# Héritage et réduction cosmotechnique. Le constat de la domination d'une certaine forme d'épistémologie de l'énergie au profit d'une tendance homogénéisante des manières de se rapporter au monde ne semble laisser que très peu de place quant aux potentiels de renversement que pourrait apporter le futur. À cela, il semble important d'apporter deux précisions. La première est que la futurologie, loin de se préoccuper du futur, se préoccupe de futurs. À ce titre, il réside, dans cette ouverture, des possibilités, si ce n'est de renversement sinon de rééquilibrage et - qui sait - d'hybridation des visions, ne serait-ce que par la pluralité des manières de faire futur. La seconde est que l'exercice futurologique s'inscrit lui-même dans une histoire longue[^1] qui a aussi été fortement marquée (même si relativement tardivement) par la modernisation[^2]. J'ai tenté de montrer dans « Une brève histoire de la futurologie »[^3] à quel point elle s'est constituée - et homogénéisée -, au même titre que l'énergie, en science moderne - impérialiste - du futur. Dans « L'énergie dans l'étude des futurs »[^4], je me suis essayé à préciser en quoi, au cours de la récente histoire de l'étude des futurs dans l'énergie, celle-ci s'est vue d'autant plus outillée dans son travail des futurs par la modernité qu'elle prenait conscience de sa criticité dans la reproduction des modes de vie capitalistes industriels. Enfin, dans « La futurologie énergétique: un exercice en mouvement »[^5] je me suis efforcé de remettre en contexte le cadre de déploiement de la futurologie énergétique depuis les années 70. Il s'avère qu'au long processus de structuration des manières de faire futur dans l'énergie, la période post-choc pétrolier, au tournant des années 80 (finalement très peu étudiée sur le champ de la production de futurs énergétiques), marque une rupture dans les manières de traiter - à grande échelle - les avenirs énergétiques. Aussi, en regard de ce que nous apprend le chapitre précédent (« Cadre épistémique de la futurologie énergétique »), je propose ici de m'attarder sur ce qui se joue en termes d'héritage et de réduction cosmotechnique au tournant des années 70-80 pour la futurologie énergétique, et donc pour les mondes à venir qui nous sont - majoritairement et institutionnellement - proposés. J'insisterai principalement sur deux moments qui me paraissent clés dans la construction de la futurologie énergétique moderne: l'importance de l'idéologie cybernétique dans le travail des futurs et le processus de financiarisation de l'énergie qui a fondamentalement changé le rapport au temps et au futur dans l'énergie. ## La futurologie énergétique comme projet cybernétique: un gouvernement des futurs par les nombres. > « Gouverner c'est prévoir et décider. » — Adolphe Thiers, *Le Courrier français* (1831)[^6] > « Models are systematic codifications of cognitive and social structures, developed by actors to promote their interests and/or world views. » — Thomas Baumgartner and Atle Midttun, *The politics of energy forecasting* (1987)[^7] > « We should consider contemporary aspects of future creation and scénarios as highly powered geopolitical devices that are intimately involved in ordering our visions of global capitalism. » — Jenny Andersson, *The Future of the World: Futurology, Futurists and the Struggle for the Post Cold War Imagination* (2019)[^8] S'il est difficile de trouver une définition unifiée de la cybernétique, il n'en reste pas moins que l'histoire de sa conception donne quelques pistes de compréhension tant de la cosmologie que de l'épistémologie qui la sous-tendent. Comme mentionné au chapitre « Une brève histoire de la futurologie: une science - impérialiste - des futurs »[^9]: elle s'incarne aussi bien dans « une volonté d'affranchissement des barrières organiques et mécaniques dans la connaissance du monde - et de son pendant totalisant par la modélisation notamment -, que dans son versant contre-culturel et de production alternative de visions du monde ». Cette« cyberculture »[^10] qui se développe à cette époque construit la matrice de pensée de nos relations au monde et aux futurs, qu'elle soit culturelle ou contre-culturelle. Elle opère selon moi, au même titre que la thermodynamique avec l'énergie, d'un renversement épistémologique de ce que l'on pourrait appeler, après Hartmut Rosa, « une sociologie de la relation au monde »[^11]. La référence ici à la thermodynamique n'est pas fortuite car elle est, en effet, constitutive des fondements de la pensée cybernétique. La cybernétique peut être considérée comme une « science générale de la régulation et des communications dans les systèmes naturels et artificiels »[^12] dont les deux piliers principaux sont l'information et la rétroaction (ou la commande)[^13]. L'une et l'autre marchent de concert dans la perspective de réduire l'entropie d'un système et de tendre vers des formes stables (prédictibles), ou du moins d'ordonner à des fins de contrôle et de prévision. À ce titre, comme le montre la présentation de Ronan le Roux dans la version traduite en français de *Cybernetics*[^14], l'objectif de la cybernétique, partant des « comportements » (ou de ce que les données en captent permettant de les caractériser) est d'arriver, par le jeu de rétroactions, à des formes de « prédictions » (voir Figure [[#^fig-1950-wiener-comportements|Classification des comportements indépendante de la «~nature…]][^15]). Cette classification a pour fonction de réduire et, au final, d'éliminer le caractère contingent des comportements (machiniques et vivants) en (1) permettant « la systématisation de tests de plus en plus complexes sur les organismes par la définition d'une unique catégorie de comportements » (celle des comportements prédictifs); (2) montrant l'importance des « buts contrôlés par rétroaction » (ce que Wiener appelle téléologie) dans une perspective prédictive; et (3) « révélant le caractère uniforme [et donc calculable] de l'analyse comportementale des machines ou des vivants et ce peu importe la complexité de leur comportement »[^16]. ![[1950_wiener_classification-comportement.png]] *Classification des comportements indépendante de la « nature » des êtres concernés.* ^fig-1950-wiener-comportements Il s'agit donc pour la cybernétique de participer d'une réduction, si ce n'est d'un affranchissement, du caractère entropique du monde. La théorie centrale de la cybernétique est celle que Norbert Wiener mentionne comme « théorie de la quantité d'informations » (« theory of the amount of the information »[^17]). Celle-ci stipule que la quantité d'informations (d'un système) est liée à la notion d'entropie: autant la quantité d'information d'un système est une mesure de son degré d'organisation, autant l'entropie d'un système est une mesure de son degré de désorganisation[^18]. Aussi, la composante centrale de la cybernétique est-elle définie en regard de la seconde loi de la thermodynamique. Plus encore, elle s'y oppose dans une lutte entre l'ordre et le désordre, assumant que « l'une [l'information] est le négatif de l'autre [l'entropie] »: « Fondamentale, en cybernétique, est l'identification de la nature de l'information – qui est le logarithme négatif d'une probabilité – au négatif de l'entropie. Cette relation n'est pas simplement formelle, puisque, comme l'a montré Szilard, le démon de Maxwell nous donne un moyen de transformer l'information en perte d'entropie »[^19]. Prenant en considération les limites de la thermodynamique newtonienne et gibsonnienne (l'une phénoménologique l'autre statistique), et de la mécanique quantique dans leur impossibilité à prédire les résultats et conséquences des phénomènes en question[^20], Wiener cherche à les dépasser avec la cybernétique. Cette construction s'insère pleinement dans le projet totalisant d'explication et de représentation du monde par la thermodynamique décrite plus haut[^21]; elle le prolonge même en proposant de s'affranchir de la part chaotique du monde. En ce sens, la cybernétique participe d'un renforcement épistémique et cosmologique et d'une mise au travail de toutes les composantes du monde qui devient source de données - et ressource du système cybernétique. La futurologie énergétique hérite donc doublement du projet cybernétique autant que le projet cybernétique hérite de la futurologie et de l'énergie: elles partagent la même racine thermodynamique et elles visent toutes deux une forme de contrôle sur le futur[^22]. Une des conséquences de cette filiation cybernétique est la prédominance des systèmes techniques et de la technologie (notamment informatique) dans l'exercice de la représentation (que ce soit du réel ou du futur), et donc dans la définition des choix et potentiellement dans les prises de décision. « Expert knowledge is therefore an unavoidable fact » soulignait Louis Puiseux en 1987[^23], comme le confirme par ailleurs l'expérience de prospective de l'ADEME[^24]. Haud Guéguen et Laurent Jeanpierre ne disent pas autre chose lorsqu'ils soulignent que « [l]'usage, pour dire et prédire le champ des possibles, des savoirs sur l'homme et la société, adossé à des technologies mathématiques nouvelles comme les statistiques et le calcul des probabilités, s'est lentement imposé comme un fait central de l'action gouvernementale aussi bien pour l'État et les pouvoirs publics que pour les entreprises privées » en y apportant une dimension complémentaire: « le gouvernement du possible doit s'appréhender comme une région du gouvernement par les nombres »[^25]. La futurologie énergétique, telle que discutée ici, prend tous les atours d'un gouvernement du possible dans le sens où elle conditionne les futurs et se dote d'une capacité d'(auto)prévision: « gouverner c'est prévoir et décider ». Comme le souligne Thomas Baumgartner and Atle Midttun, les modèles (modélisation) donnent forme aux futurs (représentation) en fonction de la manière dont ils sont présentés (récit), et, selon les directions plébiscitées, ces prévisions peuvent s'avérer auto-réalisatrices[^26]. Dans le même mouvement, les auteurs poursuivent en mentionnant ce qu'ils appellent « two important side effects » (deux effets secondaires importants) des modèles et des prévisions: la modélisation est (1) une manière de définir la réalité et de donner forme aux débats politiques; (2) c'est aussi un outil puissant de légitimation de décision politique[^27]. En continuité, la modélisation étant un moyen de monopoliser la définition des problèmes au sein d'un environnement politique fragmenté, elle est objet de luttes tant philosophiques que méthodologiques entre intérêts politiques, administratifs et industriels pour faire advenir *leur* futur énergétique[^28]. Cette lutte est en effet déterminante dans la production d'un discours dominant[^29] étant donné que « les perspectives des modèles dominants sont en général aussi les perspectives d'acteurs sociaux puissants »[^30]. Alors quel gouvernement des futurs peut-on (encore) se permettre ? C'est la question que pose la futurologie énergétique lorsqu'elle se réclame d'une cosmotechnique: une cosmotechnique est aussi une technologie de la gouvernementalité. Si l'énergie est « energopolitics »[^31] et la futurologie un « highly powered geopolitical device […] that have the ambitions to shape the social and economic world, manage fundamental forms of social conflict, and create forms of order»[^32], alors nous pouvons lire la futurologie énergétique comme un dispositif de gouvernementalité. J'entends ici dispositif de gouvernementalité comme technologie de gouvernance, de gestion et de normalisation façonnant simultanément l'État, la société et les subjectivités, au-delà du simple appareil de gouvernement d'État. Quelles implications pour le gouvernement des futurs ? En s'inscrivant dans cette filiation cybernétique, par construction et par pratique (la modélisation étant maintenant centrale dans les exercices institutionnels - « sérieux » - de prospective énergétique notamment), il semblerait que la futurologie énergétique fasse entrer avant l'heure le gouvernement des futurs dans le registre de la gouvernance par les nombres[^33]. C'est une double opération de réduction cosmotechnique. D'un côté, l'omniprésence, dans la construction des futurs, des technologies de l'information et de la communication à des fins de modélisation est affectée par et assure le processus d'homogénéisation technologique mondialisée qui s'est accéléré sur les dernières 30 années[^34]. D'un autre côté, le passage de ce que Alain Supiot appelle d'un « gouvernement par les lois à une gouvernance par les nombres » participe d'une réduction du réel à ce que nous en disent les données qui y sont captés et qui le définissent. À ce titre, la futurologie énergétique semble préfigurer et accélérer le processus de transformation du gouvernement des futurs par les nombres. ## Tournant néolibéral post-chocs pétroliers: financiarisation de l'énergie et rapport au temps. > « I do not see the Government's task as being to try to plan the future shape of energy production and consumption. It is not even primarily to balance UK demand and supply for energy. Our task is rather to set a framework which will ensure that the market operates in the energy sector with a minimum of distortion and energy is produced and consumed efficiently. » — Nigel Lawson, Secrétaire d'État à l'Énergie du Royaume-Uni (1982)[^35] > « Capitalism is a system in which actors […] create imaginaries of economic futures » — Jens Beckert, *Imagined futures* (2016)[^36] Au tournant des années 70, passée la sidération politique des chocs pétroliers, l'économie et le social sont toujours fortement sous l'influence de leurs conséquences: l'inflation est élevée, la croissance ralentie, le chômage explose, les déficits publics et commerciaux se creusent pour soutenir l'activité et une crise de la dette majeure des pays du Sud se prépare du fait, notamment, de la hausse des taux d'intérêt du début des années 80[^37]. Les États tentent tant bien que mal de limiter la stagflation[^38] qui s'installe par des politiques économiques keynésiennes (étatisme, interventionnisme et relance par la demande), doxa économique alors en vigueur. Cependant, ils ne parviennent pas à stimuler la croissance et stabiliser les prix: le modèle keynésien montre ses limites. Au début des années 80, le paysage politique et économique se reconfigure significativement. Sur le plan politique, par exemple, Margaret Thatcher arrive au pouvoir au Royaume-Uni au 1979, Ronald Reagan aux États-Unis en 1980 et François Mitterrand en France en 1981. Sur le plan économique, Margaret Thatcher et Ronald Reagan vont mettre en place des politiques néolibérales dont les fondements sont principalement: dérégulation, privatisations, réduction des dépenses publiques et primauté du marché[^39]; François Mitterrand, après avoir tenté une relance socialiste de l'économie, se retrouvera dès 1983 a initié une politique de la rigueur dont les conséquences sont analogues aux politiques néolibérales[^40]: privatisations, dérégulations et ouverture aux marchés financiers. En parallèle, la crise de la dette des pays du Sud, débutée au le Mexique en 1982, entraînera les autres pays dans son sillon, donnant lieu à l'adoption - sous contraintes - de politiques d'ouverture et de libéralisation de ces économies à des fins de retour à l'équilibre[^41]. Le début des années 80 voit donc l'émergence d'une mondialisation financière accrue dont la séquence des années 70 a, semble-t-il, été un accélérateur[^42]. Elle s'inscrit dans ce qui est appelé le « tournant néolibéral ». Je propose dans ce chapitre d'investiguer en quoi nous héritons de ce tournant néolibéral d'une certaine relation au temps et au futur dans la pensée de l'énergie qui découle directement de la convergence entre chocs pétroliers et financiarisation du monde. Pour cela, je m'appuierai notamment sur les travaux de Caleb Wellum qui se donne pour projet de redéfinir le cadre temporel dans lequel s'inscrivent nos rapports à l'énergie à l'aune de la pétroculture, des crises énergétiques et du néolibéralisme[^43]. Suivant Caleb Wellum, le néolibéralisme est à la fois (1) une idéologie sociale et politique qui privilégie le libre marché et la liberté individuelle, (2) une épistémologie totalisante qui voit le monde avec les lunettes de la concurrence dans une économie de marché, et (3) une « rationalité gouvernante » qui utilise la rigueur du marché pour imposer l'austérité[^44]. À ce titre, il s'immisce dans toutes les sphères de la vie dans la perspective soit de renforcer son emprise, soit de prendre (em)prise. C'est le cas de l'énergie des années post-chocs pétroliers, et plus précisément du pétrole - objet des chocs. Au lendemain des crises énergétiques se posent deux questions principales (pour les puissances occidentales): Comment assurer l'approvisionnement énergétique et minimiser les risques de crises dans le futur ? Comment assurer au secteur énergétique un avenir économique florissant sur les court, moyen et long termes ? Une réponse assez claire émerge dans un contexte où le modèle keynésien est en berne, de forte interdépendance mondiale et d'hégémonie américaine tant sur la finance que sur l'énergie: la libéralisation de l'énergie (le pétrole à l'époque) par la finance. Avant que ce processus ne se mette en place le fonctionnement du marché du pétrole était faiblement financiarisé et s'appuyait sur la domination de grands groupes pétroliers internationaux (notamment celles qu'on nommait les « Seven Sisters » - Exxon, Shell, British Petroleum, Mobil, Chevron, Gulf, Texaco issue de l'empire Rockefeller)[^45]. Les prix sont stables et bas (voir Figure [[#^fig-2020-basosi-prix-petrole|Prix nominal et prix réel (en dollars constant 2015) du pétr…]][^46]) et le marché est physique et peu liquide car il repose essentiellement sur des contrats physiques bilatéraux (entre un acheteur et un vendeur) de long terme. ![[2020_basosi_counter-shock_oil-price.png]] *Prix nominal et prix réel (en dollars constant 2015) du pétrole du WTI (Source: US Energy Information Agency (EIA) of the Department of Energy, www.eia.gov.)* ^fig-2020-basosi-prix-petrole Un instrument central de cette libéralisation se met en place dès le lendemain du premier choc pétrolier: *le contrat à terme *(« future contract »); son fonctionnement et appropriation effective ne se fera qu'à la fin des années 70 et son institutionnalisation sous l'administration Reagan en 1983[^47]. Ces contrats à terme sont échangés (comprendre vendus et achetés) sur un marché centralisé appelé *marché à terme*. Aussi, contrairement au marché physique dans lequel s'échange le pétrole via des contrats physiques entre un acheteur et vendeur connus à l'avance, le marché à terme permet d'acheter le contrat à terme sur une place de marché mondialisée: ce n'est plus la ressource qui est l'objet de la vente mais le contrat lui même. Le contrat à terme est un document légal qui assure la réception ou l'approvisionnement d'une quantité standard et spécifique d'un bien (ici le pétrole) à un lieu et une date fixé·es et à un prix négocié, payé au moment de la livraison. Comme le souligne Caleb Wellum: en résumé, les contractants se mettent d'accord sur une transaction dans le futur à un prix décidé dans le présent qui est basé sur l'adéquation entre besoins économiques et perspectives d'évolution du prix dans le futur[^48]. En d'autres termes, et pour reprendre Hartog et Kosseleck, nous sommes dans une situation d'asymétrie structurelle (« by design ») entre l'expérience et l'attente. L'objectif étant de réduire cette asymétrie, tous les moyens de prévision - si ce n'est de prédiction - des prix futurs sont utilisés. Comme tous les agents sont pris dans ce système, il s'agit tant pour le vendeur que pour l'acheteur de se construire une vision rationnelle du prix tout en ayant en tête la maximisation du profit individuel. Caleb Wellum souligne qu'une des hypothèses fortes de ce cadre est que cette recherche de rationalité pousse à la stabilisation de la production et de la consommation en permettant aux entreprises de planifier leur production. « Dans ce cadre, les marchés à termes transforment l'intuition (spéculation sur un futur inconnu) en fait (le prix du pétrole) »[^49]. La spéculation, ou le phénomène spéculatif, inscrit dans la logique néolibérale, est au cœur même du système financier . Il crée un régime d'attente où l'anticipation est la matrice directrice: « the futures market created a space of pure expectation ». Mais la finalité de cette anticipation, ici, n'est pas tant de proposer des futurs (bien que les manipulations de marché soient des formes de futurologies en actes), mais bien d'optimiser ses gains financiers. En cela, le néolibéralisme participe d'une réduction du champ des projections en tendant toutes les forces en direction du marché, de la liberté individuelle, d'un renforcement épistémique et d'une gouvernance par les nombres. En érigeant par ailleurs le court-termisme comme horizon temporel de référence (d'autant plus avec l'intrication de plus en plus forte des outils financiers avec les outils computationnels), il contribue à l'éclatement des temporalités vécues et projetées dans l'énergie. Ce que semble avoir fait la crise énergétique à l'énergie c'est donc de permettre et légitimer la prise de pouvoir économique du néolibéralisme, par la finance, sur notre rapport à l'énergie dans sa capacité: (1) à proposer de la certitude là où l'incertitude règne, (2) à configurer littéralement notre rapport au futur, (3) à instaurer un régime de crise permanente permettant notamment son renouvellement. La futurologie énergétique contemporaine s'est notamment construite dans, par et en réponse aux crises énergétiques dans ce contexte de néolibéralisation. Elle hérite de ces manières de se rapporter au futur tellement elles sont constitutives des modalités de traitement de l'énergie comme commodité/bien marchand. En effet, depuis les années 80 cette logique se diffuse dans tout ce qui peut être « commodifié » - et donc financiarisé - dans l'énergie[^50]. Le tournant néolibéral opère donc lui aussi une forme de réduction cosmotechnique: si tous les pans de l'énergie sont soumis à la logique néolibérale et à son « épistémologie totalisante » alors la futurologie énergétique peut-elle encore se réclamer d'autres épistémologies (du temps notamment) ? Si le tournant néolibéral a participé à une reconfiguration de notre rapport au temps et manière de se rapporter au futur de l'énergie, la futurologie énergétique peut-elle se permettre de penser sous d'autres configurations temporelles ? L'importance donnée ici à ces deux événements (qui sont toujours en cours) ne doit pas cependant évacuer d'autres réalités héritées de la période 70 - 2000. La dette technique ou technologique, par exemple, dont les racines sont souvent politiques et qui sont aussi la résultante de forme d'artisanat dans les décisions qui mènent à tel ou tel choix technique ou technologique, empêche de s'extraire facilement du passé - comme nous pourrons notamment le voir dans la suite avec l'expérience de Prats-de-Mollo-la-Preste[^51]. C'est aussi ce que mentionne Laurent Jeanpierre et Haud Guéguen en soulignant que « la technologie héritée, comme le montre aujourd'hui le cas des centrales nucléaires, s'impose comme un véritable "destin social qui exclut non seulement certains possibles encore à l'état de possibles mais la possibilité réelle d'exclure nombre de possibles déjà réalisés". »[^52]. Cette dette technique ou technologique irrigue par ailleurs encore aujourd'hui les modèles utilisés[^53]. Ces techniques et technologies héritent des cadres de pensées (et de tous les rapports au monde qui y sont adossés) de leurs années de conception, d'amélioration et de mobilisation[^54]. Le processus de désindustrialisation qui s'est mis en place à partir des années 70 est aussi un élément contextuel de taille dans l'héritage socio-technique et politique de la pensée des futurs énergétiques. Il a contribué à une reconfiguration des équilibres énergétiques et des manières de se rapporter au futur. Par exemple, la tertiarisation qui s'inscrit dans le prolongement de la désindustrialisation de la société française participe d'une réduction de la part des énergies fossiles à usage industriel, d'une augmentation des usages diffus et électro-dépendants, d'une légitimation des politiques publiques d'électrification (nucléaire, développement des réseaux…) et d'une délocalisation des consommations fossiles dans d'autres pays. Enfin, peut-être un des plus gros héritages de cette période se retrouve dans la montée et l'ancrage, dans toutes les composantes de la société, de la question climatique qui reconfigure de manière majeur les manières de se projeter. Dans ce cadre, la futurologie énergétique s'aligne sur les objectifs de réduction d'émissions de gaz à effet de serre, ce qui a tendance à fermer les futurs. Par ailleurs, le changement climatique entraîne tant une rhétorique qu'un régime de l'urgence, bousculant et faisant s'entrechoquer les temporalités à l'œuvre. Au même titre que ce que le tournant néolibéral fait à la pensée de l'énergie et ce que la cybernétique et le développement de l'informatique a fait à l'exercice de la futurologie, ces héritages concourent à une même réduction cosmotechnique des manières de traiter les futurs: la futurologie énergétique contemporaine dominante est, dans sa construction et ses pratiques, l'agent d'un mode de reproduction du capitalisme néolibéral[^55]. C'est ce que revêtent les expressions « colonisation des imaginaires », « colonisation du temps », « colonisation des futurs »: c'est un processus de réinvention constante et de renforcement des rapports coloniaux impérialistes[^56]. Pour autant, n'y aurait-il pas d'autres pratiques, relevant moins de la reproduction que de l'engendrement, qui participeraient d'une ouverture d'autres futurs ? Où et comment ces futurs *mineurs* ou *subalternes*, en opposition aux futurs *majeurs* ou *dominants*, se révèlent-ils ? Quels sont les autres cosmotechniques discursives du futur qui cherchent à pluraliser et à hybrider plutôt qu'à homogénéiser et à absorber (voir effacer) ? A partir d'expériences singulières, je souhaiterais proposer, en miroir du tableau précédent, le potentiel qu'à la futurologie énergétique de faire naître des propositions autres lorsque des modalités techniques différentes sont mobilisées. « Plutôt que d'être dans une proposition de futur par l'usage de la modélisation – tirer une courbe puis voir ce qui se passe – ce que je trouve intéressant, c'est le fait social. »[^57]. --- [^1]: Voir infra, section [[[m2-futur]06 - La futurologie énergétique comme étude des futurs de l'énergie#Une brève histoire de la futurologie: une science - impérialiste - des futurs.|Une brève histoire de la futurologie: une science - impérialiste - des futurs.]]. [^2]: Je précise ici en reprenant Yuk Hui ([[2023_huia_For a Technodiversity in the Anthropocene | Hui Yuk, For a Technodiversity in the Anthropocene, 2023.]]) la distinction entre « modernité » et « modernisation » . La modernité est une rupture épistémique et ontologique avec le passé qui a pris place entre le XVIe et XVIIe siècle en Europe et s'est consolidé au XVIIIe siècle (siècle des Lumières) affirmant l'autonomie du sujet humain comme principe central. La modernité constitue donc à la fois une époque (dont la fin est en discussion), une manière de se rapporter au monde (l'affirmation de l'autonomie et du progrès), et un projet de configuration du monde (la transformation du monde par la raison et l'innovation). La modernisation est le processus d'universalisation de la modernité dont les « révolutions industrielles » et la colonisation notamment sont peut-être les agents les plus visibles. [^3]: Voir infra, section [[[m2-futur]06 - La futurologie énergétique comme étude des futurs de l'énergie#Une brève histoire de la futurologie: une science - impérialiste - des futurs.|Une brève histoire de la futurologie: une science - impérialiste - des futurs.]]. [^4]: Voir infra, section [[[m2-futur]06 - La futurologie énergétique comme étude des futurs de l'énergie#L'énergie dans l'étude des futurs.|L'énergie dans l'étude des futurs.]]. [^5]: Voir infra, section [[[m2-futur]06 - La futurologie énergétique comme étude des futurs de l'énergie#La futurologie énergétique: un exercice en mouvement.|La futurologie énergétique: un exercice en mouvement.]] [^6]: [[1831_thiers_Rôle de la Frabce vis-à-vis de l'Europe | Thiers Adolphe, Rôle de la Frabce vis-à-vis de l'Europe, Le Courrier Français n°87, 1831.]] [^7]: [[1987_baumgartner.midttun_The politics of energy forecasting | Baumgartner Thomas, Midttun Atle, The politics of energy forecasting: a comparative study of energy forecasting in Western Europe and North America, Oxford, Clarendon Press, 1987, 314 p, p. 11.]] [^8]: [[2019_andersson_The Future of the World | Andersson Jenny, The Future of the World : Futurology, Futurists and the Struggle for the Post Cold War Imagination, 2019.]] [^9]: Voir infra, section [[[m2-futur]06 - La futurologie énergétique comme étude des futurs de l'énergie#Une brève histoire de la futurologie: une science - impérialiste - des futurs.|Une brève histoire de la futurologie: une science - impérialiste - des futurs.]]. [^10]: [[2008_turner_From counterculture to cyberculture | Turner Fred, From counterculture to cyberculture: Stewart Brand, the Whole Earth Network, and the rise of digital utopianism, Chicago, Ill, University of Chicago Press, 2008.]] [^11]: [[2021_rosa.zilberfarb_Résonance | Rosa Hartmut, Zilberfarb Sacha, Résonance: une sociologie de la relation au monde, Paris, la Découverte, 2021.]] [^12]: « Cybernétique », *Wikipédia*, accédé le 08/08/2024. [^13]: « Le mot grec [pour cybernétique] est le nom de celui qui tient les commandes. Le monde scientifique devient monde cybernétique. Le projet cybernétique du monde suppose, dans sa saisie préalable, que la caractéristique fondamentale de tous les processus calculables du monde soit la commande. La commande d'un processus par un autre est rendue possible par la transmission d'une information. Dans la mesure où le processus commandé renvoie des messages à celui qui le commande et ainsi l'informe, la commande a le caractère de la rétroaction des informations. » (Heidegger, 1983, p. 88 cité dans [[2021_rappin_D’univocité en rétroaction | Rappin Baptiste, D’univocité en rétroaction : la critique de la cybernétique dans la pensée de Heidegger, tic&société, n° Vol. 15, N° 1, 2021, p. 41–67.]]. [^14]: [[2014_wiener.leroux.ea_La cybernétique | Wiener Norbert, Le Roux Ronan, Vallée Robert, et al., La cybernétique information et régulation dans le vivant et la machine, Paris, Éd. du Seuil, 2014.]] [^15]: « Classification des comportements indépendante de la « nature » des êtres concernés », dans [[2014_wiener.leroux.ea_La cybernétique | Wiener Norbert, Le Roux Ronan, Vallée Robert, et al., La cybernétique information et régulation dans le vivant et la machine, Paris, Éd. du Seuil, 2014, p. 12.]] [^16]: Voir [[1943_rosenblueth.wiener.ea_Behavior, Purpose and Teleology | Rosenblueth Arturo, Wiener Norbert, Bigelow Julian, Behavior, Purpose and Teleology, Philosophy of Science, vol. 10, n° 1, 1943, p. 18–24.]]. [^17]: [[2019_wiener_Cybernetics | Wiener Norbert, Cybernetics: Or Control and Communication in the animal and the machine, Cambridge, Massachusetts, The MIT Press, 2019, 303 p.]] [^18]: « The notion of the amount of information attaches itself very naturally to a classical notion in statistical mechanics: that of entropy. Just as the amount of information in a system is a measure of its degree of organization, so the entropy of a system is a measure of its degree of disorganization; and the one is simply the negative of the other. » ([[2019_wiener_Cybernetics | Wiener Norbert, Cybernetics: Or Control and Communication in the animal and the machine, Cambridge, Massachusetts, The MIT Press, 2019, 303 p, p. 17.]]). [^19]: Norbert Wiener cité dans [[2014_wiener.leroux.ea_La cybernétique | Wiener Norbert, Le Roux Ronan, Vallée Robert, et al., La cybernétique information et régulation dans le vivant et la machine, Paris, Éd. du Seuil, 2014, p. 10.]] [^20]: « In general, there is no set of observations conceivable which can give us enough information about the past of a system to give us complete information as to its future [and eventhough] […] in quantum mechanics, the whole past of an individual system does not determine the future of that system in any absolute way but merely the distribution of possible futures of the system.» ([[2019_wiener_Cybernetics | Wiener Norbert, Cybernetics: Or Control and Communication in the animal and the machine, Cambridge, Massachusetts, The MIT Press, 2019, 303 p, p. 126-127.]]). [^21]: Voir infra section [[[m2-futur]08 - Qu'est ce que la futurologie énergétique#Ontopolitique énergétique: l'énergie comme cosmosystème de la mise au travail du monde.|Ontopolitique énergétique: l'énergie comme cosmosystème de la mise au travail du monde.]]. [^22]: De là à y voir une forme de récursivité menant systématiquement à une lecture du monde par la thermodynamique il n'y a qu'un pas, et peut-être par trop moderne. À propos de récursivité voir: [[2019_hui_Recursivity and contingency | Hui Yuk, Recursivity and contingency, London ; New York, Rowman & Littlefield International, 2019, 319 p.]]. [^23]: « Electricity forecasting in France » dans [[1987_baumgartner.midttun_The politics of energy forecasting | Baumgartner Thomas, Midttun Atle, The politics of energy forecasting: a comparative study of energy forecasting in Western Europe and North America, Oxford, Clarendon Press, 1987, 314 p, p. 201.]] [^24]: Voir infra section [[10 - Pratiques situées et instituantes - des bouts de futurs au présent#Pratiques situées et instituantes: des bouts de futurs au présent.|Pratiques situées et instituantes: des bouts de futurs au présent.]]. [^25]: [[2022_gueguen.jeanpierre_La perspective du possible | Guéguen Haud, Jeanpierre Laurent, La perspective du possible: comment penser ce qui peut nous arriver, et ce que nous pouvons faire, Paris, la Découverte, 2022, p. 59.]] [^26]: «  Depending on how modellers present future possibilities and constraints, they may in fact shape the future. By stimulating development in certain directions and excluding other development paths, forecasts may be self-fulfilling, or may lead to reactions which are counter to its assumptions. » ([[1987_baumgartner.midttun_The politics of energy forecasting | Baumgartner Thomas, Midttun Atle, The politics of energy forecasting: a comparative study of energy forecasting in Western Europe and North America, Oxford, Clarendon Press, 1987, 314 p, p. 13.]]). [^27]: « modelling and forecasting also have at least two important side effects. Firstly, modelling is a way of defining reality and shaping political debates. Secondly, it is also a powerful tool in legitimating political decisions. » ([[1987_baumgartner.midttun_The politics of energy forecasting | Baumgartner Thomas, Midttun Atle, The politics of energy forecasting: a comparative study of energy forecasting in Western Europe and North America, Oxford, Clarendon Press, 1987, 314 p, p. 21.]]). Selon moi ces deux points aujourd'hui sont loin d'être des « side effects » dans la double perspective qu'est, d'un côté, celle d'un projet cybernétique qui a pour ambition de définir (rendre compte de et configurer en retour) la réalité, et, d'un autre, celle d'un gouvernement par les nombres qui s'est imposé comme lieu de gouvernementalité majoritaire. [^28]: « Modelling may be a way of monopolizing the definition of problems in a fragmented political environment. » ([[1987_baumgartner.midttun_The politics of energy forecasting | Baumgartner Thomas, Midttun Atle, The politics of energy forecasting: a comparative study of energy forecasting in Western Europe and North America, Oxford, Clarendon Press, 1987, 314 p, p. 21.]]); « The conflicting energy forecasts both at the national and global levels are — besides their scientific content — also expressions of a political negotiation process: a process that has been transferred to a meta-level, where political, administrative, and industrial interests compete for cognitive and methodological hegemony over the definition of the energy future through modelling. » ([[1987_baumgartner.midttun_The politics of energy forecasting | Baumgartner Thomas, Midttun Atle, The politics of energy forecasting: a comparative study of energy forecasting in Western Europe and North America, Oxford, Clarendon Press, 1987, 314 p, p. 5.]]) [^29]: Pour reprendre une des catégories des logiques d'actions au cœur des processus critiques de Francis Chateauraynaud et Josquin Debaz (voir Figure [[[m2-futur]07 - Pratiques futurologiques instituées dans l'énergie - expérience de prospective institutionnelle#^fig-2017-pragmatique-transformations-chateauraynaud-debaz|Pragmatique des transformation, logiques d'action au cœur de…]]). [^30]: « The perspectives of dominant models are usually also the perspectives of powerful social actors. » ([[1987_baumgartner.midttun_The politics of energy forecasting | Baumgartner Thomas, Midttun Atle, The politics of energy forecasting: a comparative study of energy forecasting in Western Europe and North America, Oxford, Clarendon Press, 1987, 314 p, p. 22.]]). [^31]: [[2019_daggett_The birth of energy | Daggett Cara New, The birth of energy: fossil fuels, thermodynamics, and the politics of work, Durham, Duke University Press, 2019, 268 p.]], faisant lien avec la notion de biopolitique de Michel Foucault. [^32]: [[2019_andersson_The Future of the World | Andersson Jenny, The Future of the World : Futurology, Futurists and the Struggle for the Post Cold War Imagination, 2019.]], faisant appel à la notion de *dispositif* de Michel Foucault. [^33]: [[2012_supiot_Du gouvernement par les lois à la gouvernance par les nombres | Supiot Alain, Du gouvernement par les lois à la gouvernance par les nombres, 2012.]] Pour une entrée plus littéraire: [[2015_supiot_La gouvernance par les nombres | Supiot Alain, La gouvernance par les nombres: cours au Collège de France, 2012-2014, Nantes : (Paris), Institut d'études avancées de Nantes ; Fayard, 2015, 520 p.]]. Pour prolonger [[2014_supiot_Les figures de l'allégeance | Supiot Alain, Les figures de l'allégeance, 2014.]]. [^34]: A ce propos, et suivant Yuk Hui, il ^est intéressant de noter qu'en France par exemple, la grande majorité des techniques de modélisation dans les secteurs technologiques viennent des États-Unis. Voir: [[2011_chatzis_Modélisation des déplacements urbains | Chatzis Konstantinos, La modélisation des déplacements urbains en France depuis les années 1980, ou la domination progressive du champ par le secteur privé, Flux, vol. n° 85-86, n° 3, 2011, p. 22–40.]]; [[2011_debizet_Modélisation des déplacements urbains | Debizet Gilles, L'évolution de la modélisation des déplacements urbains en France 1960-2005: Le poids de l'organisation institutionnelle des transports, Flux, vol. n° 85-86, n° 3, 2011, p. 8–21.]]; [[2011_gardon_Modéliser la ville | Gardon Sébastien, Modéliser la ville ? La difficile modélisation de la gestion du stationnement en France dans les années 1950 et 1960:, Flux, vol. n° 85-86, n° 3, 2011, p. 51–61.]]; [[2022_gaspard.missemer_L’intégration des ressources naturelles dans la modélisation macroéconomique | Gaspard Marion, Missemer Antoine, L’intégration des ressources naturelles dans la modélisation macroéconomique : l’empreinte de Robert M. Solow, Revue française d'économie, vol. XXXVII, n° 3, 2022, p. 147–184.]]; [[2011_griset.thierry_Histoire de la modélisation des réseaux techniques | Griset Pascal, Thierry Benjamin, Histoire de la modélisation des réseaux techniques, Flux, vol. n° 85-86, n° 3, 2011, p. 4–7.]]; [[2003_matarasso_Méthodes de modélisation et changement climatique | Matarasso Pierre, Les origines des méthodes de modélisation dans le champs du changement climatique, Workshop Centre Alexandre Koyré " modèles et systèmes complexes, le changement climatique global ", LaLonde Les Maures, 2003.]]; [[2006_matarasso.valette_Analyse système des espaces urbains | Matarasso Pierre, Valette François, Analyse système des espaces urbains: de la modélisation physique à la simulation dynamique, une revue des acquis méthodologiques, environnement urbain.]] [^35]: Nigel Lawson cité dans [[2020_basosi.garavini.ea_Counter-shock | Basosi Duccio, Garavini Giuliano, Trentin Massimiliano, Counter-shock: the oil counter-revolution of the 1980s, London, I.B. Tauris, 2020, 382 p, p. 5.]]. [^36]: [[2016_beckert_Imagined futures | Beckert Jens, Imagined futures: fictional expectations and capitalist dynamics, Cambridge (Mass.), Harvard university press, 2016.]]. Wellum Caleb complète cette citation: « capitalism itself, as Jens Beckert argues, relies on "imaginaries of economic futures" for its functioning and continued existence », ([[2023_welluma_Energizing neoliberalism | Wellum Caleb, Energizing neoliberalism: the 1970s energy crisis and the making of modern America, Baltimore, Johns Hopkins University Press, 2023, 251 p, p. 80.]]). [^37]: La politique monétaire américaine de la fin des années 1970 et du début des années 1980 fut un déclencheur principal de la crise de la dette des pays du Sud, en conjuguant hausse des taux et appréciation du dollar. Pour plus de détails voir notamment: « Chapter III The end of the Golden Age, the debt crisis and development setbacks » dans [[2017_unitednations_World Economic and Social Survey 2017 | United Nations, World Economic and Social Survey 2017: Reflecting on Seventy Years of Development Policy Analysis, UN, 2017.]]. [^38]: La stagflation est une situation économique qui résulte de la convergence de trois phénomènes: stagnation de la production, inflation et chômage élevé. [^39]: Il est intéressant de noter qu'à cette époque une des figures de Wall Street est celle de David Rockefeller, qui quitte son mandat de président de la Chase Manhattan Bank, banque historique des affaires de la famille Rockefeller dont l'empire s'est bâti sur l'exploitation du pétrole depuis 1870 - année de la fondation de la Standard Oil Company par le père de David Rockefeller, John D. Rockefeller (sur cette histoire voir notamment [[2016_auzanneau_Or noir | Auzanneau Matthieu, Or noir: la grande histoire du pétrole, Paris, La Découverte, 2016.]]). [^40]: [[2018_descamps.quennouelle-corre_1983, un tournant néolibéral | Descamps Florence, Quennouëlle-Corre Laure, 1983, un tournant néolibéral ?, Presses de Sciences po, 2018, 228 p.]] [^41]: Voir par exemple ce qu'en disent les Nations Unis dans leur rapport sur le développement et le commerce de 1986 par exemple: « At the international level deregulation measures have encompassed the reduction or removal of capital controls in some major financial centres, the relaxation of restrictions on access to the national markets by foreign borrowers, and the lifting of withholding taxes on interest payments by non-residents in several countries. Restrictions have also been eased or removed on activities in futures and options for foreign exchange, as well as for financial assets and equities, in a number of countries. In addition, many countries have liberalized the rights of establishment of foreign financial institutions in their domestic financial markets. These deregulation measures have greatly contributed to lowering barriers between the various segments of financial markets at home, and between domestic and foreign financial markets. Likewise, financial innovation has resulted in greater integration of markets, by easing access to non-bank savings and to foreign markets, and by offering increased possibilities to hedge against interest-rate or exchange-rate risks. » ([[1986_unitednationsconferenceontradeanddevelopment_Trade and development report (1986) | United Nations Conference on Trade, Development, Trade and development report (1986), Geneva, United Nations, 1986, 172 p, p. 73.]]). [^42]: Cette séquence s'inscrit par ailleurs dans une histoire économique concomitante du premier choc pétrolier: celui de l'abandon du système de Bretton Woods (1971), de l'abandon de la fixité taux de change pour un change « flottant » (1973). Pour plus d'informations concernant les conséquences sur le système économique et financier et sur les États (notamment du Sud):[[1995_boughton.lateef_Fifty Years After Bretton Woods | Boughton Jamas M., Lateef K. Sarwar, Fifty Years After Bretton Woods: The Future of the IMF and the World Bank:, Fifty Years After Bretton Woods, International Monetary Fund, Madrid, 1995.]] ; [[2022_lima_The IMF & the Legacy of Bretton Woods | Lima Karina Patricio Ferreira, The IMF & the Legacy of Bretton Woods, Phenomenal World, 2022, https://www.phenomenalworld.org/interviews/imf-bretton-woods/.]]. [^43]: [[2023_welluma_Energizing neoliberalism | Wellum Caleb, Energizing neoliberalism: the 1970s energy crisis and the making of modern America, Baltimore, Johns Hopkins University Press, 2023, 251 p, p. 12.]] [^44]: [[2023_welluma_Energizing neoliberalism | Wellum Caleb, Energizing neoliberalism: the 1970s energy crisis and the making of modern America, Baltimore, Johns Hopkins University Press, 2023, 251 p, p. 12.]]. L'auteur poursuit en soulignant: « Historically, it [le néolibéralisme] has served the interests of US and Western hegemony by extending market relations around the world ». [^45]: L'histoire de ces grands groupes pétroliers est notamment détaillée dans [[2016_auzanneau_Or noir | Auzanneau Matthieu, Or noir: la grande histoire du pétrole, Paris, La Découverte, 2016.]]. [^46]: [[2020_basosi.garavini.ea_Counter-shock | Basosi Duccio, Garavini Giuliano, Trentin Massimiliano, Counter-shock: the oil counter-revolution of the 1980s, London, I.B. Tauris, 2020, 382 p, p. 37.]] [^47]: « the Reagan administration paved the way for the establishment of crude oil futures contracts in 1983, a free market technology steeped in a financial understanding of the crisis designed to solve it through profitable speculation. » ([[2023_welluma_Energizing neoliberalism | Wellum Caleb, Energizing neoliberalism: the 1970s energy crisis and the making of modern America, Baltimore, Johns Hopkins University Press, 2023, 251 p, p. 70.]]). [^48]: « In essence, participants agree to a transaction in the future at a price decided in the present that is based on how their economic needs relate to their expectations about future price movements » ([[2023_welluma_Energizing neoliberalism | Wellum Caleb, Energizing neoliberalism: the 1970s energy crisis and the making of modern America, Baltimore, Johns Hopkins University Press, 2023, 251 p, p. 71.]]). [^49]: « In this framework, futures markets turned intuition (speculative expectations about an unknowable future) into fact (the price of oil). » ([[2023_welluma_Energizing neoliberalism | Wellum Caleb, Energizing neoliberalism: the 1970s energy crisis and the making of modern America, Baltimore, Johns Hopkins University Press, 2023, 251 p, p. 75.]]). [^50]: Le secteur de l'électricité par exemple fonctionne de manière analogue au secteur pétrolier du point de vue des logiques de marché (un marché spot et un marché à terme) même si des différences de fonctionnement existent du fait de la nature même de la ressource (le pétrole est liquide et stockable, l'électricité est un flux non stockable) et des infrastructures (le pétrole peut être transporté partout dans le monde, l'électricité est dépendante du réseau électrique et de ses contraintes d'équilibre). [^51]: Voir infra section [[[m2-futur]10 - Pratiques situées et instituantes - des bouts de futurs au présent#Prats-de-Mollo-la-Preste: du passé au futur en passant par les enfants|Prats-de-Mollo-la-Preste: du passé au futur en passant par les enfants]]. [^52]: [[2022_gueguen.jeanpierre_La perspective du possible | Guéguen Haud, Jeanpierre Laurent, La perspective du possible: comment penser ce qui peut nous arriver, et ce que nous pouvons faire, Paris, la Découverte, 2022, p. 325.]]. Au sujet de l'impossibilité de se défaire de ce qui a déjà été réalisé et dont on hérite voir [[2021_monnin.bonnet.ea_Héritage et fermeture | Monnin Alexandre, Bonnet Emmanuel, Landivar Diego, Héritage et fermeture: une écologie du démantèlement, PARIS 12, Editions Divergences, 2021.]]; [[2023_monninb_Politiser le renoncement | Monnin Alexandre, Politiser le renoncement, Paris, Éditions Divergences, 2023.]]. Dans le prolongement de cette pensée de l'héritage, il me semble que les réflexions autour des communs (et notamment des communs négatifs) apportent un décalage quant à la responsabilité collective de s'en préoccuper: [[2023_monnin_Retour sur les communs négatifs | Monnin Alexandre, Retour sur les communs négatifs, Multitudes, vol. 93, n° 4, 2023, p. 47–54.]]; [[2023_citton_Les communs négatifs | Citton Yves, Les communs négatifs entre féralité et remantèlement, Multitudes, vol. 93, n° 4, 2023, p. 91–99.]]; [[2023_maurel_Des communs positifs aux communs négatifs | Maurel Lionel, Des communs positifs aux communs négatifs. Repenser les communs à l’ère de l’Anthropocène, Multitudes, vol. 93, n° 4, 2023, p. 56–61.]] ou encore [[2023_stavo-debauge_Les « communs négatifs » et se démettre en commun | Stavo-Debauge Joan, Les « communs négatifs » et se démettre en commun. Accueillir la fin de mondes auxquels apprendre à désappartenir, Multitudes, vol. 93, n° 4, 2023, p. 101–106.]]. [^53]: C'est le cas par exemple du modèle World3 utilisé par la Club de Rome pour la construction de ses scénarios en 1972, ou encore du modèle Markal (MARKet ALlocation Model) créé en 1976 et qui reste la base majeure du modèle de référence actuellement utilisé par de nombreux pays et institutions qu'est le modèle TIMES (développé au début des année 2000). Il en va de même pour le modèle MESSAGE (Model For Energy Supply Strategy ALternatives and General Environnemental Impact) créé au début des années 80 et qui est un des modèles centraux des travaux mobilisés par le GIEC; ou encore du modèle POLES (Prospective Outlook on Long-term Energy System) créé au début des années 90, mais prenant ses racines dans des travaux des années 80 - il est utilisé par des institutions comme la Commission européenne, l'ADEME ou RTE. [^54]: La dette technique et technologique, dans le champ de la futurologie énergétique - comme dans l'énergie - est peut-être l'élément le plus visible d'une articulation entre passé, présent et futur. Par exemple, le modèle utilisé pour la construction des scénarios énergétiques n'est-il pas un des agents de médiation entre les différentes temporalités ? Il pourrait être intéressant de reprendre le triptyque représentation-modélisation-récit qui - selon moi - caractérise l'exercice de futurologie énergétique institutionnel contemporain et de déplier en quoi chacune de ces composantes - techniques - fait acte de médiation, d'un côté, entre le passé, le présent et le futur et, d'un autre, entre ce que Yuk Hui appelle le cosmos et la morale. [^55]: Dans le cadre de ce travail de mémoire j'ai fait des choix d'investigations. Ces choix sont notamment basés sur (1) l'importance de l'héritage en question dans ce que la futurologie énergétique fait au monde en retour de ce qu'il fait à la pensée et la pratique de la futurologie énergétique, (2) le traitement académique de cet héritage en question; à savoir que là où il y avait de la connaissance et du savoir à structurer et partager il m'a semblé plus intéressant d'investiguer cette piste plutôt qu'une autre. [^56]: Par exemple, les futurologies énergétiques contemporaines institutionnelles reposent systématiquement sur des nécessités extractives et d'exploitation du sol, du sous-sol et des corps dans des pays autres (en général du Sud global) que là où elles se déploient. [^57]: Nicolas Loubet, intervenant dans le cadre de l'entretien « Pour une décolonisation des futurs énergétiques » ([[2025_coopdesmilieux_Petit manuel de démocratie énergétique | Coop des milieux, Petit manuel de démocratie énergétique: faire communautés comme mode de réappropriation politique, Rennes, Editions du commun, 2025, p. 81.]]).