# Qu'est ce que la futurologie énergétique ? > « Everything in the universe may be described in terms of energy. Galaxies, stars, molecules, and atoms may be regarded as organizations of energy. Living organisms may be looked upon as engines which operate by means of energy derived directly or indirectly from the sun. The civilizations, or cultures of mankind, also, may be regarded as a form or organization of energy. » — Leslie A. White, *Energy and the evolution of culture* (1943)[^1] « Tout dans l'univers peut être décrit en termes d'énergie », ou dit autrement, tout - processus - n'est qu'une (re)présentation de la manière dont est organisée ou s'organise l'énergie: l'énergie est la force qui agence le monde. Le futur, quant à lui, ouvre et ferme des mondes. La futurologie énergétique semble alors avoir le pouvoir d'ordonner - autant qu'elle est ordonnée par - le monde: elle crée des mondes dont l'advenue est tantôt favorisée, tantôt empêchée. Dans cette partie, nous nous préoccuperons de dégager ce que l'on pourrait qualifier d'une *episteme* de la futurologie énergétique. Dans un premier temps, il s'agira de discuter du temps dans l'exercice futurologique appliqué à l'énergie. Enquêter sur les futurs énergétiques, c'est inévitablement se poser la question du temps, d'autant plus lorsque cette enquête se veut historique, mêlant ainsi deux manières de se rapporter au temps: une rétrospective, qui s'inscrit dans un processus d'historicisation des pratiques et des usages, et une prospective, qui s'intéresse au(x) futur(s) en tant qu'anticipation de ce qui peut advenir ou de projection dans ce qu'on veut qu'il advienne. Dans la lignée de François Hartog et à la suite de Yuk Hui, je chercherai à montrer en quoi la futurologie énergétique est une médiatrice des temporalités. Une fois cette prégnance du temps exposée, en suivant notamment Cara N. Daggett, nous tenterons de comprendre en quoi l'énergie en tant que système ordonnant le monde est un cosmosystème de sa mise au travail. Nous verrons que le temps a parti pris dans ce qui est constitutif de l'ontologie énergétique en tant que science occidentale et industrielle et, qu'à ce titre, l'énergie est toute préposée à accueillir un travail des futurs. Je montrerai aussi que ce cosmosystème constitue ce que l'on pourrait appeler une ontopolitique énergétique du capitalisme industriel. Enfin, dans une dernière partie, nous discuterons de ce qui constitue la matrice de production des futurs. Aussi, je reviendrai ici sur les déterminants des modes de production des futurs et tenterai de les inscrire dans une perspective (1) politique suivant Jenny Andersson en montrant que la futurologie est un dispositif - au sens foucaldien - technique de production de futur qui vise la (re)production d'un monde, et (2) philosophique dans la ligne de Yuk Hui en montrant qu'en tant que dispositif technique, la futurologie énergétique est une cosmotechnique discursive des futurs qui ouvre aussi des mondes. ## Asymétrie entre l'expérience et l'attente: la prégnance du temps. > « [Le temps] est devenu à ce point l'ordinaire de l'historien qu'il l'a naturalisé ou instrumentalisé. » > « Un temps *désorienté*, donc, placé entre deux *abîmes* ou entre deux *ères*. »[^2] — François Hartog, *Régimes d'historicité* (2015)[^3] Le temps est un des éléments structurant de la projection dans un futur autant qu'il l'est pour faire sens du passé et du présent. Ce sens nécessite une conception et acception commune du temps, en tant que liant entre passé, présent et futur: ici, « en Occident », la *flèche du temps*, « [cette] manière d'articuler le passé, le présent et le futur [comme] construction historique, qui est tout aussi relative que la notion d'un temps linéaire »[^4]. Plus encore, le temps est ce qui ordonne nos structures sociales qui « sont aussi, et en un certain sens d'abord, des structures temporelles, contraignant à certains rapports au temps et en interdisant d'autres »[^5]: ce sont les « ordres du temps »[^6]. L'usage du pluriel ici est important dans ce sens qu'il ouvre à la perspective d'ordres différents - potentiellement - de l'ordre linéaire du temps. Même s'il ne me semble pas que ce pluriel valait pour l'acceptation de lectures temporelles radicalement différentes de ce dans quoi nous enferme cette *flèche du temps*, il permet d'envisager d'autres rapports au temps: des rapports qui ne sont pas « capitalistes » mais peut-être plus « indigènes »[^7]. La prégnance du temps dans l'exercice de la futurologie énergétique réside justement dans l'importance qu'il prend dans la structuration de notre rapport au monde: la *métronomie* « inéluctable » du temps qui passe fasse à l'urgence climatique[^8] n'implique pas le même rapport que la *monotonie* (somme toute relative) du travail saisonnier de la terre[^9]; même si, effectivement, les implications météorologiques du changement climatique sur l'agriculture tendent à imposer un rythme d'adaptation qui ne s'inscrit pas dans les temporalités à l'œuvre. Le *temps* est aussi central dans le travail des futurs, qu'il l'est dans celui de l'énergie. « [L]a relation au temps dans l'énergie est […] éclatée. Les temporalités géologiques se confrontent aux temporalités de la société thermo-industrielle qui entrent en friction avec les temps du quotidien. Elles ne peuvent s'abstraire des temporalités des événements environnementaux et climatiques – à court et long terme – liés à l'usage des ressources énergétiques notamment. Le temps présent est celui de l'urgence, du fait de ces considérations (environnementales et climatiques) et des mécanismes d'accélération[^10]. Le découplage entre la matérialité de l'énergie et son usage économique (poussé à son paroxysme par la financiarisation[^11]) exacerbe encore les paradoxes temporels. »[^12]. Sans avoir la prétention de traiter du sujet du temps dans l'énergie (qui n'est pas ailleurs pas l'objet de ce mémoire), il s'agit bien de comprendre de quel(s) régime(s) d'historicité[^13] se reconnaît l'énergie et quels effets ils ont sur la construction des futurs (*des projections*). De même, il ne s'agit pas non plus de traiter du sujet du temps dans l'histoire de la futurologie énergétique; il s'agit plutôt de définir les contours de ce qui fait controverse pour tirer les fils de ce qui construit notre rapport au monde dans des cadres projectifs (nos manières d'être et de se projeter au - le - monde). Quelle prise au temps dans l'investigation d'une histoire de la futurologie énergétique lorsque tant *le futur* que *l'énergie* sont l'un et l'autre tramés par celui-ci ? Tenter de faire l'histoire de la futurologie énergétique, c'est se faire observateur d'une multiplicité de paradoxes temporels ou, pour reprendre François Hartog et Hartmut Rosa, de « crises du temps »[^14]. Dans ce travail d'investigation du passé, dans ce qu'il contribue à contraindre nos manières de penser les futurs de l'énergie, la manière dont se construisent les représentations énergétiques du monde ne peuvent se voir que dans une forme de continuum temporelle. Aussi, le passé, le présent et le futur ne sont pas en rupture, mais s'alimentent et se conditionnent, la technique en étant pleinement constitutive[^15]. À ce titre, l'analogie avec les travaux de Jean-Baptiste Fressoz, au sujet des (non)transitions énergétiques (il n'y a pas de rupture, mais bien une histoire cumulative et symbiotique de l'énergie), résonne pleinement avec cette notion de continuum temporel. Elle vient éclairer les manières de construire les futurs énergétiques et ce qu'elles permettent et empêchent de faire advenir[^16]. Pour autant, des ruptures (ou changements brutaux ou *non-attendus*) participent de ce continuum historique qui trame l'héritage - technique, culturel, politique, économique - de notre pensée de l'énergie[^17]. Il s'agit donc ici de se préoccuper des *crises* (énergétiques notamment), et ainsi des formes de ruptures (politique, économique, technique), dans ce qu'elles révèlent des régimes d'historicité dans l'énergie, à savoir « des modes de rapport au temps: des formes de l'expérience du temps »[^18] de l'énergie. Il apparaît assez clairement que ces régimes d'historicité ne peuvent se lire que dans les frontières d'un « régime moderne d'historicité » (forme d'*intrastructure*, s'il s'en faut, des régimes contemporains, pour reprendre Yves Citton[^19]) au sein duquel « presque à chaque fois [l]es événements vont se caractériser par leur type d'accélération et leur type d'ouverture au futur »[^20]. Cette relation aux crises et aux formes d'expérience du temps se trouve au centre de ce qui se joue au tournant des années 80. Alors que dans les années 70, néolibéraux et environnementalistes ancrent la crise comme étalon pour penser le cadre énergétique de l'époque et ses projections[^21], les années 80 voient s'ancrer une idéologie néolibérale du temps[^22] qui va impacter durablement les rapports aux temporalités dans les modalités de construction des futurs énergétiques[^23]. Cette crise du temps dans l'énergie s'incarne aussi dans ce que Thomas Baumgartner et Atle Midttun nomment une *crise de la prévision énergétique* (« crisis of energy forecasting »[^24], reprenant ainsi, par ailleurs, le titre du livre de Michel Godet de 1977 « Crise de la prévision, essor de la prospective »[^25]). Ils soulignent encore le rôle d'exacerbation que jouent les modèles de prévision énergétique dans l'asymétrie entre la réalité projetée (ce qui en est attendu) et la réalité vécue (ce qui en constitue l'expérience) en définissant la réalité comme ce qui est représenté par les modèles et non plus comme celle vécue par les concerné·es[^26]. Le contexte post-chocs pétroliers est alors on ne peut plus propice aux exercices d'anticipation: « les crises sont fondamentalement anticipatives tant elles émergent d'un cadre d'attente à ce que le futur soit différent du passé et d'un cadre d'expérience à ce que les événements peuvent aggraver la situation si aucune action positive n'est prise dans le présent »[^27]. Cela résonne fortement avec ce que souligne François Hartog prenant le pas de Reinhart Koselleck: « Partant de diverses expériences du temps, le régime d'historicité se voudrait un outil heuristique, aidant à mieux appréhender […] des moments de crise du temps, ici et là, quand viennent, justement, à perdre de leur évidence les articulations du passé, du présent et du futur. N'est-ce pas d'abord cela une « crise » du temps ? […] Pour Koselleck, la structure temporelle des temps modernes, marquée par l'ouverture du futur et par le progrès, est caractérisée par l'asymétrie entre l'expérience et l'attente. Depuis la fin du XVIIIe siècle, cette histoire peut se schématiser comme celle d'un déséquilibre qui n'a cessé de croître entre les deux, sous l'effet de l'accélération »[^28]. Il semblerait donc qu'au tournant des années 70-80, l'énergie n'échappe pas à cette « crise du temps » caractérisée par Hartog: cette perte d'évidence des articulations entre passé, présent et futur résultant d'une asymétrie forte entre l'expérience (le choc pétrolier, puis la financiarisation de l'énergie) et l'attente (une continuité dans la stabilité des prix et de l'approvisionnement, puis la perpétuation d'une économie marchande constituant une rente bâtie sur une ressource donnée - pétrole, gaz, charbon, etc.). En d'autres termes, l'expérience des chocs pétroliers des années 70, qui fait entrer l'énergie dans une période d'incertitude mondialisée, et l'expérience de la financiarisation des années 80, qui fait entrer l'énergie dans un rapport au temps qui est celui de la finance et du trading, lui aussi mondialisé, viennent en friction avec l'attente d'une continuité-stabilité (paradoxalement accélératrice) qui fait suite à la reconstruction post-Seconde Guerre mondiale[^29]. Étudier la période post-choc pétrolier au prisme des régimes d'historicité de l'énergie, ne serait-ce pas une manière de replacer la question du temps au centre des manières de penser l'énergie, et donc les projections (les futurs) qui en découlent ? Le tournant néolibéral des années 80 vient par ailleurs, semble-t-il, confirmer cette orientation: « le néolibéralisme est un régime d'anticipation qui produit et utilise des crises, qui sont intrinsèquement spéculatives, comme moyen de générer de la valeur au-delà de toute limite de croissance concevable. Il fait de l'anticipation le mode de relation aux temporalités; en installant la spéculation au cœur même de la production et la normalisant en tant que pratique omniprésente, il favorise l'anticipation comme une manière d'être au monde qui oriente ses sujets vers l'avenir »[^30]. Le travail que constitue ici ce qui est entendu par *futurologies* n'est pas un travail des futurs, mais un travail des modes de construction des futurs ou, pour être plus précis encore, des sous-jacents épistémiques, ontologiques et cosmologiques de leur construction, lorsqu'il s'agit de penser, écrire, décrire et faire advenir les a-venirs énergétiques. À ce titre, que ce soit du point de vue de l'énergie, en tant que notion, ou de la futurologie, en tant que modes d'être et de se construire au futur, le temps trame cette étude. Il pourrait même en être le fil à penser tant il a le potentiel de révéler, mettre en controverse et défaire, les fondements de notre rapport au monde - occidentalisé - et, pour le sujet qui nous occupe, de ce qui fait expérience et attente[^31]. Cara N. Daggett, en revenant sur la construction de la notion contemporaine d'énergie, montre à quel point le temps est structurant dans la pensée de l'énergie. En tant que discipline (d'abord du corps et de l'esprit puis des techniques et des sciences - thermodynamiques notamment) l'énergie est avant tout une science de la mise en mouvement et au travail du monde, une science du changement et des transformations[^32]. Le temps s'imprime dans les déclinaisons scientifiques - équations - qui tentent de définir et de circonscrire la notion d'énergie et la découpe en deux composantes principales, correspondant aux deux principes de la thermodynamique: la loi de la conservation consacre la continuité, la stabilité et l'ordre du système et la loi de l'entropie consacre quant à elle son caractère dissipatif, imprévisible et désordonné[^33]. Dans cette construction, l'état énergétique d'un système au présent ne peut se penser qu'en relation au passé et au futur. Aussi, dans la construction même de l'épistémologie énergétique contemporaine - occidentale, structurée par les sciences et techniques - l'énergie apparaît comme tout à fait dimensionnée en tant que notion pour accueillir un travail des futurs[^34]. Cara N. Daggett ne perd par ailleurs jamais de vue l'ancrage matériel, humain et spatial (géographique) de l'ensemble des composantes du système énergétique. Aussi, précise-t-elle:  « J'ai éludé toute distinction entre l'énergie en tant que connaissance et l'énergie en tant que combustible. Plutôt que de m'en tenir à une division matérielle-idéelle, l'objectif est de reconnaître leur interdépendance mutuelle, ainsi que les multiples vies et histoires qui ont été assemblées dans des systèmes alimentés par des combustibles fossiles et interprétées à travers la science de l'énergie. Les machines à vapeur sont modernes, le mot *énergie* et ses philosophies sont anciens. Cependant les combustibles fossiles sont encore plus anciens: ce sont des *capsules temporelles explosives* qui trouvent leur origine dans un monde sans humains. Plutôt que d'aborder ces histoires de manière linéaire, il est plus utile d'imaginer le temps sous forme de boucles et de spirales. »[^35] (voir Figure [[#^fig-2019-daggett-time-spirals|"The Geologic Time Spiral" (Source: Extrait de «~The birth o…]][[2019_daggett_The birth of energy | Daggett Cara New, The birth of energy: fossil fuels, thermodynamics, and the politics of work, Durham, Duke University Press, 2019, 268 p, p. 26.]]). C'est aussi ce que nous dit Annael Marrec lorsqu'elle souligne que « [l]'ensemble des convertisseurs énergétiques laisse des empreintes multiples et y induit une certaine présence du passé, de même que, façonnant l'appréhension du monde, il forge des rapports particuliers au temps. »[^36]. La notion même d'énergie porte donc la marque du temps et sa matérialité induit nécessairement des rapports au temps qui consacrent une articulation entre présent, passé et futur dans une perspective que l'on pourrait caractériser de « multiperspectiviste »[^37]. ![[2019_daggett_spiral.png]] *"The Geologic Time Spiral" (Source: Extrait de « The birth of energy » de Cara N. Daggett (Designed by Joseph Graham, William Newman, and John Stacy. Digital preparation by Will Stettner for the U.S. Geological Survey).* ^fig-2019-daggett-time-spirals Yuk Hui de son côté, développant dans la seconde partie de son livre « La question de la technique en Chine » sur la confrontation entre « la pensée chinoise de la technique » et « la pensée occidentale », souligne que « la relation entre le temps et la géométrie/l'espace détermine fondamentalement le concept occidental de technique et son développement à travers des systèmes mnémotechniques efficaces »[^38]; alors « qu'en Chine [contrairement à l'Occident], le temps ne s'exprime pas de manière linéaire ou mécaniste, mais qu'il doit être compris comme un temps saisonnier, suivant le sens indiqué par les mouvements du Ciel »[^39]. Aussi, si on considère tant l'énergie que la futurologie comme émanation, dans leur construction contemporaine, de la pensée occidentale de la technique, alors ils sont l'un, l'autre et leur rassemblement indissociablement modelés par le temps et l'espace[^40]. Cette différence de relation au temps, « linéaire ou mécaniste » d'un côté et « saisonnière ou cyclique » de l'autre, s'explique notamment dans les relations à la mesure: là où « chez Platon la vertu-technique relève fondamentalement d'une question de mesure, […] le *Dao* est, en tant que technique, le savoir ultime et étranger à toute mesure »[^41]. Dit autrement, la conception même du temps est cosmo-dépendante. Isabelle Stengers ne dit pas autre chose lorsqu'elle constate que « [l]e temps des physiciens […] a le statut d'une condition pour la connaissance : il permet l'étude du mouvement, mais ne peut pas être confondu avec le mouvement », puis qu'elle pose la question: « le fait de discuter de la « flèche du temps » ne manifeste-t-il pas cette confusion entre « temps-mesure » et « mouvement mesuré » ? », et qu'elle postule que « [l]e temps-mesure est devenu interne à l'objet : il entre dans la définition de l'objet, et cette définition, en retour, détermine l'existence de l'objet dans son rapport au temps  »[^42]. Ce temps, de la science occidentale, est bien celui de la technique occidentale: à la mesure de toute chose. Les transformations que peuvent impliquer les travaux de futurologie énergétique dans leurs perspectives normatives et opératoire (notamment en termes de politique publique d'aménagement du territoire et de transformation des paysages), rendent compte de cet encastrement temporel dans l'objet-infrastructure. Aussi bien le paysage infrastructurel actuel que celui projeté « exprime le mouvement du temps », celui-ci est rendu visible par ce qu'on décide ou non de rendre sensible dans l'espace: une sorte de temps immanent et émanant des objets techniques[^43]. C'est dans ce double mouvement qu'il faut comprendre, je pense, le croisement entre la pensée de Isabelle Stengers et de Yuk Hui. Ainsi, concrètement, les travaux de prospective énergétiques institutionnels donnent à voir, en grande majorité, des représentations spatiales de paysages vidées des réalités infrastructurelles passées. Elles rendent par ailleurs compte sur des temporalités qui sont celles des systèmes à déployer (20 à 50 ans) plutôt que sur celles de l'existant. Or l'empreinte des infrastructures dont héritent les paysages: lignes hautes tensions, centrales, transformateurs, mines, etc, incarnent d'autres temporalités[^44]. Aussi, le mouvement du temps qu'exprime - jamais explicitement - la futurologie énergétique institutionnelle ne peut être que pluriel; or il est explicitement linéaire. C'est ce que présente autant Isabelle Stengers que Yuk Hui dans leurs travaux: il y eu un processus d'homogénéisation des rapports aux temps dans le processus de modernisation, dont le projet a été d'imposer la modernité (en tant qu'épistémologie) au monde. C'est notamment ce que montre Yuk Hui avec le graphique intitulé « Synchronization of Histories » (Figure [[#^fig-2023-hui-histories-synch|Dynamique de synchronisation des histoires et des temps.]][^45]) et ce qu'il souligne de manière claire: « En Chine […] la vision holistique du cosmos est brutalement démantelée par la modernisation, parce qu'elle est incapable de lui résister et d'affronter la réalité technique de la culture européenne et matérielle. La structure morale et cosmologique que constituait le *qi-dao* est transformée, et restructurée par la structure idéelle-matérielle de la technique [occidentale] »[^46]. À cette homogénéisation du temps, répond par ailleurs une homogénéisation de la technique[^47]. ![[202305_yuk-hui_synchronisation-of-histories.png]] *Dynamique de synchronisation des histoires et des temps.* ^fig-2023-hui-histories-synch Dans la perspective notamment d'apporter des réponses quant aux implications de ce hiatus temporel (produit d'une forme de colonisation du temps, ou d'homogénéisation cosmologique, dans la manière de penser la technique - et les objets techniques - par ce qu'on peut appeler l'Occident) Yuk Hui se tente à l'hypothèse centrale de son ouvrage: si « la Chine n'a pas développé de géométrie » et que « la question du temps n'y a pas été abordée de la même façon qu'en Occident » alors il ne peut y avoir qu' « une conception différente de la technique en Chine, si ce n'est une absence *apparente* de toute réflexion sur la technique » puisque celle-ci est intrinsèquement liée au couple temps-espace[^48]. Afin de rendre compte de la pluralité cosmologique de la pensée de la technique et de dépasser son inscription systématique à l'étiquette de la pensée occidentale, Yuk Hui propose la notion de cosmotechnique comme « relation entre le cosmos et la morale médiée par la technique ». Le travail de Yuk Hui est ici central pour penser la futurologie énergétique, pour peu qu'on lise ces manières de traiter des futurs comme des objets - sociaux - techniques de médiation entre passé, présent et futur[^49]. Introduire cette notion vise à faire exister des bifurcations du futur (voir Figure [[#^fig-2023-hui-histories-bif|Vers une bifurcation des futurs.]][^50].). ![[202305_yuk-hui_bifurcation-of-future.png]] *Vers une bifurcation des futurs.* ^fig-2023-hui-histories-bif Ce mémoire serait donc sous la coupe de l'« asymétrie entre l'expérience et l'attente », dans leur considération tant temporelle que spatiale, vis-à-vis de nos rapports à l'énergie. Cela pose la question suivante: quelles sont les expériences du temps de l'énergie en regard de ce qui est attendu de l'énergie ? En effet, prendre en considération le temps dans l'exercice des futurologies énergétiques nécessite de savoir « comment dans chaque présent [dans lesquels les futurs sont produits], les dimensions temporelles du passé et du futur [sont] mises en relation » car « [c]'est justement là qu'il [est] intéressant d'enquêter, en prenant en compte les tensions existant entre champ d'expérience et horizon d'attente et en étant attentif aux modes d'articulation du présent, du passé et du futur. »[^51][^52]. Enquêter sur les modes de mise en relation entre les dimensions temporelles du passé et du futur dans nos présents, c'est se poser la question de la *médiation* entre ces dimensions temporelles[^53]: qui sont les médiateur·rices de et comment sont médiées ces dimensions temporelles ? La futurologie énergétique ne serait-elle pas, aujourd'hui, cette médiatrice par excellence ? Pour commencer à apporter des éléments de réponse à ces questions, il est nécessaire de saisir, d'une part, en quoi l'énergie est si centrale dans la pensée de l'ordonnancement du monde contemporain et, d'autre part, en quoi la futurologie énergétique est l'outillage technique de cet ordonnancement[^54]. ## Ontopolitique énergétique: l'énergie comme cosmosystème de la mise au travail du monde. > « Thermodynamics describes how we can organize or understand change over time through mathematical equations, *but things called energy and entropy do not actually exist*. » — Cara N. Daggett, *The birth of energy* (2019)[^55] Dans ce chapitre, je propose d'explorer la notion d'énergie au prisme de ce que nous en dit Cara N. Daggett et d'en extraire ce qui en constitue peut-être une ontologie pour les sociétés occidentales, dont le terreau de représentation du monde est celui d'une cosmologie grecque prométhéenne augmentée d'un rapport au monde façonné par la société thermo-industrielle capitaliste - victorienne - et par l'émergence contemporaine de la cybernétique. Le choix de faire reposer ce chapitre sur une lecture des travaux de Cara N. Daggett relève de plusieurs raisons. La première est que le travail d'une histoire de l'énergie par Cara N. Daggett prend un autre parti que la grande majorité des histoires de l'énergie qui ont pu s'ériger en modèle (ou contre-modèle) historique[^56]: celui d'une genèse qui démontre une certaine manière de se rapporter au monde (plutôt que l'inverse). La seconde raison réside dans l'ouverture à une pluralisation des regards portant attention aux rapports de genre, de race et de classe qui se jouent et se rejouent dans l'énergie. La troisième et dernière raison trouve sa source dans une autre forme de pluralisation qui est, elle, disciplinaire: sous l'apparence d'une histoire de l'énergie, Cara N. Daggett (biochimiste politiste) mobilise philosophie, sociologie et anthropologie pour rendre compte du cadre épistémologique et cosmologique de l'émergence et de la construction de la notion occidentale d'énergie; elle s'appuie sur les études de genre, sciences politiques et des organisations pour dérouler un propos critique, notamment sur le *travail*; enfin, elle ancre sa réflexion dans le terrain et la situe aussi en rapport des « évolutions » du secteur énergétique contemporain[^57]. Aussi, Cara N. Daggett nous oblige à nous arrêter un instant sur la manière dont s'est construite la notion contemporaine d'énergie afin de saisir en quoi elle est centrale dans la construction de notre rapport au monde. Suivant l'histoire de la naissance de l'énergie (« The birth of energy »), si différentes manières de (se) représenter l'énergie se côtoient, celle qui l'instaure comme construction scientifique occidentale domine les épistémologies dès la fin du XIXe siècle. L'énergie est une science du changement, du mouvement, du travail *utile*[^58], de la transformation des systèmes et s'incarne dans et par *la thermodynamique* (voir à titre d'exemple l'énoncé du 1er principe de la thermodynamique)[^59]. > **Énoncé du 1er principe de la thermodynamique** Pour tout système thermodynamique, on peut définir, à une constante près, une fonction **U**, appelée **énergie interne** et ayant les propriétés suivantes : > U est une fonction d'état (elle ne dépend que des états initiaux et finaux de la transformation) ; > U est extensive ; > U se conserve dans un système isolé. > > La variation de U au cours d'une transformation infinitésimale d'un système fermé (de composition fixe) vérifie : > > > $dE_c+dE_p+dU=\delta W+\delta Q$ > > avec > > > $dE_c$ : variation de l'énergie cinétique macroscopique > > > > $dE_p$ : variation de l'énergie potentielle extérieure ou encore opposé du travail des forces conservatives extérieures > > > > $\delta W$ : travail des forces non conservatives du milieu extérieur sur le système (négatif si le travail est résistant, positif s'il est adjuvant) > > > > $\delta Q$ : quantité de chaleur échangée avec le milieu extérieur au système (par conduction, convection ou rayonnement). La convention choisie ici est de noter positivement un transfert thermique de l'extérieur vers le système. > > Les représentations pouvant être considérées comme relevant de cosmologies autres, une énergie du cosmos qui relèverait de la « bonne gouvernance en le *qi* et le *prana* et qui peut entraîner équilibre et harmonie plutôt que le changement systématique » par exemple[^60], sont invisibilisées, voire discréditées, dans un processus de réduction naturaliste[^61]. Cette science de l'énergie se double par ailleurs d'un ancrage matériel participant d'un processus d'homogénéisation épistémologique: elle ancre dans son rapport - totalisant - à la matérialité du monde (ressources, convertisseurs, infrastructures…) une prédominance cosmologique. Ainsi, dans ses manifestations en tant que *fuel*, l'énergie porte les ressorts tant physiques que culturels d'une représentation particulièrement dominante de l'énergie: celle d'une science de l'énergie, ou  thermodynamique[^62] qui se donne pour projet non seulement d'expliquer le monde, mais plus encore d'en définir nos manières de le regarder[^63]. La thermodynamique, dans sa perspective totalisante, explique tant l'ordre du monde que son désordre: là où la loi de la conservation consacre l'ordre, la loi de l'entropie explique le désordre. Ces lois sont toujours tramées par le temps et rendent compte de changement d'états (qu'ils soient phénoménologiques ou statistiques - et aujourd'hui quantiques): elles relèvent d'une vision du monde empreinte de « dynamisme » et de « trajectorisme »[^64]. Ainsi, tout est changement et mise au travail - utile - puisqu'aucun point d'équilibre ne saurait se départir de la nature entropique du système et que tout déséquilibre tend à faire basculer le système vers un autre état. Tout état est donc toujours incertain et susceptible d'évoluer; toujours transitoire, il s'affiche cependant dans une trajectoire tendue vers un point d'atterrissage régi par l'équation de la marche du monde[^65]. Pour Cara N. Daggett, le mariage conceptuel entre énergie et « travail » (work) est central dans la constitution du monde industriel : il s'agit de penser le monde comme ce qui peut être transformé, mis au travail, domestiqué, extrait et converti en production de valeur. À cette construction théorique - « idéelle » -, le matérialisme énergétique de la société thermo-industrielle - croissantiste -, d'abord interprété par la science de l'énergie, puis participant pleinement de son renforcement épistémique, entérine ce rapport au monde par les logiques extractivistes et d'exploitation des milieux[^66]. À la science thermodynamique (théorie) a précédé la croyance en l'énergie en tant que force de mise en travail du monde (métaphysique) et l'expérience machinique de son usage (pratique). C'est l'hybridation, l'articulation ou encore l'interchangeabilité de l'ensemble de ces inscriptions qui participent d'un véritable cosmos énergétique[^67] plébiscitant une « grammaire » plutôt qu'une autre: « energy, even before it became a scientific thing, was always about more than fuel or the material potential for action. Energy provided the grammar for a preference for the transformation of fuel, for putting it to use to do work and make change, and for stamping teleological activity as a virtuous achievement. Even after thermodynamics adopted the term energy as a concept for physics, these older meanings of energy continued to be used alongside, or interchanged with, energy as a scientific term, such that the metaphysical and scientific connotations inflected and supported each other. »[^68] La généralisation de la notion d'énergie fait d'elle le moteur de la transformation du monde : tout devient convertible, calculable, exploitable en termes d'énergie — du charbon au pétrole, du corps ouvrier à l'écosystème planétaire. À ce titre, l'énergie est tout à fait dimensionnée pour accueillir le projet cybernétique émergeant des années 60-70, tout comme les premiers travaux statistiques de Williams Jevons[^69]. L'énergie semble constituer la base ontopolitique du capitalisme industriel en cela qu'elle naturalise certains régimes de pouvoir, en particulier ceux qui valorisent le travail productif, la domination des corps, et la mise en ordre énergétique du monde[^70]. C'est l'*energopower* de Dominic Boyer remobilisée par Cara N. Daggett avec la notion d'*energopolitics*, pendant énergétique du *biopouvoir* et de la *biopolitique* de Michel Foucault[^71]. Il s'agit de compléter le cadre de gouvernementalité de Michel Foucault en proposant que l'ensemble de ce qui constitue les conditions du biopouvoir ne tient que par des dépendances énergétiques essentielles. Au même titre que Yuk Hui envisage qu'il n'est pas possible de penser les cosmologies en dehors de la technique, pour Dominic Boyer et Cara N. Daggett il n'est pas possible de penser les rapports de pouvoir et politique en dehors de toute considération énergétique. L'énergie est une technologie politique, un dispositif de gouvernement, qui s'appuie autant sur la science thermodynamique pour légitimer l'ordre moral sous-tendant ces exploitations[^72] que sur le régime de matérialité nécessaire à un usage - toujours croissant - d'énergie. En pratique par ailleurs, sans énergie - bon marché (au sens où elle est donnée à la suite de milliers d'années de processus bio-géo-physiques) - le projet capitaliste s'essoufflerait (ou du moins, devrait-il fondamentalement évoluer pour perdurer). C'est notamment ce que montre toute la difficulté du découplage entre énergie et économie l'économie capitaliste étant basée sur des efforts productivistes industriels toujours croissants, elle nécessite d'autant plus d'énergie pour tourner[^73]. L'énergie semble donc constituer un système de représentation et de vision du monde qui vise à le mettre au travail un cosmosystème de la mise au travail du monde. Ainsi, l'énergie organise les rapports de transformation du monde selon un ordre cosmologique particulier: celui du productivisme, de l'arraisonnement, du progrès linéaire, de l'expansion sans fin. En ce sens, elle façonne une temporalité du progrès (accélération, futur à exploiter, dettes énergétiques); elle impose une ontologie mécaniste et dualiste (matière/énergie, sujet/objet, travail/passivité); et elle fonde son rapport à la Terre sur l'extractivisme et la conversion de ressources en puissance productive. La base de ce qui pourrait constituer une ontologie énergétique est donc l'idée que la transformation du monde est une nécessité vitale, un impératif d'activation permanente du réel. Elle s'incarne par ailleurs dans la matérialité technique des systèmes convertisseurs, des infrastructures et de leurs chaînes énergétiques: « ce qui fait de la thermodynamique un outillage si unique et puissant c'est sa capacité à marier une tradition de la force/l'énergie vitale (qui tend vers un idéal d'équilibre) avec une compréhension des transformations thermiques; ces mêmes transformations thermiques qui font tourner les moteurs, machines du changement bien plus que symboles d'harmonie »[^74]. Le projet modernisateur de mise au travail du monde, notamment sous sa forme impérialiste et coloniale, nécessite l'instauration d'un régime de domination épistémique obligeant à la coexistence d'épistémologies minorisées (*mineures* ou *subalternes*) et d'épistémologies majeures. En soi, cette coexistence pourrait tendre vers un équilibre qui permette, somme toute, la persistance d'une diversité épistémique et de récits ou discours sur le monde dans un processus, si ce n'est de renouvellement , sinon d'entremêlement de visions et de représentations du monde. Pour autant, il semblerait que cette domination épistémique historique et fondamentale (au sens de ce qu'elle est au fondement de la construction de la notion d'énergie) ait pris un tournant hégémonique, participant d'une forme d'homogénéisation ontopolitique. À l'image des discussions à venir sur la futurologie énergétique, il apparaît que cette colonisation épistémique, qui s'incarne dans la matérialité même des systèmes énergétiques sous-tendant le fonctionnement de la société moderne - et de ses périphéries -, ait inscrit - partout - une forme d'habiter colonial énergétique[^75]. ## Cosmotechnique discursive des futurs: la futurologie énergétique comme dispositif technique discursif d'ordonnancement du monde. > « We can understand modern forms of prediction […] as what the French philosopher Michel Foucault would have called social technologies […] that have the ambitions to shape the social and economic world, manage fundamental forms of social conflict, and create forms of order, or at least illusions of order, to a general messiness of social and global time » — Jenny Andersson, *The Future of the World: Futurology, Futurists and the Struggle for the Post Cold War Imagination*, (2020)[^76] Si l'énergie constitue une ontopolitique du capitalisme industriel en tant que cosmosystème de la mise au travail du monde, comment intervient-elle dans la reproduction des modes de vie permettant la perpétuation de ce régime ? À l'image du·de la médiateur·rice du temps suggérée en conclusion du chapitre « Asymétrie entre l'expérience et l'attente: la prégnance du temps » [^77], la futurologie énergétique ne serait-elle pas justement l'agent médiateur qui favorise la capacité du capitalisme à se renouveler, en ce sens qu'elle participe, de manière significative, aux reconfigurations nécessaires à cette reproduction en renforçant cette ontopolitique énergétique ? De quelle forme se réclame cet agent et qu'est-ce qui lui donne cette puissance de renouvellement ? Une des réponses est à chercher, il me semble, dans la capacité qu'à la futurologie énergétique à manier l'ensemble des composantes de la modernité à savoir: une manière de se rapporter au monde (par le contrôle des représentations et du récit) et un mode de reconfiguration du monde (par la technique du modèle et du discours). Tout comme l'énergie a su marier les genres (théorique, métaphysique et pratique), la futurologie énergétique hérite des attributs de l'énergie en assumant une part prophétique (que la géo-théologie énergétique appuie et légitime[^78]), reposant sur un cadre scientifique (en tant que science des futurs) et s'ancrant dans la pratique (d'un côté l'ingénierie de la modélisation - du réel - et de l'autre la nécessité d'assurer une certaine continuité dans les propositions d'évolution des systèmes, qu'ils soient techniques, vivants ou autres). La futurologie énergétique repose sur un triptyque représentation-modélisation-récit dont le rôle principal est de produire ce qui est appelé des scénarios à des fins d'orientation du futur[^79]. George Amar (prospectiviste et chercheur associé de la chaire « Théorie et méthodes de la conception innovante » Mines ParisTech) soulignait dans son intervention lors du colloque « Éthique, sciences et société » en 2015 qu'« une prospective, qui serait non prédictive, sert à forger des ressources linguistiques et conceptuelles à des fins de récits »[^80]. Ce processus de scénarisation relève finalement d'arrangements techniques dont la perspective est de créer un récit et un discours sur les futurs. Mais, comme nous avons pu le voir au chapitre précédent et dans le chapitre « La futurologie énergétique comme étude des futurs de l'énergie » [^81], l'énergie ordonne le monde. À ce titre, et suivant Jenny Andersson[^82], la futurologie énergétique est un dispositif technique discursif d'ordonnancement du monde: en effet, elle trame et construit le futur d'une composante qui détermine la forme du monde (l'*énergie*). En d'autres termes, c'est un dispositif technique projectif qui produit, par la scénarisation, des représentations et des configurations du monde tel qu'il est et tel qu'il pourrait (devrait ?) être - selon le prisme de ses concepteur·rices[^83]. Yuk Hui appelle toute relation entre le cosmos et la morale médiée par la technique « cosmotechnique »[^84]. La technique est constitutive du processus d'engendrement cosmologique; elle n'est plus un donné utilitariste ou fonctionnaliste universel, mais bien la composante centrale de notre relation au monde. À la thèse qui soutient que la technologie est un universelle anthropologique en tant qu'elle est externalisation de la mémoire et libération des organes (mains, pieds, cerveaux…), Yuk Hui défend la thèse d'un non-universalisme anthropologique de la technique et soutient qu'elle est au contraire permise et contrainte par les cosmologies dans et par lesquelles elle se déploie[^85]. Il s'agit ainsi de sortir d'une forme d'essentialisation de la technique - par ailleurs en grande majorité comprise et prise comme produit de la pensée occidentale issue de la *techne* grecque - pour la situer dans son milieu. Il n'y a donc pas une cosmotechnique mais bien des cosmotechiques, à savoir au moins autant de cosmotechniques qu'il y a de cosmologies[^86], voire augmentées des agencements techniques qui se déploient au sein de ces cosmologies. Il n'est donc pas possible de décorréler la notion de cosmotechnique(s) d'une forme (1) de déconstruction de l'universalisme moderniste occidental au profit de la réhabilitation d'épistémologies minorisées voir effacées, et (2) de pluralisation de la technique, ce que Yuk Hui appelle technodiversité. Aussi, suivant Yuk Hui, si la futurologie énergétique est lue au prisme d'une technique faisant médiation entre notre manière de se rapporter au monde (l'ordre cosmique), en ce sens qu'elle représente notre vision du monde (tel qu'il est et pourrait être), et ce que l'on peut effectivement se permettre (l'ordre moral), en ce sens qu'elle règle et contraint les mondes à venir (tels qu'ils devraient être), alors il paraît pertinent de voir la futurologie énergétique comme une cosmotechnique discursive des futurs. Dit autrement, en tant que dispositif technique à finalité discursive (c'est-à-dire dans une perspective de production de récits et de discours sur les futurs) ordonné par et ordonnant notre vision du monde, nous pourrions considérer la futurologie énergétique comme une cosmotechnique discursive des futurs. C'est ainsi qu'il me semble pertinent de comprendre ce qui fait ontologie pour la futurologie énergétique et condition de son épistémologie. Si l'on se rapporte au chapitre « Une brève histoire de la futurologie: une science impérialiste - des futurs » et aux chapitres précédents, la futurologie énergétique dont il est question est bien celle, contemporaine, d'héritage cosmologique prométhéen, épistémique victorien et socio-technique d'après-guerre, née dans le contexte militaro-industriel états-unien et importée par la suite dans les *affaires sociales et politiques* à des fins commerciales, stratégiques et de production culturel. Pour autant, si la futurologie énergétique est une cosmotechnique cela veut aussi dire qu'elle s'inscrit dans un cadre de pluralisation cosmologique qui la rend nécessairement technodiverse[^87]. Aussi, à cette futurologie énergétique naturaliste dominante répondent ce que l'on pourrait appeler des *futurologies mineures* ou *subalternes* qu'il s'agit, comme le souligne Yuk Hui pour la cosmotechnique chinoise, de « faire émerger » en tant que « nouvelle forme de pensée et d'invention » pour « éviter [leur] destruction totale au cours de l'Anthropocène »[^88][^89]. C'est à partir de là qu'il me semble possible d'envisager la futurologie énergétique comme médiatrice non seulement entre les temporalités en jeu (passé, présent et futur) - notamment au tournant des chocs pétroliers - mais aussi et surtout d'un mode de re(dé-)production d'un rapport capitaliste au monde. Le cadre épistémique de la futurologie énergétique contemporaine montre l'évolution d'un processus de renforcement cosmologique par la technologie énergétique (ontopolitique énergétique) et la technique futurologique (dispositif technique discursif). Comme mentionné en propos conclusif du chapitre « La futurologie énergétique: un exercice en mouvement »[^90], « si les périodes post Seconde Guerre mondiale et celle des années 60-70 des chocs pétroliers ont été grandement étudiées sur ce qu'elles ont produit de visions du futur (notamment énergétique), celles post chocs pétroliers et de la montée de la question climatique des années 80-2000 sont tout aussi fondamentales pour comprendre les mécanismes de (dé)futuration dans l'énergie. ». En effet, les années 70 à 2000, du point de vue de la futurologie, se situent dans la continuité du contexte d'émergence d'un champ disciplinaire qu'est celui des *futures studies* de la moitié du XXe siècle, avec une accélération et un accroissement de l'usage de l'outil informatique à des fins de modélisation, la prééminence d'un contexte politico-économique néolibéral, la systématisation de ce qui s'apparente à la succession de périodes de crises, et l'avènement de ce qui pourrait constituer le nouveau moteur pour penser les futurs qu'est la question climatique - aussi la crise des crises[^91]. Aussi, en regard de qui constitue la trame ontologique de la futurologie énergétique, il apparaît nécessaire de revenir sur l'héritage socio-technique des années 70-2000. En quoi les années 70-2000 ont-elle participé d'une réduction cosmotechnique, s'apparentant à une forme d'homogénéisation, dans la manière de penser et de produire les futurs ? Peut-on transposer le constat de l'appauvrissement cosmotechnique chez Yuk Hui lorsqu'il parle de la Chine en prise avec le monde moderne à la futurologie énergétique et l'éventail de projections qu'elle nous propose - et ne nous propose pas ? --- [^1]: [[1943_white_Energy and the evolution of culture | White Leslie A., Energy and the evolution of culture, American Anthropologist, vol. 45, n° 3, 1943, p. 335–356, p. 350.]]. Je trouve intéressant le parallèle que fait Leslie A. White avec les organismes vivants en regard de ce que soulève Cara N. Daggett (1) du lien entre la théorie de l'évolution de Charles Darwin et ce qui consiste en une *théorie de l'énergétique* avec la thermodynamique (« like the science of energy, evolution asserted that "henceforth the whole cosmos or at least the whole solar system must be conceived as a process of constant or historical change." » [[2019_daggett_The birth of energy | Daggett Cara New, The birth of energy: fossil fuels, thermodynamics, and the politics of work, Durham, Duke University Press, 2019, 268 p, p. 61-62.]] citant Hobsbawm, « The age of capitalism »; et « Evolution speculates on the general mechanism for how organisms change over time, but the science of energy purports to explain change […] *everywhere and across time* » [[2019_daggett_The birth of energy | Daggett Cara New, The birth of energy: fossil fuels, thermodynamics, and the politics of work, Durham, Duke University Press, 2019, 268 p, p. 68.]]); (2) de la relation mécaniste au monde (« Energy suggested that the Earth, riven by newly glimpsed hyperobjects (fossilized swamps, species extinction, and evolution), could be managed as an engine, which was energy's preeminent metaphor for explaining natural change. This was partly metaphor, but also literal, in that an engine could be understood as an energy transformer converting inputs (solar rays, carbon, glucose, oxygen) into outputs (work) that could be measured, mapped, and governed. » [[2019_daggett_The birth of energy | Daggett Cara New, The birth of energy: fossil fuels, thermodynamics, and the politics of work, Durham, Duke University Press, 2019, 268 p, p. 69.]]). Par ce prisme relationnel d'aucun pourrait compléter la citation de Leslie A. White en : tout dans l'univers peut-être décrit en terme d'énergie *et* d'information. [^2]: L'usage du mot désorienté n'est pas sans rappelé ce même usage chez Fressoz dans Fressoz Jean-Baptiste, 2014, « Pour une histoire désorientée de l'énergie », Créteil, France, coll. « Journées Scientifiques de l'Environnement », vol.JSE-2014 (je souligne). [^3]: [[2015_hartog_Régimes d'historicité | Hartog François, Régimes d'historicité: présentisme et expériences du temps, Paris, Éditions Points, 2015, p.27.]] [^4]: [[2015_bensaude-vincent_Piège de la flèche du temps | Bensaude-Vincent Bernadette, Comment sortir du piège de la flèche du temps ?, 2015.]], accessible en ligne : https://www.youtube.com/watch?v=5jXTpbL5DUg. Pour une lecture critique de la notion de *flèche du temps* voir « Au nom de la flèche du temps : le défi de Prigogine » dans [[2022_stengers_Cosmopolitiques | Stengers Isabelle, Cosmopolitiques, Paris Le Plessis-Robinson, les Empêcheurs de penser en rond-la Découverte, 2022, p. 79-97.]] [^5]: François Hartog reprenant Norbert Elias dans [[2010_wahnich.zaoui_Présentisme et émancipation | Wahnich Sophie, Zaoui Pierre, Présentisme et émancipation: Entretien avec François Hartog, Vacarme, vol. 53, n° 4, 2010, p. 16–19.]] [^6]: Au rapprochement que fait François Hartog en ouverture de [[2015_hartog_Régimes d'historicité | Hartog François, Régimes d'historicité: présentisme et expériences du temps, Paris, Éditions Points, 2015, p. 10.]] entre la notion d'« ordre du temps » et « L'Ordre du Discours » de Michel Foucault, je me permets ici d'y lier aussi « L'ordre électrique » de Fanny Lopez ([[2019_lopez_L'ordre électrique | Lopez Fanny, L'ordre électrique: infrastructures énergétiques et territoires, Genève, MetisPresses, 2019.]]). [^7]: Il est intéressant de souligner ce passage de l'intervention de Bernadette Bensaude-Vincent: « la construction de la notion de temps montre cette alliance étroite entre la construction scientifique, la construction du capitalisme et le colonialisme: la construction du Temps Universel est très liée au colonialisme » et « est un acte de colonisation » ([[2015_bensaude-vincent_Piège de la flèche du temps | Bensaude-Vincent Bernadette, Comment sortir du piège de la flèche du temps ?, 2015.]]). Sur la mobilisation du terme « indigène », j'emprunte la notion de « indigeneous temporalities » de [[2025_abcradionational_What's the time | ABC Radio National, What's the time? Indigenous temporalities and the 'Everywhen', 2025.]]. Voir aussi les analyses des travaux de Pierre Bourdieu sur le « rapport à l'avenir » par Haud Guéguen et Laurent Jeanpierre : « L'une des principales thèses de Bourdieu est que la « conscience temporelle » représente une pièce centrale et d'ordinaire négligée des définitions du capitalisme alors qu'elle est pourtant une condition d'émergence des logiques d'accumulation. Or toute disposition vis-à-vis du temps implique aussi une relation particulière au domaine du possible. »([[2022_gueguen.jeanpierre_La perspective du possible | Guéguen Haud, Jeanpierre Laurent, La perspective du possible: comment penser ce qui peut nous arriver, et ce que nous pouvons faire, Paris, la Découverte, 2022, p. 305.]]). [^8]: Voir l'image de l'horloge dans [[2022_stengers_Cosmopolitiques | Stengers Isabelle, Cosmopolitiques, Paris Le Plessis-Robinson, les Empêcheurs de penser en rond-la Découverte, 2022, p. 80.]] [^9]: Voir par exemple la monotonie des activités agricoles et d'élevage du peuple kolla décrit dans [[2014_sabin_L'épaisseur sociale du temps | Sabin Guillaume, L'épaisseur sociale du temps, une dimension symbolique pour agir. Une déclinaison autochtone, Argentine, Ecologie politique, vol. 48, n° 1, 2014, p. 75–93, p. 78.]]. Cet exemple est pris notamment pour marquer le contraste entre deux rapports au monde fondamentalement différent. Cependant, les activités pastorales ou encore certaines activités agricole et d'élevage en occident relève aussi *en partie* de ce rapport au temps. Je souligne « en partie » car ces activités sont, malgré tout, (em)prises dans un temps qu'est le temps occidental. [^10]: Voir, à ce propos, notamment les travaux de Hartmut Rosa par exemple ([[2014_rosa.chaumont_Aliénation et accélération | Rosa Hartmut, Chaumont Thomas, Aliénation et accélération: vers une théorie critique de la modernité tardive, Paris, la Découverte, 2014.]] et [[2010_rosa.renault_Accélération | Rosa Hartmut, Renault Didier, Accélération: une critique sociale du temps, Paris, la Découverte, 2010.]]) qui par ailleurs propose une réponse pour lutter contre cette accélération: la résonance ([[2021_rosa.zilberfarb_Résonance | Rosa Hartmut, Zilberfarb Sacha, Résonance: une sociologie de la relation au monde, Paris, la Découverte, 2021.]]) dont la perspective est de repenser notre relation au monde. Pour une critique de cette notion de résonance voir [[2023_techer_Vers une sociologie de la relation au monde | Techer Rieul, Vers une sociologie de la relation au monde - Note de lecture, Energie, temps et cosmotechnique, 2023, https://etc.bifurcations.org/RESEARCH/PUBLICATIONS/Vers+une+sociologie+de+la+relation+au+monde+-+Note+de+lecture.]]. [^11]: [[2023_welluma_Energizing neoliberalism | Wellum Caleb, Energizing neoliberalism: the 1970s energy crisis and the making of modern America, Baltimore, Johns Hopkins University Press, 2023, 251 p.]] [^12]: [[2025_coopdesmilieux_Petit manuel de démocratie énergétique | Coop des milieux, Petit manuel de démocratie énergétique: faire communautés comme mode de réappropriation politique, Rennes, Editions du commun, 2025, p. 92.]]. A ce propos Bernadette Bensaude-Vincent souligne dans son intervention: « aujourd'hui avec le fameux concept d'Anthropocène montre justement qu'il y a un brouillage des échelles de temps quand l'action humaine depuis 200 ans de révolution industrielle parvient à épuiser les ressources fossiles qui ont mis des centaines de milliers d'années à s'assembler dans les les sous-sols » et de compléter en regard tant de la thèse de « crise du temps » de Hartmut Rosa et François Hartog que de celui de présentisme vs futurisme, « le diagnostic de Barry Commoner n'était pas ‘il y a accélération il faut ralentir', le diagnostic de Barry Commoner était qu'il y a un clash entre le temps technologique et le temps de la nature; c'est-à-dire que les cycles écologique ne rentrent pas bien dans le cadre de l'expérience humaine à l'âge de la technologie » ([[2015_bensaude-vincent_Piège de la flèche du temps | Bensaude-Vincent Bernadette, Comment sortir du piège de la flèche du temps ?, 2015.]].). À propos de l'ouvrage cité de Barry Commoner: [[2020_commoner_The closing circle | Commoner Barry, The closing circle: nature, man, and technology (réed.), Dover Publications, Inc, 2020, 352 p.]]. À propos de l'ouvrage cité de Hartmut Rosa: [[2014_rosa.chaumont_Aliénation et accélération | Rosa Hartmut, Chaumont Thomas, Aliénation et accélération: vers une théorie critique de la modernité tardive, Paris, la Découverte, 2014.]] et [[2010_rosa.renault_Accélération | Rosa Hartmut, Renault Didier, Accélération: une critique sociale du temps, Paris, la Découverte, 2010.]]. À propos de l'ouvrage cité de François Hartog: [[2015_hartog_Régimes d'historicité | Hartog François, Régimes d'historicité: présentisme et expériences du temps, Paris, Éditions Points, 2015.]]. [^13]: La notion de régime d'historicité est empruntée à François Hartog ([[2015_hartog_Régimes d'historicité | Hartog François, Régimes d'historicité: présentisme et expériences du temps, Paris, Éditions Points, 2015.]]). [^14]: [[2015_hartog_Régimes d'historicité | Hartog François, Régimes d'historicité: présentisme et expériences du temps, Paris, Éditions Points, 2015.]] [^15]: Le regard porté sur le passé, au même titre que celui porté sur le futur, modèle et contraint les représentations qui en sont faites. Par ailleurs, se projeter établit aussi une forme de récursivité dans les manières de se représenter le passé. Ainsi par exemple, comme souligné par Jean-Baptiste Fressoz concernant l'usage de la courbe logistique comme manière de modéliser les évolutions à venir des ressources énergétiques, les moyens de représentations phasistes des évolutions énergétiques futurs dont se dotent les modélisateur·rices influencent nos manières de lire et interpréter les évolutions passés avec la même lunette ([[2022_fressoz_La transition énergétique, de l'utopie atomique au déni climatique | Fressoz Jean-Baptiste, La “transition énergétique”, de l'utopie atomique au déni climatique, USA, 1945-1980, Revue d'Histoire Moderne et Contemporaine, 2022, p. 21-26.]]). [^16]: [[2021_fressoz_Pour une histoire des symbioses énergétiques et matérielles | Fressoz Jean-Baptiste, Pour une histoire des symbioses énergétiques et matérielles, Annales des mines - Série Responsabilité et environnement, 2021, p. 7–11.]] ; [[2023_fressozb_L’énergie une histoire symbiotique | Fressoz Jean-Baptiste, L’énergie : une histoire symbiotique, Histoire & mesure, vol. XXXVIII, n° 1, 2023, p. 153–156.]] [^17]: Il est difficile de ne pas voir l'invention de l'électricité ou du moteur à explosion comme des événements historiques marquant une forme de rupture. Cette rupture ne se répercute pas nécessairement dans l'évolution de l'usage des ressources énergétiques mais bien plus dans les usages de transformation en travail utile de l'énergie du quotidien. C'est par ailleurs, il me semble, un point de controverse à creuser avec les travaux de Jean-Baptiste Fressoz dont, peut-être, la représentation la plus parlante est celle du titre de son dernier ouvrage « Sans transition »: s'il est convenu qu'il n'y a pas de transition(s) d'usage dans les ressources énergétiques (mais bien accumulation notamment par symbiose), il serait riche de croiser avec des travaux investiguant les usages des systèmes énergétiques à travers le temps afin de déterminer s'il y a - ou non - des phénomènes de transitions d'usages énergétiques situées significatifs. [^18]: [[2015_hartog_Régimes d'historicité | Hartog François, Régimes d'historicité: présentisme et expériences du temps, Paris, Éditions Points, 2015, p.29.]] [^19]: « Ce que j'appelle l'intrastructure est une infrastructure qui n'est ni en haut, ni en bas, mais "dedans" et partout. Elle constitue un milieu (environnemental) qui conditionne la façon dont notre milieu (intérieur) perçoit et construit son monde. Cette intrastructure dépend matériellement de, qui finance, quelles images avec quel agenda politique, mais aussi par exemple du quartier où j'habite (infrastructure) ainsi que des images qui y circulent (superstructure). Elle se retrouve aussi à l'intérieur de chacun de nous, à travers la présence d'affects générés par des images imprimées en nous. » [[2019_citton.puaud.ea_La construction de la réalité en médiarchie | Citton Yves, Puaud David, Rebeyrolle Marie, La construction de la réalité en médiarchie, Journal des anthropologues. Association française des anthropologues, n° 156–157, 2019, p. 261–274.]] [^20]: [[2010_wahnich.zaoui_Présentisme et émancipation | Wahnich Sophie, Zaoui Pierre, Présentisme et émancipation: Entretien avec François Hartog, Vacarme, vol. 53, n° 4, 2010, p. 16–19.]] [^21]: [[2022_fressoz_La transition énergétique, de l'utopie atomique au déni climatique | Fressoz Jean-Baptiste, La “transition énergétique”, de l'utopie atomique au déni climatique, USA, 1945-1980, Revue d'Histoire Moderne et Contemporaine, 2022, p. 14-20.]] et aussi [[2023_welluma_Energizing neoliberalism | Wellum Caleb, Energizing neoliberalism: the 1970s energy crisis and the making of modern America, Baltimore, Johns Hopkins University Press, 2023, 251 p.]] à propos de ce que les systèmes spéculatifs font de la crise le nécessaire de leur fonctionnement. [^22]: Les travaux de Caleb Wellum sur le processus de financiarisation de l'énergie (du pétrole plus précisément) au cours des années 70/80 sont, à ce propos, éclairants. Il détaille ainsi le phénomène de contrat et marché à terme et de titrisation d'actifs énergétiques qui se met en place - et qui sera ensuite la base de pensée de tout marché de l'énergie - et en quoi la mise en place de ce qui est appelé *marché à terme* (« future market […] that facilitates the buying and selling of future contracts. A future contract is a legally binding commitment to receive or deliver a specific, standardized quantity of a commodity at a designated location and date in the future […] ») viennent imposer une relation au temps qui est celle de la finance. Voir [[2023_welluma_Energizing neoliberalism | Wellum Caleb, Energizing neoliberalism: the 1970s energy crisis and the making of modern America, Baltimore, Johns Hopkins University Press, 2023, 251 p, p.11.]]: « by normalizing speculation as a ubiquitous practice, most saliently in metastasizing derivative markets, neoliberalism forster anticipation as a way of being in the world that orients its subjects towards the future », et p. 65 « the future market created a space of pure expectation ». [^23]: À ce titre, le découplage entre la matérialité de l'énergie et son usage économique, initié déjà depuis l'usage de moyens énergétiques à des fins thermo-industrielles notamment, est poussé à son paroxysme dans le processus de financiarisation qui exacerbe les paradoxes temporels. Dit autrement, la recherche d'une cohérence temporelle entre deux extrêmes que sont une temporalité de la nano-seconde et un espace-monde d'un côté et une temporalité géologique et un espace-territoire d'un autre ne peut que mettre en difficulté toute accroche à des référentiels et repères commensurables et humains. [^24]: [[1987_baumgartner.midttun_The politics of energy forecasting | Baumgartner Thomas, Midttun Atle, The politics of energy forecasting: a comparative study of energy forecasting in Western Europe and North America, Oxford, Clarendon Press, 1987, 314 p, p. 19.]] [^25]: [[1977_godet_Crise de la prévision | Godet Michel, Crise de la prévision, essor de la prospective : Exemples et méthodes, 1977, 188 p.]] [^26]: « Concepts from the world of modelling become necessary to understand reality. Reality is soon defined as the reality represented in the models, and no longer the reality experienced by those directly concerned. This is possibly one of the reasons why we have experienced a split in the way politics is lived and made between the professional ways of technocrats and politicians and the emotional reaction of protest and civil disobedience. » ([[1987_baumgartner.midttun_The politics of energy forecasting | Baumgartner Thomas, Midttun Atle, The politics of energy forecasting: a comparative study of energy forecasting in Western Europe and North America, Oxford, Clarendon Press, 1987, 314 p, p. 23.]]. [^27]: Traduction personnelle: « Crises are inherently anticipatory, positioned as they are in demands that the future be different from the past and claims that present events could become worse without positive action in the present », [[2023_welluma_Energizing neoliberalism | Wellum Caleb, Energizing neoliberalism: the 1970s energy crisis and the making of modern America, Baltimore, Johns Hopkins University Press, 2023, 251 p, p. 8.]] [^28]: [[2015_hartog_Régimes d'historicité | Hartog François, Régimes d'historicité: présentisme et expériences du temps, Paris, Éditions Points, 2015, p. 25.]] [^29]: Cette stabilité qu'on impute aux « Trente Glorieuses » est somme toute très relative; elle concerne principalement les tenants de l'économie orthodoxe à finalité capitaliste et libérale. Cette période dénote plutôt qu'une instabilité sociale et environnementale croissante et de la construction d'un socle qui met en tension plus qu'il n'apaise effectivement les aspirations de développement en regard de leurs impacts. Pour une critique des « Trente Glorieuses » voir notamment [[2013_bonneuil.pessis.ea_Pour en finir avec les « Trente Glorieuses » | Bonneuil Christophe, Pessis Céline, Topçu Sezin, Pour en finir avec les « Trente Glorieuses » : Vers une nouvelle histoire de la France des décennies d'après-guerre, 2013.]], qui peut être prolongé par le livre auquel est adossé cet article [[2013_pessis.topcu.ea_Une autre histoire des Trente Glorieuses | Pessis Céline, Topçu Sezin, Bonneuil Christophe, Une autre histoire des Trente Glorieuses: modernisation, contestations et pollutions dans la France d'après-guerre, Paris, la Découverte, 2013.]]. Il n'est pas ailleurs pas inintéressant de rapprocher la construction du mythe des « Trente Glorieuses » au sujet de ce mémoire qu'est la puissance incantatoire de la futurologie énergétique et de la sorcellerie capitaliste de Isabelle Stengers et Philippe Pignarre ([[2007_pignarre.stengers_La sorcellerie capitaliste | Pignarre Philippe, Stengers Isabelle, La sorcellerie capitaliste: pratiques de désenvoûtement, Paris, La Découverte, 2007, 226 p.]]). En effet, il semblerait qu'on ait ici le cas d'une construction de récit à posteriori sur une période passée qui oriente tant le présent que le futur. [^30]: Traduction personnelle: « neoliberalism tends toward anticipatory temporalities, as in Melinda Cooper's claim that it "installs speculation at the very core of production." By normalizing speculation as a ubiquitous practice, most saliently in metastasizing derivatives markets, neoliberalism fosters anticipation as a way of being in the world that orients its subjects toward the future. It is a regime of anticipation that produces and uses crises, which are inherently speculative, as a way to generate value beyond any conceivable limits to growth », [[2023_welluma_Energizing neoliberalism | Wellum Caleb, Energizing neoliberalism: the 1970s energy crisis and the making of modern America, Baltimore, Johns Hopkins University Press, 2023, 251 p, p. 7.]]. C'est aussi notamment ce que souligne Haud Guéguen et Laurent Jeanpierre: « Le type d'attitude qu'exige le capitalisme se révèle en effet solidaire d'un mode de relation à l'avenir où celui-ci apparaît comme différent du présent, échappant à la nécessité mais aussi au hasard, variable et, en définitive, transformable. » ([[2022_gueguen.jeanpierre_La perspective du possible | Guéguen Haud, Jeanpierre Laurent, La perspective du possible: comment penser ce qui peut nous arriver, et ce que nous pouvons faire, Paris, la Découverte, 2022, p. 305.]]) [^31]: A ce propos, par exemple, là où Estelle Déléage et Guillaume Sabin insistent ainsi sur la dimension sociale du temps et concluent aussi - et surtout - sur sa dimension politique ([[2014_deleage.sabina_Résister à l'ère du temps accéléré | Deléage Estelle, Sabin Guillaume, Peut-on résister à l'ère du temps accéléré ?, Ecologie politique, vol. 48, n° 1, 2014, p. 13–21.]]), Yuk Hui insiste lui sur la dimension cosmologique de la construction du - rapport au - temps et fait exister au moins deux manières de s'y rapporter (que l'on pourrait nommé rapidement « grecque » et « chinoise »). L'une et l'autre vienne bousculée, si ce n'est renversée, les manières de penser présent, passé et futur (lorsque de telles notions existent explicitement et de manière analogue à leur conception occidentale) et leurs articulations. [^32]: [[2019_daggett_The birth of energy | Daggett Cara New, The birth of energy: fossil fuels, thermodynamics, and the politics of work, Durham, Duke University Press, 2019, 268 p.]] [^33]: L'énoncé du premier principe de la thermodynamique concernant la conservation d'énergie inscrit la notion de changement d'état, par le $d$ ou le $\delta$ caractéristique des variations d'état, en tant que constitutive de la notion d'énergie. De même, l'énoncé du second principe concernant l'entropie intègre la notion de variation entre deux états. Il est intéressant de noter l'usage courant du mot « loi » en lieu et place de « principe ». [^34]: A ce propos, je tiens à souligner qu'investiguer le sujet de la construction des futurs dans le contexte d'autres cadres « culturels » nécessite selon moi une compréhension fine des *cosmologies*, *épistémologies* et *ontologies* qui les composent. En d'autres termes, ma représentation et compréhension actuelle de ce que revête la notion de temps est liée à tout ce qui constitue mon rapport au monde (de manière grossière *occidental naturaliste* augmenté de tous les déterminants de genre, de classe et de race). Or celui-ci diffère notablement de celui d'une « culture » chinoise ou indienne par exemple, dont les relations au temps notamment ne se sont pas les mêmes, par construction cosmologique notamment, que les nôtres - et cela malgré le processus d'homogénéisation du dernier siècle. L'énergie étant beaucoup tramée par ses composantes techniques, il me semble plus juste de regarder ces relations au prisme de la notion de cosmotechnique (voir notamment [[2017_hui_On Cosmotechnics | Hui Yuk, On Cosmotechnics: For a Renewed Relation between Technology and Nature in the Anthropocene, Techné: Research in Philosophy and Technology, vol. 21, n° 2, 2017, p. 319–341.]] ; [[2021_hui_La Question de la technique en Chine | Hui Yuk, La Question de la technique en Chine, PARIS 12, Editions Divergences, 2021, 332 p.]]). [^35]: Traduction personnelle: «  I have elided any distinction between energy-as-knowledge and energy-as-fuel. Rather than hew to a material-ideational division, the aim is to recognize their mutual entanglement, as well as the multiple lifetimes and histories that were assembled into fossil-fueled systems and interpreted through the science of energy. Steam engines are modern, the word energy and its philosophies are ancient, but the fossil fuels are more palpably older still-exploding time capsules that originated in a world without humans. Rather than approach these histories linearly, it is more helpful to imagine time in loops and spirals […]» ([[2019_daggett_The birth of energy | Daggett Cara New, The birth of energy: fossil fuels, thermodynamics, and the politics of work, Durham, Duke University Press, 2019, 268 p, p. 25.]]) - je souligne. [^36]: [[2020_marrec_Énergie en durée, mémoire en agir | Marrec Anaël, Énergie en durée, mémoire en agir, Socio-anthropologie, n° 42, 2020, p. 9–21.]] [^37]: Pour reprendre Yves Citton dans sa préface du « Petit manuel de démocratie énergétique » ([[2025_coopdesmilieux_Petit manuel de démocratie énergétique | Coop des milieux, Petit manuel de démocratie énergétique: faire communautés comme mode de réappropriation politique, Rennes, Editions du commun, 2025, p. 11-14.]]) [^38]: [[2021_hui_La Question de la technique en Chine | Hui Yuk, La Question de la technique en Chine, PARIS 12, Editions Divergences, 2021, 332 p, p. 229.]]. À propos de la géométrie Yuk Hui souligne que « la géométrie [pour les Grecs] était fondamentale à la fois pour la technique et pour la justice » et que « les Grecs entretiennent avec la géométrie [une] relation « cosmotechnique » » (p. 109-110). [^39]: [[2021_hui_La Question de la technique en Chine | Hui Yuk, La Question de la technique en Chine, PARIS 12, Editions Divergences, 2021, 332 p, p. 113.]]. Yuk Hui précise par ailleurs en note 2 p. 229 que « lorsque Grannet et Jullien affirment que le concept de temps n'a pas été élaboré en Chine, ils veulent dire que, malgré l'existence de systèmes de numérotation des dates et des années, la perception et la conception du temps sont restées étroitement liées à des événements concrets plutôt qu'à un concept de temps abstrait ». À propos du temps en Chine, je n'ai pas eu le temps d'approfondir ce qu'en disent justement Marcel Granet et François Jullien. [^40]: Pour Yuk Hui: « la géométrie est une spatialisation du temps » en ce sens qu'« elle exprime visuellement le mouvement du temps […] et extériorise le temps » ([[2021_hui_La Question de la technique en Chine | Hui Yuk, La Question de la technique en Chine, PARIS 12, Editions Divergences, 2021, 332 p, p. 228.]]). [^41]: [[2021_hui_La Question de la technique en Chine | Hui Yuk, La Question de la technique en Chine, PARIS 12, Editions Divergences, 2021, 332 p, p. 130.]]. Pour bien comprendre ce que veut dire Yuk Hui, il me semble qu'il faut avoir en tête qu'il s'évertue ici à replacer le concept de technique dans son cadre ontologique, épistémique et cosmologique propre (occidental et chinois) afin d'en faire ressortir les déterminants. [^42]: [[2022_stengers_Cosmopolitiques | Stengers Isabelle, Cosmopolitiques, Paris Le Plessis-Robinson, les Empêcheurs de penser en rond-la Découverte, 2022, p. 80.]]. Cette conception est par ailleurs la base de la pensée cybernétique qui, pour parachever son projet, doit rendre le monde calculable pour être gouvernable et donc mesurable ([[2021_rappin_D’univocité en rétroaction | Rappin Baptiste, D’univocité en rétroaction : la critique de la cybernétique dans la pensée de Heidegger, tic&société, n° Vol. 15, N° 1, 2021, p. 41–67.]]. [^43]: En lien avec la notion de « spatialisation du temps » souligné par Yuk Hui ([[2021_hui_La Question de la technique en Chine | Hui Yuk, La Question de la technique en Chine, PARIS 12, Editions Divergences, 2021, 332 p, p. 228.]]), il serait intéressant de creuser ce que dit l'invisibilisation des infrastructures énergétiques - notamment électriques - et de communication - datacenters -, analysée par Fanny Lopez, sur notre rapport au temps tant du point de vue de l'énergie que des technologies de l'information et de la communication (voir [[2023_lopez.diguet_Sous le feu numérique | Lopez Fanny, Diguet Cécile, Sous le feu numérique: spatialités et énergies des data centers, Genève, MētisPresses, 2023.]]; [[2022_lopeza_À bout de flux | Lopez Fanny, À bout de flux, Éditions Divergences, 2022.]]; [[2019_lopez_L'ordre électrique | Lopez Fanny, L'ordre électrique: infrastructures énergétiques et territoires, Genève, MetisPresses, 2019.]]; [[2018_lopez_La perte du lieu | Lopez Fanny, La perte du lieu : les infrastructures du capitalocène, in Politique des infrastructures, 2018, p. 81–95.]].). En effet, il me semble qu'il y a ici un sujet intéressant sur ce que font ces aménagements au temps et à sa perception/relation. Une hypothèse serait que cette invisibilisation participe d'un rapport « présentiste » au temps: si on ne voit pas les infrastructures alors même que nous savons qu'elles existent - puisque nous consommons leurs produits, alors le temps qu'elles expriment et qu'elles incarnent est soit inexistant (instantanée) soit infini (perpétuité). Dans les deux cas, paradoxalement, il dénote d'une dissolution de la durée mesurable. [^44]: Les cas d'études de Olivier Laboussiere et Alain Nadaï sur les « contemporanéités bas carbone » en donnent un aperçu ([[2020_labussiere.nadai_Temporalités entremêlées | Labussière Olivier, Nadaï Alain, Les temporalités entremêlées des processus de transition énergétique, Socio-anthropologie, n° 42, 2020, p. 93–106.]]). [^45]: [[2023_huia_For a Technodiversity in the Anthropocene | Hui Yuk, For a Technodiversity in the Anthropocene, 2023.]] [^46]: [[2021_hui_La Question de la technique en Chine | Hui Yuk, La Question de la technique en Chine, PARIS 12, Editions Divergences, 2021, 332 p, p. 241.]]. Il me semble important ici de préciser d'où parle Yuk Hui: il parle initialement depuis « On the existence of digital objects » ([[2016_hui_On the existence of digital objects | Hui Yuk, On the existence of digital objects, Minneapolis, Minn. London, University of Minnesota press, 2016.]]), à savoir depuis notamment la technique informatique et les technologies de l'information et de la communication. Il situe son propos en opposition à l'hégémonie de la Silicon Valley dans la pensée de la technologie et cherche à comprendre et à définir un cadre de pensée et opératoire pour réhabiliter, de manière renouveler, des formes de penser et d'agir la technique qui s'émancipent de la domination modernisatrice occidentale. L'objectif afficher de ce projet est de retrouver adéquation et ajustement aux racines cosmologiques qui constituent des manières différentes de se rapporter au monde qu'on soit en France, en Chine , en Inde ou au Pérou pour littéralement « éviter [l]a destruction totale [de la civilisation chinoise] au cours de l'Anthropocène » ([[2021_hui_La Question de la technique en Chine | Hui Yuk, La Question de la technique en Chine, PARIS 12, Editions Divergences, 2021, 332 p, p. 216.]]). [^47]: Discuté infra dans section [[[m2-futur]09 - Héritage et réduction cosmotechnique#Héritage et réduction cosmotechnique.|Héritage et réduction cosmotechnique.]]. [^48]: [[2021_hui_La Question de la technique en Chine | Hui Yuk, La Question de la technique en Chine, PARIS 12, Editions Divergences, 2021, 332 p, p. 228.]] (je souligne). [^49]: Voir infra section [[#Cosmotechnique discursive des futurs: la futurologie énergétique comme dispositif technique discursif d'ordonnancement du monde.|Cosmotechnique discursive des futurs: la futurologie énergétique comme dispositif technique discursif d'ordonnancement du monde.]]. [^50]: [[2023_huia_For a Technodiversity in the Anthropocene | Hui Yuk, For a Technodiversity in the Anthropocene, 2023.]] [^51]: [[2015_hartog_Régimes d'historicité | Hartog François, Régimes d'historicité: présentisme et expériences du temps, Paris, Éditions Points, 2015, p.29.]] [^52]: Les expériences de Prats-Mollo-la-Preste ainsi que celle de Énergies de Nantes et, dans une moindre mesure, celle de DAISEE, nous parlent de ces articulations, par l'enquête (voir infra section [[[m2-futur]10 - Pratiques situées et instituantes - des bouts de futurs au présent#Pratiques situées et instituantes: des bouts de futurs au présent.|Pratiques situées et instituantes: des bouts de futurs au présent.]]). [^53]: Pour peu que ce processus de médiation ait encore un sens dans une société où l'accélération semble figer même le temps et encapsuler passé-présent-futur dans une même strate temporelle: l'instant. [^54]: J'utilise le terme « ordonnancement » en regard de son usage chez Yuk Hui pour définir ce qui construit notre rapport au monde. Ainsi, l'ordre cosmique et l'ordre moral ordonne le monde au sens où ils construisent et définissent notre rapport au monde - à l'univers d'un côté, à la société de l'autre. [^55]: [[2019_daggett_The birth of energy | Daggett Cara New, The birth of energy: fossil fuels, thermodynamics, and the politics of work, Durham, Duke University Press, 2019, 268 p, p. 69.]] (je souligne). [^56]: Voir infra, note 15 de l'Introduction. [^57]: [[2022_daggett_Green-ing masculinity | Daggett Cara New, Green-ing masculinity ? Ecomodernism and electric trucks, Autonomy, 2022, https://autonomy.work/portfolio/ecomodern-masculinity/.]] ; [[2023_daggett.amezieux.ea_Pétromasculinité | Daggett Cara New, Amézieux Clément, Lopez Fanny, Pétromasculinité: du mythe fossile patriarcal aux systèmes énergétiques féministes, Marseille, Wildproject, 2023.]] ; [[2022_daggett.labuski.ea_Designing feminist energy systems | Daggett Cara New, Labuski Christine, Bell Shannon Elizabeth, Designing feminist energy systems: climate politics beyond 'jobs' and 'babies', Autonomy, 2022, https://autonomy.work/portfolio/feminist-energy-systems/.]] [^58]: « Perhaps the most telling and politically consequential definition of energy is the engineer's: *energy is the ability to do work »* ([[2019_daggett_The birth of energy | Daggett Cara New, The birth of energy: fossil fuels, thermodynamics, and the politics of work, Durham, Duke University Press, 2019, 268 p, p. 70.]]). [^59]: « [T]hermodynamics does not simply describe a preexisting thing called energy, but rather *invents* energy as a unit of accounting (and work and waste), thereby offering new governance strategies that were particularly useful to Victorian industry. » ([[2019_daggett_The birth of energy | Daggett Cara New, The birth of energy: fossil fuels, thermodynamics, and the politics of work, Durham, Duke University Press, 2019, 268 p, p. 111.]]). [^60]: Traduction personnelle: « The philosophies of energeia, pneuma, qi, or prana advanced different visions of the cosmos. […] Good governance of qi [(relevant de la cosmologie chinoise et japonaise)] or prana [ (relevant de la cosmologie indienne) ] might entail balance and harmony rather than constant change » Daggett, *[[2019_daggett_The birth of energy | Daggett Cara New, The birth of energy: fossil fuels, thermodynamics, and the politics of work, Durham, Duke University Press, 2019, 268 p, p. 20.]].* [^61]: Naturaliste est entendu ici au sens d'une des quatre composantes cosmologiques qui trame le monde selon Philippe Descola (écouter notamment [[2018_descola_La composition des collectifs | Descola Philippe, _La composition des collectifs : formes d’hybridation_, Cours du Collège de France (coll. « Anthropologie de la nature »), 2018.]]; pour une entrée plus littéraire voir [[2005_descola_Par-delà nature et culture | Descola Philippe, Par-delà nature et culture, Paris?, NRF : Gallimard, 2005, 623 p.]]); pour une entrée synthétique voir [[2021_hui_La Question de la technique en Chine | Hui Yuk, La Question de la technique en Chine, PARIS 12, Editions Divergences, 2021, 332 p, p. 59-60.]]. [^62]: Traduction personnelle: « In its manifestation as energy/fuel, energy imports the physical and cultural meanings of one particularly dominant figuration of energy: that of the science of energy, or thermodynamics » ([[2019_daggett_The birth of energy | Daggett Cara New, The birth of energy: fossil fuels, thermodynamics, and the politics of work, Durham, Duke University Press, 2019, 268 p, p. 20.]]) [^63]: Faisant un parallèle avec la théorie de l'évolution, Cara N. Daggett souligne: « Evolution speculates on the general mechanism for how organisms change over time, but the science of energy purports to explain change, in sometimes atomic detail, everywhere and across time, from geological actions to human labor and planetary motion. » ([[2019_daggett_The birth of energy | Daggett Cara New, The birth of energy: fossil fuels, thermodynamics, and the politics of work, Durham, Duke University Press, 2019, 268 p, p. 68.]]) [^64]: « As a Western concept, energy combines a materialism, in the description of activity, with moralism, expressing a bias toward dynamism over stasis. The bias toward dynamism accords with what Arjun Appadurai has described as "trajectorism," a "narrative trap" of the West that serves as the central faith of modernity. » ([[2019_daggett_The birth of energy | Daggett Cara New, The birth of energy: fossil fuels, thermodynamics, and the politics of work, Durham, Duke University Press, 2019, 268 p, p. 18.]]). [^65]: Cette proposition est cependant à nuancer au regard du cadre d'existence de l'expérience thermodynamique. En effet, les principes de la thermodynamique s'entendent, dans leur perspective phénoménologique et macroscopique, comme ayant des champs d'application idéaux (gaz parfait, système fermé, transformation réversible…) et, dans leur perspective statistique et microscopique, comme étant fondamentalement indéterminables mais statistiquement déterminés (théorie de la cinétique des gaz expliquant la nature et l'origine de la température - mesure de l'énergie cinétique statistique des molécules agitées par le mouvement brownien - et la pression - créée par les chocs statistiques des molécules sur la paroi du récipient contenant le gaz). Pour le dire autrement, la lecture du monde par la thermodynamique se veut idéal et statistique expliquant les ressorts de transformations réelles dont les situations font intervenir des paramètres que la thermodynamique aurait bien du mal à prendre en compte (ce qui tend à s'amenuiser à mesure que les capacités de calcul et d'objectivation du monde augmentent). A ce propos, Norbert Wiener saisi très bien cette relation: « the Newtonian physics, the sequence of physical phenomena is completely determined by its past and in particular by the determination of all positions and momenta at any one moment. In the complete Gibbsian theory, it is still true that with a perfect determination of the multiple time series of the whole universe the knowledge of all positions and momenta at any one moment would determine the entire future. […] The great contribution of Heisenberg to physics was the replacement of this still quasi-Newtonian world of Gibbs by one in which the time series can in no way be reduced to an assembly of determinate threads of development in time. In quantum mechanics, the whole past of an individual system does not determine the future of that system in any absolute way but merely the distribution of possible futures of the system. » Norbert Wiener continue en enfonçant le clou de l'indétermination tant du passé que du présent et du futur: « In general, there is no set of observations conceivable which can give us enough information about the past of a system to give us complete information as to its future. »([[2019_wiener_Cybernetics | Wiener Norbert, Cybernetics: Or Control and Communication in the animal and the machine, Cambridge, Massachusetts, The MIT Press, 2019, 303 p, p. 126.]]). [^66]: Voir infra, note 35 section [[#Asymétrie entre l'expérience et l'attente: la prégnance du temps.|Asymétrie entre l'expérience et l'attente: la prégnance du temps.]]. [^67]: Ou plus précisément une *géo-théologie* pour reprendre Cara N. Daggett, à savoir une forme de théologie (implicite ou explicite), qui prend ses racines dans le protestantisme victorien, et qui relie les lois physiques à un ordre moral et politique naturel. C'est une manière de penser le monde où l'énergie fossile est investie d'un sens moral (le travail c'est la vertu ; la dissipation c'est le péché), où l'exploitation énergétique devient une forme de destinée nationale ou mission divine (notamment pour les empires occidentaux), et où la loi de l'entropie (seconde loi de la thermodynamique) est interprétée comme une métaphore du déclin moral qu'il faudrait ralentir par le labeur. [^68]: [[2019_daggett_The birth of energy | Daggett Cara New, The birth of energy: fossil fuels, thermodynamics, and the politics of work, Durham, Duke University Press, 2019, 268 p, p.19.]] [^69]: Voir infra section [[[m2-futur]06 - La futurologie énergétique comme étude des futurs de l'énergie#L'énergie dans l'étude des futurs.|L'énergie dans l'étude des futurs.]]. [^70]: La notion d'*ontopolitique* est à rapprocher de ce que Michel Foucault à nommer *biopolitique*. Pour autant, je prends le parti d'utiliser ontopolitique car, dans la perspective de saisir le rôle de l'énergie - et de la futurologie énergétique - dans leur potentiel de configuration de mondes, il me semble qu'au delà des corps vivants, le sujet de ce qui gouverne les existants et les régimes de réalités est plus pertinent. L'ontopolitique désigne le pouvoir de configurer le réel, d'instituer ce qui a droit d'exister ou non. À ce titre, elle paraît ajustée à la problématique de ce mémoire. [^71]: [[2014_boyer_Energopower | Boyer Dominic, Energopower: An Introduction, Anthropological Quarterly, vol. 87, n° 2, 2014, p. 309–333.]]; [[2019_boyer_Energopolitics | Boyer Dominic, Energopolitics: wind and power in the Anthropocene, Durham, Duke university press, 2019.]], ainsi que le chapitre « Energopolitics » dans [[2019_daggett_The birth of energy | Daggett Cara New, The birth of energy: fossil fuels, thermodynamics, and the politics of work, Durham, Duke University Press, 2019, 268 p.]]. [^72]: C'est déjà ce que soulignaient Ilya Prigogine et Isabelle Stengers à propos de la thermodynamique comme modèle de penser: « Ce n'est pas la neutralité scientifique, mais un imaginaire politique du désordre, qui a donné à l'entropie sa charge symbolique et morale. La seconde loi de la thermodynamique a été interprétée comme une métaphore du déclin, du désordre, de la fin inéluctable, devenant un modèle implicite pour penser l'histoire, la société, et la culture. » ([[1983_prigogine.stengers_La nouvelle alliance | Prigogine Ilya, Stengers Isabelle, La nouvelle alliance: métamorphose de la science, Paris, Gallimard, 1983.]]). [^73]: [[2020_missemer.nadaud_Energy as a factor of production | Missemer Antoine, Nadaud Franck, Energy as a factor of production: Historical roots in the American institutionalist context, Energy Economics, vol. 86, 2020, p. 104706.]]. Plus largement, voir [[2016_ward.sutton.ea_Decoupling GDP Growth from Environmental Impact | Ward James D., Sutton Paul C., Werner Adrian D., et al., Is Decoupling GDP Growth from Environmental Impact Possible?, PLOS ONE, vol. 11, n° 10, 2016, p. e0164733.]]. [^74]: Traduction personnelle : « What made thermodynamics so unique and successful was that it managed to marry the life-force tradition, which tended toward ideals of balance, to an understanding of heat transformations. Heat transformations propelled the new steam engines, and these were inherently machines of change, rather than symbols of harmony. » ([[2019_daggett_The birth of energy | Daggett Cara New, The birth of energy: fossil fuels, thermodynamics, and the politics of work, Durham, Duke University Press, 2019, 268 p, p. 20.]]). [^75]: Je reprends cette notion d'habiter colonial qui me semble tout à fait approprié à l'énergie (il « est géographique », « se fonde sur l'exploitation de la terre et de la nature » et « est altéricide ») de Malcom Ferdinand ([[2019_ferdinand_Une écologie décoloniale | Ferdinand Malcom, Une écologie décoloniale: penser l'écologie depuis le monde caribéen, Paris, Éditions du Seuil, 2019, 461 p.]]). [^76]: [[2019_andersson_The Future of the World | Andersson Jenny, The Future of the World : Futurology, Futurists and the Struggle for the Post Cold War Imagination, 2019.]]. Jenny Andersson précise que par *device* elle entend ici dispositif au sens de Foucault (voir aussi [[2020_nicolas-le-strat_Dispositif | Nicolas-Le-Strat Pascal, Dispositif, Pascal NICOLAS-LE STRAT, 2020, https://pnls.fr/dispositif/.]]. [^77]: Voir infra, section [[#Asymétrie entre l'expérience et l'attente: la prégnance du temps.|Asymétrie entre l'expérience et l'attente: la prégnance du temps.]]. [^78]: « As the philosopher of science Bruce Clarke notes, energy was "a discipline for the production of the sort of knowledge that enables persons *to seize powers previously reserved to the agency of the divine*" » ([[2019_daggett_The birth of energy | Daggett Cara New, The birth of energy: fossil fuels, thermodynamics, and the politics of work, Durham, Duke University Press, 2019, 268 p, p. 24.]]) - je souligne. [^79]: Il est d'ailleurs intéressant de noter l'usage du mot « scénario » comme dans le processus de production d'un film ou d'une pièce de théâtre: il s'agit de jouer le monde afin d'en donner une représentation qui soit captée et traitée par un·e spectateur·rice qui en ressortira si ce n'est transformée sinon touché·e. [^80]: [[2015_amar_Prospective non-prédictive | Amar Georges, Prospective non-prédictive: Pour une conception paradoxale du futur, 2015.]] [^81]: Voir infra, section [[[m2-futur]06 - La futurologie énergétique comme étude des futurs de l'énergie#La futurologie énergétique comme étude des futurs de l'énergie.|La futurologie énergétique comme étude des futurs de l'énergie.]] [^82]: Voir citation en tête de chapitre. [^83]: Dans le chapitre « Au cœur de la machine: fabriquer des futurs énergétiques au sein d'une agence d'État » (voir infra, section [[[m2-futur]07 - Pratiques futurologiques instituées dans l'énergie - expérience de prospective institutionnelle#Au cœur de la machine: fabriquer des futurs énergétiques au sein d'une agence d'État.|Au cœur de la machine: fabriquer des futurs énergétiques au sein d'une agence d'État.]]) la représentation de Thomas Baumgartner et Atle Midttun ne montre pas autre chose (voir Figure [[[m2-futur]07 - Pratiques futurologiques instituées dans l'énergie - expérience de prospective institutionnelle#^fig-1987-baumgartner-midttun-politics-of-energy-forecasting-analytical-forecast|Modèle analytique de la prévision et jeux d'acteurs entre mo…]]). [^84]: C'est une manière autre de dire ce que Yuk Hui dit en note 45 de l'introduction de ce mémoire, à savoir qu' « une cosmotechnique correspond à l'unification, dans les activités techniques, des ordres cosmique et moral […] » [^85]: Voir notamment [[2023_huia_For a Technodiversity in the Anthropocene | Hui Yuk, For a Technodiversity in the Anthropocene, 2023.]]; ou encore [[2021_hui_La Question de la technique en Chine | Hui Yuk, La Question de la technique en Chine, PARIS 12, Editions Divergences, 2021, 332 p, p. 55-56.]]. [^86]: C'est aussi ce que souligne Yuk Hui note 45 de l'introduction de ce mémoire: « […] or ces ordres diffèrent d'une société à l'autre – par exemple, les Chinois n'avaient pas le même concept de morale que les Grecs. » [^87]: Au concept de *technodiversité* mobilisé par Yuk Hui pour penser notamment de manière opérante la notion de *cosmotechnique* répond celui de *futurodiversité* pour effectivement penser la futurologie comme cosmotechnique discursive des futurs. Voir notamment: [[2017_hui_On Cosmotechnics | Hui Yuk, On Cosmotechnics: For a Renewed Relation between Technology and Nature in the Anthropocene, Techné: Research in Philosophy and Technology, vol. 21, n° 2, 2017, p. 319–341.]] et [[2020_crevoisier.hui.ea_Produire des technologies alternatives | Crevoisier Michaël, Hui Yuk, Ballast, Entretien Yuk Hui : « Produire des technologies alternatives », Ballast, 2020, https://www.revue-ballast.fr/yuk-hui-produire-des-technologies-alternatives/.]]. [^88]: Propos conclusif de la première partie de « La question de la technique en Chine » ([[2021_hui_La Question de la technique en Chine | Hui Yuk, La Question de la technique en Chine, PARIS 12, Editions Divergences, 2021, 332 p, p. 216-217.]]). [^89]: Dans la perspective de faire une histoire par-en-bas - populaire et sociale - de la futurologie énergétique, il me semble compliquer de ne pas investiguer ce champ de production de futurs reposant sur ce qui pourrait être appelé des *futurologies mineures* ou *subalternes*. Aussi, je me risquerai plus loin dans ce mémoire, sur la base d'expériences de terrain, à montrer que cette pluralisation existe même au sein d'un même cadre cosmologique (voir infra chapitre [[[m2-futur] Sommaire#Pluralisation et potentialisation des futurs.|Pluralisation et potentialisation des futurs.]]). [^90]: Voir infra, section [[[m2-futur]06 - La futurologie énergétique comme étude des futurs de l'énergie#La futurologie énergétique: un exercice en mouvement.|La futurologie énergétique: un exercice en mouvement.]]. [^91]: L'usage du mot *crise* à son importance car on le voit notamment se systématiser à partir des choc-pétroliers et tout au long des décennies qui suivent (voir, à ce propos, [[2022_fressoz_La transition énergétique, de l'utopie atomique au déni climatique | Fressoz Jean-Baptiste, La “transition énergétique”, de l'utopie atomique au déni climatique, USA, 1945-1980, Revue d'Histoire Moderne et Contemporaine, 2022, p. 14.]]. Cette systématisation impose une manière de voir et lire le monde selon une grille VUCA (Volatility-Uncertainty-Complexity-Ambiguity) - ou encore TUNA (Turbulent-Uncertain-Novel-Ambiguous), BANI (Brittle-Anxious-NonLinear-Incomprehensible) ou RUPT (Rapid-Unpredictable-Paradoxical-Tangle) - instaurant l'incertitude, la volatilité ou encore la turbulence comme norme, et déterminant par la même les typologies de moyens à mobiliser pour anticiper ou réduire le risque (*gérer le risque* ). C'est, par exemple, ce que nous apprend la lecture de [[2023_welluma_Energizing neoliberalism | Wellum Caleb, Energizing neoliberalism: the 1970s energy crisis and the making of modern America, Baltimore, Johns Hopkins University Press, 2023, 251 p.]] sur le ressort de la financiarisation de l'énergie au tournant des chocs pétrolier qui s'impose comme réponse à la stabilisation des prix en contexte de volatilité et d'imprédictibilité.