# Conclusion: Vers un processus de désenvoûtement. > « "Dé-projeter" le monde [:] éviter la projection comme une méthodologie d'accaparement de l'avenir sous les auspices du projet, ce qui conditionne un rapport très contraint au futur. » — Alexandre Monnin (2021)[^1] En introduction de ce mémoire, je me donnais comme horizon de (1) clarifier ce qui constitue effectivement l'acte de futurologie dans l'énergie ; (2) soutenir la thèse d'une futurologie énergétique comme cosmotechnique discursive des futurs énergétiques ; (3) montrer en quoi la futurologie énergétique, comme emprise techno-capitaliste sur les futurs, par un mouvement de déprise-reprise par-en-bas, est un outillage puissant pour faire exister et advenir des futurs indéterminés et pourtant déterminants. Pour moi, il y a là un véritable pouvoir incantatoire de la futurologie énergétique, dans sa perspective magique, participant aussi bien d'une homogénéisation accrue que d'une pluralisation et potentialisation de futurs émancipateurs. Cette recherche s'est principalement intéressée à la futurologie énergétique contemporaine. Sans refaire l'histoire des futurs de Bernard Cazes (*Histoire des futurs*), la futurologie est ici comprise comme science (philosophie ?) des futurs. Plus spécifiquement, et notamment par la *prospective*, elle se veut « une démarche d'inspiration scientifique, qui puise largement son analyse de l'évolution de la structure du passé dans des connaissances scientifiques pluridisciplinaires, mais qui a besoin constamment de compléter ce que la science ignore encore par des conjectures permettant d'élaborer des scénarios cohérents de l'avenir. »[^2]. Si ce n'est certes pas l'unique manière de fabriquer les futurs, la production institutionnelle s'y réfère largement, si ce n'est totalement. L'énergie, si elle aussi se réclame d'une histoire longue, est prise ici au prisme, d'un côté, de l'épistémologie qui, en Occident, la sous-tend (la science *thermodynamique*) et, d'un autre, de son inscription matérielle, en regard des développements de la société thermo-industrielle de l'époque victorienne jusqu'à aujourd'hui (Cara N. Daggett, *The birth of energy*). Aussi, la futurologie énergétique doit-elle être comprise ici comme *discours sur les futurs énergétiques*, ou plus précisément comme *dispositif technique de production de récits à des fins discursives et d'orientation du monde*. C'est ce que montre la trame historique de la futurologie énergétique de cette recherche: les formes institutionnalisées d'étude et de production de futurs énergétiques visent à orienter les configurations des systèmes et régimes énergétiques à venir. L'expérience de l'ADEME le montre très bien, en ce sens que ses scénarios visent à « mettre en cohérence des choix technologiques et […] proposer une voie de transition possible pour atteindre le facteur 4 en 2050 »[^3]. Comme le montrent les expériences de DAISEE et de Prats-de-Mollo, ainsi que les futurs qui s'élaborent hors de ce cadre, les formes plus instituantes ont, elles aussi, une perspective transformatrice et performative. Aussi, il me semble que ce travail a ouvert la voie à une conception de la futurologie énergétique comme *cosmotechnique discursive des futurs* (Yuk Hui). En effet, elle est une *technique* se rapportant à l'énergie, en tant que *cosmosystème de la mise au travail du monde*, qui ordonne le monde, autant qu'elle est influencée par lui. C'est une technique médiatrice de la relation entre un ordre supérieur (notre vision et représentation du monde - cosmos) et un ordre sociétal (ce qui fonde nos manières de vivre ensemble - moral). Se préoccupant des futurs, sans se détacher du présent et puisant dans le passé, elle permet l'articulation de différentes temporalités; aussi peut-elle être révélatrice de *régimes d'historicité* énergétiques (François Hartog). ## Puissance incantatoire et reproduction: un système sorcier. > « Oser mettre le capitalisme dans la lignée des systèmes sorciers, ce n'est pas prendre un risque ethnologique, mais pragmatique. Car si le capitalisme entre dans une telle lignée, c'est sur un mode très particulier, celui d'un système sorcier sans sorciers qui se pensent tels, un système opérant dans un monde qui juge que la sorcellerie n'est qu'une simple croyance, une superstition et ne nécessite donc aucun moyen adéquat de protection. » — Isabelle Stengers et Philippe Pignarre, *La sorcellerie capitaliste* (2007)[^4] > « Ce n'est pas la technique qui nous asservit mais le sacré transféré à la technique. » — Jacques Ellul, *Les nouveaux possédés* (1973)[^5] > « La fonction du mythe, c'est d'évacuer le réel: […] *le mythe est une parole dépolitisée*. » — Roland Barthes, *Mythologies* (1957)[^6] Dans son acception classique, institutionnalisée, la futurologie énergétique est du registre du monde projeté d'Alexandre Monnin: « une méthodologie d'accaparement de l'avenir sous les auspices du projet, ce qui conditionne un rapport très contraint au futur »[^7]. Le projet ici (faire advenir un avenir énergétique par le travail de futurs de l'énergie) se dote alors d'une puissance incantatoire digne de la sorcellerie capitaliste. Ce projet ne repose pas sur des composantes relevant uniquement de la méthode: la futurologie énergétique *est* le projet en tant que dispositif technique discursif des futurs ordonnant le monde autant qu'il est affecté par lui. Plus spécifiquement encore, elle a tendance à l'ordonner majoritairement dans une perspective de reproduction capitaliste des modes d'habiter[^8]. Aussi, j'aurais tendance à conclure que si le capitalisme est une sorcellerie et que l'énergie en est la magie, la futurologie énergétique est son incantation. Tout d'abord, la conséquence majeure est peut-être celle rappelée par le titre d'un article d'Antoine Missemer: le pouvoir de fossiliser les imaginaires[^9]. Caleb Wellum (*Energizing Neoliberalism*) et Duccio Basosi, Giuliano Garavini and Massimiliano Trentin (*Counter-shock*) nous ont effectivement montré que pétroculture et futures énergétiques marchent de pair avec le système financier comme accélérateur de l'emprise du néolibéralisme sur l'énergie. De la même manière, Cara N. Daggett (*Pétromasculinité* et *Greening masculinity ?*) nous informe du renouvellement et de l'étirement de cette capacité qu'a cette *pétroculture* à préempter le futur. Dans une perspective épistémologique[^10], Cara N. Daggett (*The birth of energy*) nous expose aussi au fait, qu'en tant que fondement même de l'épistémologie de la mise au travail du monde, la thermodynamique la trame tant idéologiquement que matériellement: c'est l'ontopolitique énergétique du capitalisme industriel. Elle définit avec la cybernétique le cœur totalisant du projet futurologique énergétique: prédire, contrôler, rétroagir, stabiliser et s'affranchir de l'incertain, du chaos[^11]. C'est pourquoi notamment l'héritage des années 70-80, qui s'est encore raffermi au cours des années 80-2000 avec la montée de la question climatique, et au cours des 20 dernières années avec l'informatisation du monde, est si structurant dans les manières de « Fabriquer les futurs de l'énergie »[^12] aujourd'hui. En plus d'être fondamentalement modelé par l'épistémologie énergétique, le projet cybernétique des années 60-70 et la financiarisation de l'énergie (construite sur les ruines des chocs pétroliers) des futurologies énergétiques ont réduit, minorisé, minoré, voire invisibilisé et effacé d'autres manières de penser les futurs dans l'énergie. Yuk Hui (*La question de la technique en Chine*) nous a permis, par la caractérisation de la futurologie énergétique comme forme cosmotechnique, de révéler là aussi que les forces à l'œuvre sont d'ordre à réduire la diversité. En prenant comme point d'ancrage la technique en Chine, il montre tout d'abord qu'il existe bien une pensée de la technique en Chine et que la pensée occidentale n'a aucune légitimité à naturaliser la technique: la technique est cosmo-dépendante, et donc diverse (*technodiversité*). Cependant, il montre aussi qu'il y a eu un processus d'homogénéisation cosmotechnique par l'hégémonie de la pratique technologique occidentale. Ce que nous dit le rapprochement de la pensée de Yuk Hui avec la futurologie énergétique, en tant que cosmotechnique discursive des futurs, c'est que la dynamique de réduction cosmotechnique a aussi été (et est toujours) à l'œuvre dans la *fabrique des futurs*. Ensuite, dans sa mission de production de futurs, la futurologie énergétique n'échappe pas au constat de Francis Chateauraynaud et Josquin Debaz (*Aux bords de l'irréversible*): « tous les scénarios et les visions du futur semblent soumis à quatre contraintes majeures, qui pèsent sur leur validation collective: l'échelle temporelle, le modèle de transformation, la logique d'action et la forme de délibération collective »[^13]. Par ailleurs, le temps étant structurel dans la pensée des techniques, et les temporalités et leurs articulations - entre passé, présent et futur - centrales tant dans le travail des futurs que de l'énergie, il paraissait important d'investiguer cette prégnance du temps dans l'exercice de futurologie énergétique. Le premier constat est celui souligné au sein du « Petit manuel de démocratie énergétique »: « Dans l'histoire de la futurologie énergétique, le temps joue un rôle fondamental. L'histoire de la futurologie imbrique deux typologies de relation au temps: rétrospective et prospective. La relation au temps dans l'énergie est éclatée. Les temporalités géologiques se confrontent aux temporalités de la société thermo-industrielle qui entrent en friction avec les temps du quotidien. Elles ne peuvent s'abstraire des temporalités des événements environnementaux et climatiques – à court et long terme – liés à l'usage des ressources énergétiques. Le temps présent est celui de l'urgence, du fait de ces considérations (environnementales et climatiques) et des mécanismes d'accélération. Le découplage entre la matérialité de l'énergie et son usage économique (poussé à son paroxysme par la financiarisation) exacerbe les paradoxes temporels. »[^14]. Aussi, en second lieu, François Hartog (*Régimes d'historicité*) nous invite à penser avec Reinhart Koselleck la futurologie énergétique au prisme du temps, de l'articulation entre passé, présent et futur, et des régimes d'historicité qui composeraient le temps énergétique. Enfin, il en ressort deux éléments au croisement des travaux de Caleb Wellum (*Energizing Neoliberalism*). Premièrement, que les chocs pétroliers constituent une crise en cela qu'ils exacerbent l'asymétrie entre deux régimes temporels: celui de l'attente et celui de l'expérience. Deuxièmement, que le tournant néolibéral des années 80 marque, avec la financiarisation, un creusement de cette asymétrie qui fait rentrer l'énergie dans un registre de crise permanente par la systématisation d'un régime d'anticipation-spéculation[^15]. Comme pour la pensée occidentale de la technique chez Yuk Hui, cela dénote d'une impossibilité à penser le temps en dehors de la flèche du temps qui est un concept essentialisant le temps sous son acception occidentale naturaliste. Pour Yuk Hui (*La question de la technique en Chine*) la conception du temps est aussi cosmo-dépendante. En Chine, le rapport au temps n'est pas le même qu'en Occident. Ici, « la pensée chinoise serait marquée par l'absence de tout système axiomatique en géométrie et par une sous-élaboration de la question du temps »[^16]. Là, « la géométrie est une spatialisation du temps » en ce sens qu'« elle exprime visuellement le mouvement du temps […] et extériorise le temps »[^17]. En résumé, le temps étant une composante fondamentale de la pensée de la technique. Sur cette base, et suivant Fanny Lopez (*L'ordre électrique*) sur le processus d'invisibilisation systématique des infrastructures électriques, je fais l'hypothèse que cette invisibilisation spatiale participe d'un rapport « présentiste » au temps. Si l'on ne voit pas les infrastructures alors même que nous savons qu'elles existent - puisque nous consommons leurs produits, alors le temps qu'elles expriment et qu'elles incarnent est: soit inexistant (instantanée), soit infini (perpétuité). Dans les deux cas, paradoxalement, il dénote d'une dissolution de la durée mesurable. Ce que dit notre rapport au temps de la futurologie énergétique, c'est qu'elle est aujourd'hui enfermée dans un temps figé, où tout s'accélère sans bouger, et qui empêche la pensée et l'action tournées vers d'autres futurs. Enfin, « Gouverner c'est prévoir et décider ». Thomas Baumgartner and Atle Midttun (*The politics of energy forecasting*) nous enjoignent dans un premier temps à considérer l'acte de futurologie énergétique comme étant déterminé par l'outillage modélisant qu'il mobilise. À ce titre, ils soulignent que, par cette importance, les modèles et leur environnement sont l'objet de luttes de pouvoir. Ils ne sont par ailleurs pas neutres: ils héritent du milieu dans lequel ils sont conçus et du cadre épistémique qui les détermine, ainsi que de l'environnement dans lequel ils évoluent. Ils sont des outils de gouvernementalité au service du pouvoir: « The perspectives of dominant models are usually also the perspectives of powerful social actors. »[^18] En rebond, Haud Gueguen et Laurent Jeanpierre soulignent que « détenir du pouvoir, c'est être en mesure de « préempter », voire de monopoliser des possibilités qui pourraient être formellement disponibles pour n'importe qui et s'inscrire en théorie dans l'avenir de tout individu »[^19]. Dans ce contexte, augmenté du poids croissant des outillages algorithmiques et informatiques participant de la réalisation de l'idéal cybernétique de Wiener (*Cybernetics*), Haud Gueguen et Laurent Jeanpierre posent la question de savoir si le gouvernement du possible ne serait pas du registre de la gouvernance par les nombres - Alain Supiot (*La gouvernance par les nombres*). Dit autrement et poussé à son extrême: gouverner c'est administrer (par le contrôle), administrer c'est prévoir (par la rétroaction), prévoir c'est savoir (par la modélisation algorithmique) et savoir c'est détenir l'information (par l'extraction du réel en donnée traitable par l'outil informatique). Suivant Dominic Boyer (*Energopower*, *Energopolitics*), Cara N. Daggett (*The birth of energy*) nous amène à considérer l'énergie comme *énergopolitique* basé sur un *énergopouvoir*. Là où chez Michel Foucault la *biopolitique* est une forme de gouvernementalité dont la finalité est le *gouvernement des corps* par un *biopouvoir*, l'*énergopolitique* est une forme de gouvernementalité dont la finalité est le *gouvernement du monde* par un *énergopouvoir*. En effet, l'énergie irrigue toutes les composantes de nos vies. Dans cette perspective, le gouvernement des futurs est energopolitique. La futurologie énergétique apparaît donc comme toute préposée, en tant que puissance incantatoire, à faire advenir un renouvellement permanent des modes de reproduction du monde. Pour autant, ce que nous apprennent aussi Isabelle Stengers et Philippe Pignarre c'est qu'il existe des processus de désenvoûtement face à la magie capitaliste. ## Pour une pragmatique des futurs énergétiques: vers des cosmotechniques du désenvoûtement. > « le possible est un front […] l'objet d'une guerre incessante. » — Laurent Jeanpierre et Haud Guéguen, *La perspective du possible* (2022)[^20] Si, comme énoncé, des futurs dominants, *majeurs*, existent et configurent effectivement le monde, cela ne veut pas dire que les futurs minorisés, *mineurs*, sont dénués de possibilités d'existence transformatrices analogues. Il semblerait cependant que cette possibilité soit du registre de la lutte, tant les forces de rappel sont importantes. Pour autant, ils sont bel et bien vivants et vivaces. C'est ce que nous montrent notamment les expériences de DAISEE et de Prats-de-Mollo-la-Preste, ou encore celles de toutes ces démarches de (ré)appropriation par-en-bas des futurs, qu'ils soient énergétiques ou non. Par la mobilisation de formes plurielles de rapports à la technique et au temps, ces manières de faire de la futurologie énergétique paraissent participer de ce que l'on pourrait appeler un processus de décolonisation épistémique. Ici réside peut-être une réponse: dans le surgissement de futurs minorisés (mineurs) qui se développent par l'expérience dans leurs milieux, notamment en réinterprétation et en retournement de trames dominantes (majeures). Ces pratiques futurologiques, que l'on pourrait qualifier de *subalternes*, font exister au présent de la diversité (technique, infrastructurelle, organisationnelle, sociale et politique) qui vient en friction et, par endroits, recomposer les rapports au monde: une technodiversité constitutive de ce que Francis Chateauraynaud (*Aux bords de l'irréversible*) appellerait une pragmatique des futurs. C'est aussi probablement dans ces deux dernières déclinaisons que se situe la capacité transformatrice des futurs mineurs. Tout d'abord, il me semble qu'inscrire la futurologie énergétique au registre des cosmotechniques plaide pour une pluralisation des pratiques: une technodiversité des futurs. En effet, accepter que la futurologie énergétique soit une cosmotechnique discursive des futurs, c'est accepter le déploiement d'une multiplicité de cosmotechniques des futurs: la cosmotechnique ne se pense pas comme universelle et universalisante, mais nécessairement plurielle et potentialisante[^21]. Ensuite, faire de la futurologie énergétique une cosmotechnique c'est assumer son caractère d'ordonnancement du monde par technique et son entrée dans le registre de la technodiversité. Il me semble nécessaire de l'inscrire en tant que « techno-logie de l'Anthropocène ». Pauline Picot définit deux exigences pour cette techno-logie: « épistémologiquement, une techno-logie pour l'Anthropocène doit traiter de la co-constitution par la technique des phénomènes de l'Anthropocène et de leur connaissance ; politiquement, une techno-logie pour l'Anthropocène doit prendre en compte sa normativité, à travers les connaissances de l'Anthropocène et leur mobilisation politique. »[^22]. (Enfin, il semblerait qu'une cosmotechnique soit ontologiquement pragmatique. Aussi, prendre le parti cosmotechnique, c'est aussi se mettre en responsabilité pragmatique. Si la notion de technodiversité fait écho aux pratiques qui ont pu être déployées dans les expériences précédentes, elle ne nous donne pas explicitement de cadre pour naviguer opérationnellement. À ce titre, Francis Chateauraynaud propose ce qui s'apparenterait à *une attitude* (pour reprendre Pauline Gourlet à propos du design[^23]) ou un geste pour une pragmatique des futurs: elle « doit comprendre comment des acteurs font face aux indéterminations et aux incertitudes, engagent des échelles temporelles et des modes d'action (ou d'inaction) dans la durée, toujours en rapport avec des séries passées et des conditions présentes, et parviennent à convaincre ou enrôler. Pour y parvenir: il faut faire converger trois formes d'enquête trop souvent dissociées, l'analyse argumentative la plus fine, l'étude des trajectoires de problèmes publics sur un temps long, et l'observation d'activités in situ. »[^24] Ce que nous apprennent aussi ces formes de pragmatique des futurs, c'est la diversité des rapports au temps. Yuk Hui (*La question de la technique en Chine*) l'a soulignée autant que Cara N. Daggett (*The birth of energy*) ou encore Anaël Marec (*Énergie en durée*) dans le chapitre « Qu'est ce que la futurologie énergétique ? » section « Asymétrie entre l'expérience et l'attente: la prégnance du temps »[^25]. L'expérience de Prats-de-Mollo-la-Preste lui a donné forme dans le contexte d'un village soumis aux pressions de transitions énergétiques et riche de son histoire. Il s'agit de tisser une relation au temps renouvelée et empreinte d'une attention au milieu dans lequel se font et se déploient ces futurs énergétiques. Cette réinvention relationnelle doit certes se faire au regard des conceptions du temps ancrées dans les cosmologies des vivants participant·es du processus de « futuration »[^26]. Pour autant, elle doit se faire aussi, au sein d'un même cadre cosmologique, afin de prendre soin des temporalités à l'œuvre sur un territoire. Faire exister différentes épistémologies du temps ne veut pas nécessairement dire intégrer d'autres conceptions cosmologiques du temps[^27]. Par-delà le rapport au temps, il y a aussi ce que François Hartog (*Régimes d'historicité*) a nommé comme constitutif d'un équilibre du rapport au temps, qu'est l'articulation entre présent, passé et futur. Se réclamant de l'analyse pragmatiste et d'une approche relationnelle du temps, Olivier Labussière et Alain Nadaï (*Les temporalités entremêlées des processus de transition*) ne disent rien d'autre lorsqu'ils parlent de « contemporanéités bas carbone »: « Si les visions de transition mobilisent un temps homogène et vide, sans durée, les « contemporanéités bas carbone » seraient des propositions de durée à articuler, au sein desquelles le rôle des héritages (de connaissance, de savoir-faire, d'organisations sociospatiales) serait disputé. »[^28]. Pour autant, cela pose, pour l'énergie, des questions de reconnaissance préalable de ce qui constitue le régime temporel énergétique, et plus encore ici de la futurologie énergétique: de quels régimes d'historicités se reconnaît l'énergie ? Quelles sont les expériences du temps de l'énergie en regard de ce qui est attendu de l'énergie dans son histoire ? Qui sont les médiateurices de et comment sont médiées ces dimensions temporelles ? En tant que cosmotechnique discursive des futurs, la futurologie énergétique ne serait-elle pas la médiatrice du temps autant qu'elle l'est, en tant que technique, entre l'ordre cosmique et l'ordre moral ? J'ouvrirai ce mémoire sur quatre champs qu'il me paraît intéressant d'investiguer pour la suite. Le premier relève d'une histoire de la futurologie énergétique. Il me semble qu'à une histoire par-en-haut, pour riche qu'elle soit, répond une histoire par-en-bas de la futurologie énergétique qui se revendique d'une pragmatique des futurs dans son protocole. À l'image de Howard Zinn[^29], Edward Thompson [^30] ou Michelle Zancarini-Fournel[^31] par exemple, je n'ai pas trouvé à ce jour d'histoire populaire de l'énergie, de la futurologie ou de la futurologie énergétique. S'il y a bien un caractère cosmotechnique dans les manières d'étudier et de construire les futurs énergétiques, dans leurs perspectives technodiverses, alors une histoire populaire de la futurologie énergétique serait tout à fait ajustée. Le second champ relève du prolongement des réflexions sur la notion de cosmotechnique dans l'énergie et comment rendre opérante la notion de technodiversité dans la pratique des futurs énergétiques. Il semble, à ce sujet, que Francis Chateauraynaud donne déjà des pistes et prises[^32]. Il tend vers le travail d'un recoupement entre la pragmatique des futurs en sociologie pragmatique et ce qui semble être son pendant, avec la cosmotechnique, en philosophie. Le troisième champ d'investigation concerne la continuité des réflexions concernant la futurologie énergétique comme magie et les pratiques de désenvoûtement qui répondent à sa participation au processus sorcier capitaliste. Ce champ rejoint les études autour de « la mythologie de la transition énergétique »[^33] que je rapprocherais volontiers de la notion de « pharmakon » de Bernard Stiegler[^34]. Un quatrième et dernier, ouvre sur des perspectives juridiques : le champ du droit dans l'énergie et dans la construction des futurs énergétiques en tant qu'il est le vecteur d'application de l'ordre moral. Aussi, au prisme d'une pensée cosmotechnique de la futurologie énergétique, il me semble pertinent d'investiguer ce qui fait, selon moi, état d'ordre moral dans nos sociétés (le droit - par la loi notamment), en regard de cet outillage de médiation technique entre ordre cosmique et ordre moral qu'est la cosmotechnique futurologique énergétique. --- [^1]: [[2021_sas_Rencontre avec Alexandre Monnin | Sas Éléonore, Rencontre avec Alexandre Monnin, La Boussole des designers, 2021, https://medium.com/la-boussole-des-designers/rencontre-avec-alexandre-monnin-96e08b5d0178.]] [^2]: Préface de Jacques Lesourne, [[1977_godet_Crise de la prévision | Godet Michel, Crise de la prévision, essor de la prospective : Exemples et méthodes, 1977, 188 p.]]. [^3]: [[2013_vidalenc.meunier.ea_Visions-Ademe-2030-2050 | Vidalenc Éric, Meunier Laurent, Topper Benjamin, Visions-Ademe-2030-2050, Revue de l'Énergie, n° 612, 2013, p. 85–94.]] [^4]: [[2007_pignarre.stengers_La sorcellerie capitaliste | Pignarre Philippe, Stengers Isabelle, La sorcellerie capitaliste: pratiques de désenvoûtement, Paris, La Découverte, 2007, 226 p.]] [^5]: [[1973_ellul_Les nouveaux possédés | Ellul Jacques, Les nouveaux possédés, Paris, Fayard, 1973.]] [^6]: [[2005_barthes_Mythologies | Barthes Roland, Mythologies, Paris, 2005.]] [^7]: Voir citation en en-tête de chapitre. Voir aussi [[2019_bonnet.landivar.ea_Le design, une cosmologie sans monde | Bonnet Emmanuel, Landivar Diégo, Monnin Alexandre, et al., Le design, une cosmologie sans monde face à l’Anthropocène, Sciences du Design, vol. 10, n° 2, 2019, p. 97–104.]]; [[2022_maire-sebille_Hériter du projet | Maire-Sébille Mathilde, Hériter du projet, approche critique de la notion de projet et introduction à la notion de déprojection en architecture., Mémoire de post-master, 2022.]]; [[2021_monnin.bonnet.ea_Héritage et fermeture | Monnin Alexandre, Bonnet Emmanuel, Landivar Diego, Héritage et fermeture: une écologie du démantèlement, PARIS 12, Editions Divergences, 2021.]]; [[2023_monninb_Politiser le renoncement | Monnin Alexandre, Politiser le renoncement, Paris, Éditions Divergences, 2023.]]. Cette pensée de la déprojection, de l'héritage et du renoncement a donné lieu en France à un mouvement dit de redirection écologique prônant notamment le démantèlement de certaines infrastructures « ruines ruineuses » ou « technologies zombies ». Cette pensée se nourrit aussi du concept de « communs négatifs » qui m'amène à me poser la question si la futurologie énergétique comme technologie politique de gouvernement institutionnel dominante n'est pas un commun négatif. À propos de la notion de communs négatifs voir note consacrée de la section [[[m2-futur]09 - Héritage et réduction cosmotechnique#Tournant néolibéral post-chocs pétroliers: financiarisation de l'énergie et rapport au temps.|Tournant néolibéral post-chocs pétroliers: financiarisation de l'énergie et rapport au temps.]] de ce mémoire. [^8]: Ces mêmes modes d'habiter relevant de ce que Malcom Ferdinand appelle « l'habiter colonial » ([[2019_ferdinand_Une écologie décoloniale | Ferdinand Malcom, Une écologie décoloniale: penser l'écologie depuis le monde caribéen, Paris, Éditions du Seuil, 2019, 461 p.]]). [^9]: [[2022_missemer_Un imaginaire fossilisé | Missemer Antoine, Un imaginaire fossilisé ? Les représentations économiques de l’énergie au défi de la transition bas-carbone, Cahiers François Viète, n° III-12, 2022, p. 73–94.]] [^10]: Bien que l'on pourrait ici utilisé *cosmologique*. [^11]: Si James C. Scott ne disait pas autre chose dans « Seeing like a state », les développements et déploiements des capacités d'informatisation du monde et de sa data-ification à partir des années 70 jusqu'à aujourd'hui en font un projet sans commune mesure ([[1998_scott_Seeing like a state | Scott James C., Seeing like a state: how certain schemes to improve the human condition have failed, New Haven, Yale University Press, 1998, 445 p.]]. [^12]: [[2023_allier_Fabriquer les futurs de l'énergie | Allier Sam, Fabriquer les futurs de l'énergie - Histoire de la prospective énergétique dans les années 1970, Mémoire de Master 2, EHESS, 2023.]] [^13]: [[2017_chateauraynaud.debaz_Aux bords de l'irréversible | Chateauraynaud Francis, Debaz Josquin, Aux bords de l'irréversible: sociologie pragmatique des transformations, Paris, Éditions Pétra, 2017, p. 162.]] [^14]: [[2025_coopdesmilieux_Petit manuel de démocratie énergétique | Coop des milieux, Petit manuel de démocratie énergétique: faire communautés comme mode de réappropriation politique, Rennes, Editions du commun, 2025, p. 92.]] [^15]: « By normalizing speculation as a ubiquitous practice, most saliently in metastasizing derivatives markets, neoliberalism fosters anticipation as a way of being in the world that orients its subjects toward the future. It is a regime of anticipation that produces and uses crises, which are inherently speculative, as a way to generate value beyond any conceivable limits to growth. For Cooper, the 1970s oil crises accelerated this shift toward neoliberal speculation (and then anticipation) by manifesting the earth's limits to growth through oil scarcity and forcing US capitalism to turn to other, nonmaterial avenues to generate value no longer possible under conditions of scarcity, such as the bio-economy.», [[2023_welluma_Energizing neoliberalism | Wellum Caleb, Energizing neoliberalism: the 1970s energy crisis and the making of modern America, Baltimore, Johns Hopkins University Press, 2023, 251 p, p. 9.]] [^16]: [[2021_hui_La Question de la technique en Chine | Hui Yuk, La Question de la technique en Chine, PARIS 12, Editions Divergences, 2021, 332 p, p. 222.]] [^17]: [[2021_hui_La Question de la technique en Chine | Hui Yuk, La Question de la technique en Chine, PARIS 12, Editions Divergences, 2021, 332 p, p. 228.]] [^18]: [[1987_baumgartner.midttun_The politics of energy forecasting | Baumgartner Thomas, Midttun Atle, The politics of energy forecasting: a comparative study of energy forecasting in Western Europe and North America, Oxford, Clarendon Press, 1987, 314 p, p. 22.]] [^19]: [[2022_gueguen.jeanpierre_La perspective du possible | Guéguen Haud, Jeanpierre Laurent, La perspective du possible: comment penser ce qui peut nous arriver, et ce que nous pouvons faire, Paris, la Découverte, 2022, p. 321.]] [^20]: [[2022_gueguen.jeanpierre_La perspective du possible | Guéguen Haud, Jeanpierre Laurent, La perspective du possible: comment penser ce qui peut nous arriver, et ce que nous pouvons faire, Paris, la Découverte, 2022.]] [^21]: [[2021_hui_La Question de la technique en Chine | Hui Yuk, La Question de la technique en Chine, PARIS 12, Editions Divergences, 2021, 332 p.]] [^22]: [[2024_picot_Techno-logies de l'Anthropocène | Picot Pauline, Techno-logies de l'Anthropocène. Epistémologie de la technodiversité, phdthesis, Université de Technologie de Troyes, 2024, p. 224.]] [^23]: [[2018_gourlet_Montrer le faire, construire l’agir | Gourlet Pauline, Montrer le faire, construire l’agir : une approche développementale de la conception mise en œuvre à l’école primaire, These de doctorat, Paris 8, 2018.]]. Sur l'attitude réflexive de la mise en récit, voir aussi [[2020_gourlet_Vers une approche développementale du design | Gourlet Pauline, Vers une approche développementale du design, Sciences du Design, vol. 11, n° 1, 2020, p. 124–133.]]. [^24]: [[2021_chateauraynauda_Les figures de l'irréversibilité | Chateauraynaud Francis, Les figures de l'irréversibilité dans les causes environnementales : La sociologie pragmatique face aux processus complexes, 2021.]] [^25]: Voir infra [[[m2-futur]08 - Qu'est ce que la futurologie énergétique#Qu'est ce que la futurologie énergétique ?|Qu'est ce que la futurologie énergétique ?]] section [[[m2-futur]08 - Qu'est ce que la futurologie énergétique#Asymétrie entre l'expérience et l'attente: la prégnance du temps.|Asymétrie entre l'expérience et l'attente: la prégnance du temps.]]. [^26]: Voir note consacrée de la partie [[[m2-futur]06 - La futurologie énergétique comme étude des futurs de l'énergie#La futurologie énergétique comme étude des futurs de l'énergie.|La futurologie énergétique comme étude des futurs de l'énergie.]] section [[[m2-futur]06 - La futurologie énergétique comme étude des futurs de l'énergie#La futurologie énergétique: un exercice en mouvement.|La futurologie énergétique: un exercice en mouvement.]]. [^27]: Au risque de retomber dans une dynamique de réappropriation, exploitation et colonisation cosmologique. À ce titre il me semble que la réflexion peut être analogue pour la technique. [^28]: [[2020_labussiere.nadai_Temporalités entremêlées | Labussière Olivier, Nadaï Alain, Les temporalités entremêlées des processus de transition énergétique, Socio-anthropologie, n° 42, 2020, p. 93–106.]] [^29]: [[2002_zinn_Une histoire populaire des Etats-Unis d'Amérique | Zinn Howard, Une histoire populaire des Etats-Unis d'Amérique: de 1492 à nos jours, Marseille, Agone (u.a.), 2002, 811 p.]] [^30]: [[2017_thompson_La formation de la classe ouvrière anglaise | Thompson E. P., La formation de la classe ouvrière anglaise, Paris, Éd. Points, 2017.]] [^31]: [[2016_zancarini-fournel_Les luttes et les rêves | Zancarini-Fournel Michelle, Les luttes et les rêves: une histoire populaire de la France de 1685 à nos jours, Paris, Zones, 2016, 994 p.]] [^32]: [[2021_chateauraynauda_Les figures de l'irréversibilité | Chateauraynaud Francis, Les figures de l'irréversibilité dans les causes environnementales : La sociologie pragmatique face aux processus complexes, 2021.]] [^33]: À l'image du projet de recherche « MYTHENERGIE » porté Julien Jeusette du centre Käte Hamburger CURE de l'Université de la Sarre, et par Julien Pieron et François Provenzano de la Faculté de Philosophie et Lettres de l'Université de Liège: <https://ceserh.hypotheses.org/mythenergie> [^34]: [[2018_stiegler_La technique et le temps | Stielger, Bernard, _La technique et le temps suivi de Le nouveau conflit des facultés et des fonctions dans l’anthropocène_, Paris, Fayard, 2018, 963 p.]]