [^17]: « Desertec était un projet éco-énergétique de grande envergure qui prévoyait l'exploitation du potentiel énergétique solaire des déserts d'Afrique du Nord et du Moyen-Orient afin d'approvisionner durablement les régions avoisinantes (en particulier l'Europe) en électricité renouvelable. » (Source : « Projet DESERTEC », *Wikipédia*, accessible en ligne: <https://fr.wikipedia.org/wiki/Projet\_Desertec>, consulté le 27/08/2024). [^18]: « L'analyse du cycle de vie (ACV) est une méthode d'évaluation normalisée (ISO 14040 et 14044) permettant de réaliser un bilan environnemental multicritère et multi-étape d'un système (produit, service, entreprise ou procédé) sur l'ensemble de son cycle de vie. Son but est de connaître et pouvoir comparer les impacts environnementaux d'un système tout au long de son cycle de vie, de l'extraction des matières premières nécessaires à sa fabrication à son traitement en fin de vie (mise en décharge, recyclage…), en passant par ses phases d'usage, d'entretien et de transport. » (Source, « Analyse du cycle de vie », *Wikipédia*, accédé le 01/07/2025) L'analyse du cycle de vie en tant méthodologie permet de poser les questions des échelles (spatiales et temporelles) et de la granulométrie, à savoir le niveau de détail ajusté pour rendre compte, au mieux, d'un ou plusieurs impacts. [^19]: Il faut savoir qu'avant 1946 (année de la nationalisation des secteurs de l'électricité et du gaz en France et de la création de EDF et de GDF - Gaz De France) il n'y avait pas d'entité centralisatrice et chargée de penser et déployer opérationnellement toute l'infrastructure nécessaire pour amener l'électricité partout sur le territoire national dans chaque foyer. Voir à propos du développement du réseau électrique: [[2001_defeuilley_50 ans d'extension du réseau électrique | Defeuilley Christophe, 50 ans d'extension du réseau électrique en France, Flux, vol. 46, n° 4, 2001, p. 85–86.]]; à propos de EDF voir [[2009_varaschin_État et électricité en France | Varaschin Denis, État et électricité en France en perspective historique, in État et énergie XIXe-XXe siècle, Vincennes, Institut de la gestion publique et du développement économique, 2009, p. 57–96.]]; et plus généralement sur l'énergie en France: [[2009_beltran.bouneau.ea_État et énergie XIXe-XXe siècle | Beltran Alain, Bouneau Christophe, Bouvier Yves, et al., État et énergie XIXe-XXe siècle, Vincennes, Institut de la gestion publique et du développement économique, 2009, 624 p.]] [^20]: À propos de la prospective au sein de EDF voir notamment [[1996_lesourne.stoffaesa_À EDF, un courant prospectif | Lesourne Jacques, Stoffaës Christian, À EDF, un courant prospectif, in La prospective stratégique d'entreprise: concepts et études de cas, Paris, InterÉditions, 1996, p. 220–232.]], et « Electricity forecasting in France » dans [[1987_baumgartner.midttun_The politics of energy forecasting | Baumgartner Thomas, Midttun Atle, The politics of energy forecasting: a comparative study of energy forecasting in Western Europe and North America, Oxford, Clarendon Press, 1987, 314 p, p. 180-207.]]. À propos des travaux du Commissariat Général du Plan voir notamment [[1972_commissariatgeneralauplan_1985 | Commissariat Général au Plan, 1985, la France face au choc du futur, 1972, 246 p.]] ainsi que [[1962_commissariatgeneralauplan_Réflexions pour 1985 | Commissariat Général au Plan, Réflexions pour 1985, 1962, 156 p.]], et [[1980_commissiondelenergieetdesmatierespremieresduviiieplan_Bilans 1973 à 1978 | Commission de l'Énergie et des Matières Premières du VIIIe Plan, Les Bilans de la politique énergétique de 1973 à 1978, Paris, la Documentation française, 1980.]]. [^21]: Sur ce point, il apparaît qu'en France, un processus de spécialisation du champ se met en place au milieu des années 60, dont le travail autour du rapport « 1985. La France face au choc du futur » ([[1972_commissariatgeneralauplan_1985 | Commissariat Général au Plan, 1985, la France face au choc du futur, 1972, 246 p.]]) fait démonstration en segmentant les sujets de prospective (voir, à ce propos, [[2008_guiader_Socio-histoire de la prospective | Guiader Vincent, Socio-histoire de la prospective : La transformation d’une entreprise réformatrice en expertise d’Etat, These de doctorat, Paris 9, 2008.]]). Sur la place et le rôle de la DATAR dans l'histoire de la prospective française, ne pas hésiter à parcourir l'ensemble de la thèse de Guiader. Par ailleurs, il est intéressant de noter que la DATAR fait appel, à l'époque (1970), à la Rand Corporation et a l'Hudson Institute (issu de la Rand Corporation) pour mener des travaux de prospective sur le sol français (voir [[2004_cordobes.durance_Hugues de Jouvenel | Cordobes Stéphane, Durance Philippe, Hugues de Jouvenel, Directeur général du groupe Futuribles, Les Entretiens de la Mémoire de la Prospective, 2004.]]). Comme le montrerons notamment Matarasso ([[2007_matarasso_Construction historique des paradigmes de modélisation intégrée | Matarasso Pierre, La construction historique des paradigmes de modélisation intégrée : William Nordhaus, Alan Manne et l'apport de la Cowles Commission:, in Les modèles du futur, Paris, La Découverte, 2007, p. 44–62.]]) et Griset et Thierry ([[2011_griset.thierry_Histoire de la modélisation des réseaux techniques | Griset Pascal, Thierry Benjamin, Histoire de la modélisation des réseaux techniques, Flux, vol. n° 85-86, n° 3, 2011, p. 4–7.]]) les États-Unis ont une grande influence sur la nature des outils modélisants utilisés en France. Sur la DATAR, son histoire et le rôle qu'elle a joué dans la construction de la prospective française - appliquée à l'aménagement du territoire (voir [[2006_bodiguel_La DATAR | Bodiguel Jean-Luc, La DATAR : quarante ans d'histoire, Revue française d'administration publique, vol. 119, n° 3, 2006, p. 401–414.]]; [[2008_landrieu_La prospective de la DATAR | Landrieu Josée, La prospective de la DATAR et son rôle dans le projet de modernité à la fin des années 1960, in Aménagement du territoire : Changement de temps, changement d'espace, Caen, Presses universitaires de Caen, 2008, p. 63–69.]] et [[2008_musso_La prospective territoriale des années 1980-2000 | Musso Pierre, La prospective territoriale des années 1980-2000 : de l’État savant à l’État communicant, in Aménagement du territoire : Changement de temps, changement d'espace, Caen, Presses universitaires de Caen, 2008, p. 39–62.]] [^22]: [[2008_musso_La prospective territoriale des années 1980-2000 | Musso Pierre, La prospective territoriale des années 1980-2000 : de l’État savant à l’État communicant, in Aménagement du territoire : Changement de temps, changement d'espace, Caen, Presses universitaires de Caen, 2008, p. 39–62.]]. [^23]: *Prévision - Historique*, <https://www.economie.gouv.fr/saef/prevision-historique>, consulté le 17 juillet 2025. [^24]: Comme le montre par exemple cette lettre : [[1979_courcier.lafray_Energie - Où sont les vrais problèmes | Courcier Michel, Lafray Gérard, La lettre du C.E.P.I.I. n°2 - Energie : Où sont les vrais problèmes ?, 1979.]]. [^25]: [[2008_guiader_Socio-histoire de la prospective | Guiader Vincent, Socio-histoire de la prospective : La transformation d’une entreprise réformatrice en expertise d’Etat, These de doctorat, Paris 9, 2008, p. 10.]] [^26]: Par ailleurs, il est intéressant de noter qu'aux initiatives franco-françaises du CGP ou du CEP, « Futuribles se pose en concurrent dès le début des années soixante et mobilise un outillage conceptuel en partie importé des Etats-Unis, élément qui lui donne un côté « avant-gardiste » indéniable » ([[2008_guiader_Socio-histoire de la prospective | Guiader Vincent, Socio-histoire de la prospective : La transformation d’une entreprise réformatrice en expertise d’Etat, These de doctorat, Paris 9, 2008, p. 244.]]). Notamment avec, à l'époque, l'organisation qui influence fortement les manières dont se construisent les futurs: la RAND Corporation (dont le Husdon Institute et l'Institute for the Future sont des émanations et des organisations aussi influentes dans les manières et finalités de l'exercice futurologique) - voir [[2004_cordobes.durance_Hugues de Jouvenel | Cordobes Stéphane, Durance Philippe, Hugues de Jouvenel, Directeur général du groupe Futuribles, Les Entretiens de la Mémoire de la Prospective, 2004.]] et [[2008_guiader_Socio-histoire de la prospective | Guiader Vincent, Socio-histoire de la prospective : La transformation d’une entreprise réformatrice en expertise d’Etat, These de doctorat, Paris 9, 2008.]]. [^27]: [[1965_dejouvenel_Futuribles. Bertrand de Jouvenel | P3045 - Futuribles. Bertrand de Jouvenel, Rand's Interdepartemental Seminar (November 30 1964), Rand Corporation, 1965.]] [^28]: [[2008_guiader_Socio-histoire de la prospective | Guiader Vincent, Socio-histoire de la prospective : La transformation d’une entreprise réformatrice en expertise d’Etat, These de doctorat, Paris 9, 2008, p. 10.]] [^29]: Au sein de la commission PEON (« Production d'Électricité d'Origine Nucléaire » - voir, à ce propos: [[2017_renard_Les débuts du programme électronucléaire français (1945-1974) | Renard Claire Le, Les débuts du programme électronucléaire français (1945-1974) : de l’exploratoire à l’industriel, Hérodote, vol. 165, n° 2, 2017, p. 53–66.]]), qui est l'organe en charge du pilotage de la stratégie du nucléaire civile, la vision du CEA s'oppose à la vision d'EDF concernant les choix de la technologie appropriée pour le développement du programme électronucléaire français (voir, à ce propos: [[2018_mangeon_Conception et évolution du régime français de régulation de la sûreté nucléaire (1945-2017) | Mangeon Michaël, Conception et évolution du régime français de régulation de la sûreté nucléaire (1945-2017) à la lumière de ses instruments: une approche par le travail de régulation, These de doctorat, Gestion et Management, Université de recherche Paris Sciences et Lettres, 2018, par exemple p. 112 et 136.]]). [^30]: [[2008_guiader_Socio-histoire de la prospective | Guiader Vincent, Socio-histoire de la prospective : La transformation d’une entreprise réformatrice en expertise d’Etat, These de doctorat, Paris 9, 2008, p. 333.]] [^31]: Voir par exemple [[1972_blain.magnant_Le modèle de projection des comptes d'E.D.F | Blain Daniel, Magnant Pierre, Le modèle de projection des comptes d'E.D.F, Économie & prévision, vol. 6, n° 1, 1972, p. 25–41.]]. [^32]: « Le ressort de la direction générale de l'énergie et des matières premières s'étend sur le contrôle et la répartition des produits énergétiques et des matières premières minérales, mais aussi sur l'incidence des mesures envisagées par les autres ministères sur la politique de l'énergie et des matières premières. En liaison avec le ministère chargé de l'environnement, *elle met en place toute mesure visant à prévenir ou réduire les nuisances provoquées par la production et la consommation d'énergie* [je souligne]. » ([[_archivesnationales_Direction générale de l’énergie et des matières premières | Archives nationales, France. Ministère de l’Industrie. Direction générale de l’énergie et des matières premières (1963-2008), FranceArchives, https://francearchives.gouv.fr/fr/authorityrecord/FRAN_NP_007445.]] [^33]: « Il coordonne le recueil de données statistiques sur les productions et les consommations nationales d'énergie et sur les parcs d'équipements correspondants, afin d'établir notamment les bilans énergétiques. Il participe à la définition et à la réalisation des travaux portant sur les modèles économiques et énergétiques. *Il contribue à la prise en compte dans les travaux de planification à moyen et à long terme des données économiques relatives à l'énergie*[je souligne]. » ([[2017_archiveshistoriquesduministeredelatransitionecologiqueetsolidaireetduministeredelacohesiondesterritoires_Observatoire de l’énergie et des matières premières | Archives historiques du Ministère de la Transition écologique et solidaire et du Ministère de la Cohésion des territoires, Observatoire de l’énergie et des matières premières, 1881-2008, Archives historiques du Ministère de la Transition écologique et solidaire et du Ministère de la Cohésion des territoires, 2017, https://www.archives.developpement-durable.gouv.fr/repertoire-d-archives-detaille-administration-a48106.html.]]) [^34]: Le Groupe Intergouvernemental pour l'Étude du Climat - GIEC - n'est pas étranger à cette démocratisation de l'exercice prospectif non seulement par ses productions scénarisées, qui commencent dès les années 1990 et s'étoffe au début des années 2000, mais aussi par l'inscription de la question climatique comme une des centralités nécessitant de penser en scénarios d'impacts les développements infrastructurels et industriels - et notamment du système énergétique. [^35]: [[2000_ministeredeleconomiedesfinancesetdelindustrie_Perspectives énergétiques pour la France | Ministere de l'Economie des Finances et de l'Industrie, Perspectives énergétiques pour la France. Un scénario tendanciel, Ministere de l'Economie, des Finances et de l'Industrie, 75 - Paris (France). Direction Generale de L'Energie et des Matieres Premieres, Paris, 2000.]] [^36]: Créé en 2000 comme un service d'EDF, suite à la transcription dans le droit français de directives européennes découlant de l'ouverture à la concurrence du marché de l'énergie nécessitant la séparation de la gestion des activités de transport et de distribution d'électricité des autres activités (production et fourniture notamment), RTE est un Gestionnaire de Réseau de Transport (GRT). Elle s'occupe donc de la gestion du réseau de transport d'électricité en France, qui correspond, d'un côté, à une activité de développement, d'exploitation et de maintenance de l'infrastructure du réseau, et, d'un autre, à une activité de gestion prévisionnelle de l'équilibre entre l'offre et la demande d'électricité sur le territoire. En 2005 RTE a été transformée en société anonyme, filiale à 100% d'EDF. Depuis 2017, RTE est détenue à 50,1% par EDF (société anonyme détenue à 100% par l'État français), 29,9% par la Caisse des Dépôts et des Consignations (CDC - institution financière publique d'État) et 20% par CNP Assurances (société anonyme détenue à 100% par la Banque Postale elle même détenue à 100% par la Poste, elle même détenue à 66% par la CDC et à 34% par l'État français). [^37]: [[2021_reseaudetransportdelectriciterte_Futurs énergétiques 2050 | Réseau de Transport d'Électricité (RTE), Futurs énergétiques 2050 : les chemins vers la neutralité carbone à horizon 2050, 2021, https://www.rte-france.com/analyses-tendances-et-prospectives/bilan-previsionnel-2050-futurs-energetiques.]] [^38]: C'est le cas par exemple de l'Association négaWatt qui depuis 2003 produit et affine des scénarios énergétiques en prenant le partie mettre en question des institutions fortement ancrée comme la croissance - tant économique que de la consommation énergétique. Virage Energie quant-à elle se préoccupe depuis 2006 de faire émerger et de cultiver une pratique de la prospective citoyenne pour faire exister à des échelles locales des formes de prospective territoriale. [^39]: Pour une vision actualisée des développements institutionnels de prospectives et scénarios énergétiques voir notamment [[2024_montauge.delahaye_Éclairer l'avenir | Montaugé Franck, Éclairer l'avenir : l'électricité aux horizons 2035 et 2050, Sénat, Paris, 2024.]] [^40]: Voir CNRS-AFME, 1985, *Athema: modèle macro-économique pour la prospective libre* , mentionné notamment dans [[2005_archivenationale_L’Agence française pour la maîtrise de l’énergie (AFME) | Archive Nationale, L’Agence française pour la maîtrise de l’énergie (AFME), CENTRE DES ARCHIVES CONTEMPORAINES, 2005.]], accessible en ligne <https://www.archives.developpement-durable.gouv.fr/IMG/pdf/19940249.pdf>, et [[2016_cerema_La facture énergétique territoriale | CEREMA, La facture énergétique territoriale, Cerema Territoires et ville, 2016.]], accessible en ligne <https://www.cerema.fr/fr/system/files/documents/2017/09/fet\_v180117-final\_cle23a198.pdf>. Je n'ai vu ce document que mentionné mais je n'ai pas pu le consulter. [^41]: Au tournant des chocs pétroliers, le sujet de la consommation est au centre des mesures mises en place pour réduire des formes de dépendances énergétiques. Ainsi, la Commission de l'Énergie et des Matières Premières souligne dans son rapport de 1980 sur les bilans de la politique énergétique de 1973 à 1978 les actions mises en œuvre à la suite du choc pétroliers de 1973 pour contenir la demande: un « ensemble des textes fixant des limites de température de chauffage, d'heures d'éclairage, de vitesse de circulation, etc » ainsi que « modifier les structures de la consommation […] comme l'action à moyen terme prioritaire pour relayer, prolonger et consolider l'intervention visant à modifier les comportements ». Elle mentionne aussi la création de l'AFME ou encore du Comité National Interprofessionnel pour les Économies d'Énergie en 1978. Voir [[1980_commissiondelenergieetdesmatierespremieresduviiieplan_Bilans 1973 à 1978 | Commission de l'Énergie et des Matières Premières du VIIIe Plan, Les Bilans de la politique énergétique de 1973 à 1978, Paris, la Documentation française, 1980.]]. [^42]: Pour faire écho à la commission PEON (Production d'Électricité d'Origine Nucléaire), commission consultative mise en place en 1955 pour évaluer les coûts du nucléaire et participer de l'arbitrage des choix, notamment technologique. C'est aussi dans le cadre de ces arbitrages que se structurent les rôles du CEA et de EDF et l'entrée d'EDF dans l'industrie nucléaire (voir [[2018_mangeon_Conception et évolution du régime français de régulation de la sûreté nucléaire (1945-2017) | Mangeon Michaël, Conception et évolution du régime français de régulation de la sûreté nucléaire (1945-2017) à la lumière de ses instruments: une approche par le travail de régulation, These de doctorat, Gestion et Management, Université de recherche Paris Sciences et Lettres, 2018, p. 112.]]). Plus largement, concernant les débuts du programme électronucléaire en France voir par exemple [[2017_renard_Les débuts du programme électronucléaire français (1945-1974) | Renard Claire Le, Les débuts du programme électronucléaire français (1945-1974) : de l’exploratoire à l’industriel, Hérodote, vol. 165, n° 2, 2017, p. 53–66.]]. [^43]: Dans son rapport sur les orientations de la politique énergétique, la Commission de l'Énergie souligne à ce propos en 1975 que « il ne fait aucun doute que la tendance […] de pénétration de l'électricité pour des applications de chauffage ne peut que s'amplifier […] grâce à l'accroissement de la part du nucléaire dans la production » ([[1975_commissiondelenergie_Rapport sur les orientations de la politique énergétique | Commission de l'Énergie, Rapport sur les orientations de la politique énergétique, Ministère de l'Industrie et de la Recherche, 1975.]]. [^44]: Voir notamment ce qu'en dit Louis Puisieux dans les discussions avec EDF dans « Electricity forecasting in France » dans [[1987_baumgartner.midttun_The politics of energy forecasting | Baumgartner Thomas, Midttun Atle, The politics of energy forecasting: a comparative study of energy forecasting in Western Europe and North America, Oxford, Clarendon Press, 1987, 314 p, p. 180-207,.]] ainsi que les notes de certains membres de la commission de l'énergie du rapport sur les orientations de la politique énergétique ([[1975_commissiondelenergie_Rapport sur les orientations de la politique énergétique | Commission de l'Énergie, Rapport sur les orientations de la politique énergétique, Ministère de l'Industrie et de la Recherche, 1975.]]. [^45]: Ce point est important car, comme nous le verrons, c'est un des points principaux d'achoppement des différents travaux de prospective énergétique dont les scénarios s'appuient sur (1) des modèles de la demande et de l'offre et (2) économiques (macro, méso et micro). Ces modèles dépendent de construction qui reposent notamment sur des représentations, des projections et des idéologies souvent non explicites et parfois non-conscientisées. [^46]: L'ADEME crée une Direction des Investissements d'Avenir (DIA) en 2010 et est en charge de la gestion de quatre programmes d'investissement (voir [[_ademe_Histoire de l'ADEME | ADEME, Notre histoire, Agence de la transition écologique, https://www.ademe.fr/lagence/notre-histoire/.]]. [^47]: Ces feuilles de route stratégiques ont été produites en amont des Appels à Manifestation d'Intérêt dans le cadre des Investissements d'Avenir afin de donner des directions aux investissements à venir de l'ADEME (et donc de l'État). Les Investissements d'Avenir étant structurellement dimensionnés pour soutenir un effort d'innovation industriel et de recherche et développement, les intérêts dans la mise en œuvre de ces feuilles de route ne sont pas neutres: il y a une vocation, avec le « grand emprunt », de participer d'une relance économique nationale. [^48]: Une Direction de la Prospective ne sera mise en place qu'en 2018 à l'occasion du lancement des travaux « Transitions 2050 » de l'ADEME (pour le détail de l'étude voir [[2021_pompili.leroy.ea_Transition(s) 2050 | Pompili Barbara, Leroy Arnaud, Frankreich, Transition(s) 2050, Anger, ADEME, 2021, 1 p.]]; pour une présentation plus condensée voir [[2022_vidalenc.bergey.ea_Quatre scénarios pour la transition écologique | Vidalenc Eric, Bergey Jean-Louis, Quiniou Valérie, et al., Quatre scénarios pour la transition écologique. L’exercice de prospective de l’ADEME Transition(s) 2050, Futuribles, vol. 448, n° 3, 2022, p. 5–21.]]; et pour une lecture au prisme des « réactions citoyennes » voir [[2022_thiriot_Transition écologique - quels projets de société | Thiriot Sarah, Transition écologique : quels projets de société ? Les scénarios Transition(s) 2050 de l’ADEME au prisme des réactions citoyennes, Futuribles, vol. 451, n° 6, 2022, p. 53–69.]]. Je tiens à souligner que d'autres études doivent exister sur « Les scénarios Transition(s) 2050 de l'ADEME au prisme des réactions citoyennes » que cette étude produite par Sarah Thiriot, chercheuse sociologue à l'ADEME. Pour autant, dans le cadre de ce mémoire que je n'ai pas pu approfondir cet aspect. [^49]: [[2013_vidalenc.meunier.ea_Visions-Ademe-2030-2050 | Vidalenc Éric, Meunier Laurent, Topper Benjamin, Visions-Ademe-2030-2050, Revue de l'Énergie, n° 612, 2013, p. 85–94, (je souligne).]] [^50]: Le « facteur 4 » est un élément de langage utilisé par les institutions pour rendre compte de la nécessité de réduire par 4 le niveau des émissions de gaz à effet de serre (GES) par rapport au niveau de 1990 à l'horizon 2050 pour la France et ce dans la perspective - selon le GIEC - de contenir l'augmentation de température globale en dessous de 2 degrés. Il est par ailleurs intéressant de remonter à l'origine de l'expression initialement utilisée dans la suite des travaux du Club de Rome ([[1998_weizsacker.lovins.ea_Factor four | Weizsäcker Ernst von Ulrich, Lovins Amory, Lovins L. Hunter, Factor four: doubling wealth - halving resource use: a new report to the Club of Rome, London, Earthscan, 1998, 92 p.]]). [^51]: Celle-ci est très bien résumé dans [[2013_vidalenc.meunier.ea_Visions-Ademe-2030-2050 | Vidalenc Éric, Meunier Laurent, Topper Benjamin, Visions-Ademe-2030-2050, Revue de l'Énergie, n° 612, 2013, p. 85–94, p. 86-88.]], et détaillée dans la publication finale [[2013_agencedelenvironnementetdelamaitrisedelenergieademe_Vision 2030-2050 | Agence de l'Environnement et de la Maîtrise de l'Énergie (ADEME), Contribution de l'ADEME à l'élaboration de visions énergétiques 2030-2050, La librairie ADEME, 2013, https://librairie.ademe.fr/societe-et-politiques-publiques/3481-contribution-de-l-ademe-a-l-elaboration-de-visions-energetiques-2030-2050.html.]]. [^52]: Je souligne ici la notion d'artisanat méthodologique et logiciel car c'est exactement ce registre qui qualifie le mieux, selon moi, l'expérience de développement du modèle équilibre offre-demande de l'époque. Cet artisanat relève de conditions: le fait que le service en charge de traiter ce sujet n'était par préparé à ce travail (l'annonce de la production des scénarios a pris de court l'organisation interne) et les conditions matérielles et humaines à disposition. [^53]: [[2017_chateauraynaud.debaz_Aux bords de l'irréversible | Chateauraynaud Francis, Debaz Josquin, Aux bords de l'irréversible: sociologie pragmatique des transformations, Paris, Éditions Pétra, 2017, p. 162.]] [^54]: MEDPRO®: modèle de simulation de la consommation énergétique des différents secteurs développée par la société par actions simplifiées Enerdata; MoSUT: modèle physique agricole développé par l'association Solagro; et THREEME: modèle macroéconomique multisectoriel français développé par l'ADEME et l'OFCE (Observatoire Français des Conjonctures Économiques). Pour plus de détails voir [[2013_vidalenc.meunier.ea_Visions-Ademe-2030-2050 | Vidalenc Éric, Meunier Laurent, Topper Benjamin, Visions-Ademe-2030-2050, Revue de l'Énergie, n° 612, 2013, p. 85–94.]] et [[2013_agencedelenvironnementetdelamaitrisedelenergieademe_Vision 2030-2050 | Agence de l'Environnement et de la Maîtrise de l'Énergie (ADEME), Contribution de l'ADEME à l'élaboration de visions énergétiques 2030-2050, La librairie ADEME, 2013, https://librairie.ademe.fr/societe-et-politiques-publiques/3481-contribution-de-l-ademe-a-l-elaboration-de-visions-energetiques-2030-2050.html.]] ainsi que [[2013_callonnec.landa.ea_Les effets macroéconomiques des scénarios énergétiques de l’Ademe | Callonnec Gaël, Landa Gissella, Malliet Paul, et al., Les effets macroéconomiques des scénarios énergétiques de l’Ademe, Revue de l'Énergie, n° 615, 2013, p. 344–358.]] [^55]: [[2024_fressoz_Sans transition | Fressoz Jean-Baptiste, Sans transition - Une nouvelle histoire de l'énergie, Seuil, 2024, 416 p.]] [^56]: Concernant le fonctionnement de la chaîne énergétique de la production à la consommation d'électricité, elle se découpe entre : des producteur·rices (qui produisent - c'est l'opérateur de centrales nucléaires ou photovoltaïques par exemple), des fournisseur·euses (qui vendent et donc facturent l'électricité fournie - c'est l'organisation qui revend de l'électricité d'origine renouvelable ne l'ayant pas produite mais achetée par exemple), des opérateurs de transport et de distribution de l'électricité (qui gèrent les câbles qui transportent l'électricité très haute et haute tension vers les postes transformateurs ou les gros consommateurs d'un côté, et distribue l'électricité moyenne et basse tension jusqu'à la maison de l'autre - RTE pour le transport, Enedis ou encore une Entreprise Local de Distribution pour la distribution) - et des consommateur·rices (qui consomment l'électricité - moi, vous, nous). [^57]: [[2013_agencedelenvironnementetdelamaitrisedelenergieademe_Vision 2030-2050 | Agence de l'Environnement et de la Maîtrise de l'Énergie (ADEME), Contribution de l'ADEME à l'élaboration de visions énergétiques 2030-2050, La librairie ADEME, 2013, https://librairie.ademe.fr/societe-et-politiques-publiques/3481-contribution-de-l-ademe-a-l-elaboration-de-visions-energetiques-2030-2050.html, dossier technique.]] accessible en ligne: <https://librairie.ademe.fr/societe-et-politiques-publiques/3481-contribution-de-l-ademe-a-l-elaboration-de-visions-energetiques-2030-2050.html\#> [^58]: À propos de la notion de mésoéconomie, voir notamment sur les processus méso [[2021_lamarche.grouiez.ea_Saisir les processus méso | Lamarche Thomas, Grouiez Pascal, Nieddu Martino, et al., Saisir les processus méso : une approche régulationniste, Économie appliquée : archives de l'Institut de science économique appliquée, n° 1, 2021, p. 13–49.]]. Pour plus de détail voir [[2025_lamarche.bastien_Méso-économie | Lamarche Thomas, Bastien Jérémie, Méso-économie: penser la pluralité des dynamiques économiques, Malakoff, Dunod, 2025.]] [^59]: [[2013_callonnec.landa.ea_Les effets macroéconomiques des scénarios énergétiques de l’Ademe | Callonnec Gaël, Landa Gissella, Malliet Paul, et al., Les effets macroéconomiques des scénarios énergétiques de l’Ademe, Revue de l'Énergie, n° 615, 2013, p. 344–358.]] [^60]: Le néokeynésianisme est une école de pensée économique faisant synthèse intégrant des théories de l'école néoclassique et de l'école keynésienne. Il accorde une place centrale à l'intervention de l'État pour corriger les défaillances du marché et atteindre le plein emploi, tout en intégrant certains outils d'analyse des néoclassiques, notamment l'usage de modèles mathématiques et l'attention à l'équilibre général. [^61]: Pour une critique de la notion de soutenabilité mobilisée dans le cadre de la production de scénarios voir notamment [[2025_ecrementb_All models are wrong and most are harmful. Part 1 | Ecrement Vanille, All models are wrong and most are harmful. Part 1. Unsustainable economic institutions, 2025.]]. [^62]: C'est exactement ce que décrit Vanille Ecrement ([[2025_ecrementc_All models are wrong and most are harmful. Part 2 | Ecrement Vanille, All models are wrong and most are harmful. Part 2. Economic institutions in climate mitigation scenarios, 2025.]]) lorsqu'elle souligne la naturalisation d'institutions déterminants nos manières modélisés, ou encore Thomas Baumgartner et Atle Midttun ([[1987_baumgartner.midttun_The politics of energy forecasting | Baumgartner Thomas, Midttun Atle, The politics of energy forecasting: a comparative study of energy forecasting in Western Europe and North America, Oxford, Clarendon Press, 1987, 314 p.]]; voir aussi Figure [[#^fig-1987-baumgartner-midttun-politics-of-energy-forecasting-analytical-forecast|Modèle analytique de la prévision et jeux d'acteurs entre mo…]]) lorsqu'ils mentionnent le jugement du·de la modélisateur·rice par exemple. En d'autres termes, à chacun de ces niveaux il y des orientations qui sont prises et qui font du modèle un outillage subjectif pour ne pas dire systématiquement idéologique. L'externalisation des questions politiques, sociales et environnementales n'est donc finalement que factice. Ces paramètres sont effectivement intégrés de manière implicite dans les modèles mais, sont, dans les débats, relégués explicitement hors du modèles et des scénarios: ce sont sujets du politique qui ne concerne, en soi, pas les modèles ou les scénarisations qui en découlent. [^63]: Comme souligné plus haut, cet arbitraire est aussi constitué de tout ce qui a été assimilé et naturalisé de rapport au monde. Il concerne aussi les choix des idéologies sous-tendant les modèles qui ne sont pas nécessairement du ressort des modélisateur·rices. [^64]: [[2013_agencedelenvironnementetdelamaitrisedelenergieademe_Vision 2030-2050 | Agence de l'Environnement et de la Maîtrise de l'Énergie (ADEME), Contribution de l'ADEME à l'élaboration de visions énergétiques 2030-2050, La librairie ADEME, 2013, https://librairie.ademe.fr/societe-et-politiques-publiques/3481-contribution-de-l-ademe-a-l-elaboration-de-visions-energetiques-2030-2050.html, voir documention technique.]] [^65]: Voir notamment [[2018_andersson_The future of the world | Andersson Jenny, The future of the world: futurology, futurists, and the struggle for the post-Cold War imagination, Oxford ; New York, Oxford University Press, 2018, 267 p.]]; [[2015_andersson.rindzeviciute_The struggle for the long-term in transnational science and politics | Andersson Jenny, Rindzevičiūtė Eglė, The struggle for the long-term in transnational science and politics: forging the future, New York, Routledge, Taylor & Francis Group, 2015, 255 p.]], [[2013_appadurai_The future as culturaul fact - Essay on the global condition | Appaduraï Arjun, The future as culturaul fact - Essay on the global condition, Verso, 2013, 336 p.]]; [[1996_appadurai_Modernity at large | Appadurai Arjun, Modernity at large: cultural dimensions of globalization, Minneapolis, Minn, University of Minnesota Press, 1996, 229 p.]]; ou encore [[1991_bruner_The Narrative Construction of Reality | Bruner Jerome, The Narrative Construction of Reality, Critical Inquiry, vol. 18, n° 1, 1991.]]. J'attire aussi l'attention du·de la lecteur·rice sur les travaux dans ces domaines de la Fabrique des Transitions (accessible en ligne: <https://fabriquedestransitions.net/les-5-dimensions-de-la-mise-en-recits-m-e-r>). [^66]: C'est le cas du bois par exemple comme le montre Jean-Baptiste Fressoz : au moment de son déclin d'usage à des fins de consommation énergétique le bois a été largement utilisé d'un côté dans l'industrie du charbon pour les fondations des mines notamment et de l'autre dans l'industrie du transport de chemin de fer dont le développement repose sur l'usage du charbon puis du pétrole pour faire avancer les locomotives (« Une histoire boisée du charbon » dans [[2024_fressoz_Sans transition | Fressoz Jean-Baptiste, Sans transition - Une nouvelle histoire de l'énergie, Seuil, 2024, 416 p, p. 77.]]) ou encore [[2023_fressozc_Bois et charbon | Fressoz Jean-Baptiste, Bois et charbon : une histoire symbiotique de l’industrialisation, Histoire & mesure, n° 1, 2023, p. 157–185.]]. [^67]: Cité dans [[2024_fressoz_Sans transition | Fressoz Jean-Baptiste, Sans transition - Une nouvelle histoire de l'énergie, Seuil, 2024, 416 p, p. 260.]] [^68]: [[2024_fressoz_Sans transition | Fressoz Jean-Baptiste, Sans transition - Une nouvelle histoire de l'énergie, Seuil, 2024, 416 p, p. 260.]]. [^69]: [[2024_fressoz_Sans transition | Fressoz Jean-Baptiste, Sans transition - Une nouvelle histoire de l'énergie, Seuil, 2024, 416 p, p. 261.]] [^70]: Voir infra, section [[06 - La futurologie énergétique comme étude des futurs de l'énergie#L'énergie dans l'étude des futurs.|L'énergie dans l'étude des futurs.]]. [^71]: Figure d'un contre-mouvement environnementaliste états-unien (voir [[2024_fressoz_Sans transition | Fressoz Jean-Baptiste, Sans transition - Une nouvelle histoire de l'énergie, Seuil, 2024, 416 p, p. 253-255.]]). [^72]: [[2024_fressoz_Sans transition | Fressoz Jean-Baptiste, Sans transition - Une nouvelle histoire de l'énergie, Seuil, 2024, 416 p, p. 257.]] [^73]: « The Socio-Political Context of Energy Forecasting » dans [[1987_baumgartner.midttun_The politics of energy forecasting | Baumgartner Thomas, Midttun Atle, The politics of energy forecasting: a comparative study of energy forecasting in Western Europe and North America, Oxford, Clarendon Press, 1987, 314 p, p. 19.]]. Les auteurs complètent par ailleurs: « A strong and integrated modelling, planning, and implementation system can therefore have democratic disadvantages. Such a system may raise the threshold for political participation by shutting out political movements that do not have access to models. This is particularly a problem in the case of grass-roots movements that challenge established policies and political institutions from below. If such movements represent perspectives that more adequately express the essence of new developments, there may, in fact, be a close connection between societal adaptation to new situations and the issue of democratic participation » (p. 26).