> Version .pdf 👇 > ![[Vers une sociologie de la relation au monde - Note de lecture - Hartmut Rosa, Résonance, 2021.pdf]] > Version web 👇 Vers une sociologie de la relation au monde : Note de lecture - Hartmut Rosa, Résonance, 2021 === # Résumé Cette note de lecture concerne particulièrement la section « Vers une sociologie de la relation au monde » du livre *Résonance* de Harmut Rosa [@2021_rosa.zilberfarb]. Elle se veut critique dans le sens où elle ne se contente pas de (re)présenter une partie du travail de Harmut Rosa mais vient questionner les sous-jacents disciplinaires et héritages tant idéologiques que culturels qui trament cette pensée de la résonance à l'heure de l'anthropocène et des pensées décoloniales. # Introduction : mise en contexte ## Contexte historique et intellectuel Hartmut Rosa est un sociologue et philosophe allemand contemporain (1965 - aujourd'hui) au parcours académique à la croisée des sciences politiques, de la philosophie et des sciences sociales. Il fait partie de la dernière et quatrième génération de l’École de Francfort succédant ainsi notamment à Horkheimer, Adorno, Neumann, et Fromm (1e génération ayant pour « volonté de produire une théorie critique interdisciplinaire des tendances contradictoires de la société, intéressée et tournée explicitement vers l’émancipation » ([@2012_durand-gasselin] cité dans [@2012_boyer]), Habermas (2e génération opérant « un déplacement de l’attention théorique vers le noyau des institutions démocratiques, et vers les contradictions de l’État-providence, plutôt que vers la culture de masse, privilégiée par Adorno » (*ibid*)) ou encore Honneth (3e génération pour qui « il s’agira [...] de Réintroduire la conflictualité » (*ibid*)). Penseur de l’accélération comme processus à la fois consubstantiel de la modernité [@2010_rosa.renault] et d’aliénation [@2014_rosa.chaumont], il développe ainsi une pensée de ce que fait l’accélération à la construction de notre relation au monde. Avec *Résonance* [@2021_rosa.zilberfarb] il cherche à proposer un cadre d’explication et de réponse positive (« solution ») à « l’horizon normatif immanent à la modernité » [@2018_pencole] : « Si le problème est l’accélération, alors la résonance est peut-être la solution [...], la solution [n’étant] pas la décélération ». En filiation de l’École de Francfort, ses travaux s’inscrivent dans la perspective de la Théorie critique, faisant notamment des structures sociales et des présupposés culturels les principaux déterminants des problèmes sociaux : si ses travaux relèvent de la philosophie, le cadre d’analyse s’inscrit lui dans cette filiation disciplinaire de la sociologie. Étant donnée cette inscription, l’ouvrage se donne ici comme objectif de constituer une théorie de la résonance qui se donne pour ambition de réorienter - si ce n’est redéfinir - et actualiser l’objet de la Théorie critique[^1] : « [elle] n’a plus pour dessein principal d’attester des processus de réification et d’aliénation [mais] plutôt de concevoir un mode d’existence non réifié, capable de préserver en son sein les potentiels de relations mimétiques, auratiques, érotiques ou charismatiques qu’elle esquissait et appelait de ses vœux ». Aussi, l’ouvrage - et plus spécifiquement l’extrait ici présenté (« Vers une sociologie de la relation au monde ») - s’attelle t’il à reposer une histoire de la construction sociologique de la relation au monde, à l’inscrire dans une perspective théorique se revendiquant de la « résonance » et à proposer un dépassement, par la résonance, de ce que notamment la Théorie critique à produit d’analyse sociologique de la relation au monde jusque là.  « Résonance » se veut ainsi poursuivre le travail d’investigation et d’exploration des ressorts de la construction de nos relations au monde au prisme non seulement de ce que fait advenir, comme mode de relation, la modernité, mais aussi et surtout de ce qui constitue l’essence - sans essentialisme (« point n’est besoin de formuler une hypothèse substantialiste sur l’essence véritable de la nature humaine afin de pouvoir se prononcer sur la réussite ou la non-réussite de la vie ») - de la construction de notre rapport au monde. Il se donne notamment pour ambition « d’étudier la nature [des] axes de résonance et d’en donner une définition précise » ; la résonance se voulant l’étalon de la construction des relations sociales (rapports sociaux ?[^2] ) : de l’existence plus ou moins forte ou faible de phénomènes de résonance (verticale, horizontale et/ou diagonale), dépend la « qualité de notre appropriation du monde ».  L’extrait choisi (« Vers une sociologie de la relation au monde ») vient déplier et cherche à dépasser, ou du moins compléter, au prisme de la résonance, les constructions et lectures sociologiques de la construction de notre relation au monde : de son origine marxiste (« c’est chez Marx qu’apparaît une sociologie de la relation au monde au sens propre ») aux développements de Lukács (et son processus de « réification des relations au monde » et sa « contemplation »), Weber  (et son « désenchantement », son « ethos », son « charisme »), Walter Benjamin (et son « aura »), Simmel (et son « blasement » et son « assimilation »), Durkheim (et son « sujet anomique », sa « solidarité organique » et sa « complémentarité »), en passant par Fromm (et son « art d’aimer ») et Marcuse (et son rapport « quasi érotique au monde »), Ardorno (et son « supplément » et sa « mimesis ») - ou encore Habermas  (et son « agir communicationnel ») et Honneth (et ses « rapports de reconnaissance »)[^3]. L’ensemble de ces incursions cherchent à révéler « les conditions sociales, politiques, économiques et culturelles qui conduisent au silence de la relation au monde [et] suggèrent en creux [...] la possibilité d’un autre rapport au monde ». ## Thèse centrale Hartmut Rosa définit le point de départ de ce livre comme reposant sur le fait que « la privatisation de la question de la vie bonne [...] a conduit à la rendre quasi taboue dans le discours social ». Aussi voit-il la nécessité de la socialisée et de mettre au travail cette question au prisme de ce qui fait relation au monde du point de vue de la sociologie. Pour Hartmut Rosa, « tout, dans la vie, dépend de la qualité de notre relation au monde, c’est-à-dire de la manière dont les sujets que nous sommes font l’expérience du monde et prennent position par rapport à lui, bref : de la qualité de notre appropriation du monde ». Cette « qualité » se mesure, selon lui à l’aune d’axes de résonance qu’il définit comme « une forme de relation au monde associant af<-fection et é->motion, intérêt propre et sentiment d'efficacité personnelle, dans laquelle le sujet et le monde se touchent et se transforment mutuellement » [@2021_rosa.zilberfarb, p.220]. Aussi soutient-il que, si, notamment au titre de la Théorie critique, des sociologies de la relation au monde ont pu être développées et soutenues, celles-ci manquent de profondeur quand à « l’analyse [...] des causes et ressorts dynamiques » de ce qui constitue les relations modernes au monde - à savoir la « généralisation de rapports muets au monde ». Il s’agit alors de venir en dépassement, ou plutôt en sous-bassement, de ce qui, pour lui, fait sociologie de la relation au monde: la résonance comme concept de qualification de la construction de notre relation au monde.  # État d’une sociologie de la relation au monde et résonance Hartmut Rosa fait état de ce qui constitue selon lui la construction d’une pensée sociologique de la relation au monde. Pour lui, « Marx est le premier à lier la qualité des relations au monde aux conditions sociales et aux rapports sociaux dominants, [...] à les historiciser, à les sociologiser, à les matérialiser de façon conséquente ». C’est l’inscription des relations et rapports de et par le travail comme une des centralités de la lecture marxiste qui en fait une sociologie de la relation au monde. En effet, « le travail n’est pas pour [Marx] avant tout le moyen d’une extension de l’accès au monde [mais] la confrontation active avec la nature qui, à ses  yeux, est  la clé de toute compréhension du rapport de l’homme à soi-même et au monde ». Ainsi, le déploiement de la pensée du travail aliéné de Marx fait montre d’un travail d’analyse de relation au monde par la sociologie décrivant et théorisant les rapports - pas uniquement de classes -  qui se construisent par la modernité - dont celui à la matérialité du monde. Plus spécifiquement, il fait de la propriété privée « la conséquence nécessaire du travail extériorisé, de l’extériorité du travailleur par rapport à la nature et à lui-même », impliquant une relation désincarnée de l’homme à lui-même, à autrui, aux choses matérielles et immatérielles et plus largement à la nature; en bref à la matérialité du monde[^4]. Pour Hartmut Rosa la pensée de Marx est convergente avec la notion de « travail comme sphère de résonance » qu’il développe : « en quoi la confrontation active avec un objet [...] peut engendrer une relation de résonance essentielle entre le sujet et le monde et comment se conjuguent alors des expériences d’auto-efficacité et d’indisponibilité » ? C’est là un des points d’ancrage entre Marx et la théorie de la résonance. Le travail extériorisé comme aliénation, à savoir comme « forme spécifique de relation au monde dans laquelle le sujet et le monde sont indifférents ou hostiles (répulsifs) l'un à l'autre et donc déconnectés » [@2021_rosa.zilberfarb, p.286] confirme, pour Hartmut Rosa, une lecture de modes de résonance empêchés et privés d’existence. Pour Marx, « tous les rapports  humains au monde, même  les plus élémentaires, dépendent de l’organisation collective de la réalité sociale ». Il ne s’agit pour autant pas d’organisation au sens de *structure* (du moins pas que), mais bien plutôt ici d’agencements de modes d'appropriation collective de la réalité humaine et des rapports qui s’y déploient. Marx est encore plus fin dans sa lecture de l’agent de médiation de ces rapports et de ces non-résonances : l’objet. En effet « l’appropriation de la réalité humaine,  leur rapport à l’objet est la manifestation de la réalité humaine »[^5], aussi le rapport central à l’objet incarne une réification des relations sociales; ce même objet *marchandise*, dont le travail est une composante, est porteur d’une « puissance réelle de résonance - comme *rapport responsif social médié par le travail* » - invisibilisée au profit de l’instauration de « relations muettes et instrumentales » au monde. Ici encore, la résonance prend le pas d’une explication sociologique de l’objet en tant que médiateur réifiant. Faisant suite à Marx annonçant la base d’une sociologie de la relation au monde, Hartmut Rosa relève, au fil d’un développement sur les pensées des relations monde, à la fois une inscription systématique des notions développées par ces penseurs dans le champ de la résonance et les manques constitutifs de ces pensées relativement à une construction par la résonance d’une sociologie des relations au monde. S’appuyant sur les « diagnostics de la modernité » de ses pairs de la Théorie critique notamment, et actant que cela fait sociologie de formes de relations au monde, il cherche cependant à les dépasser dans le rapport négatif qu’ils entretiennent, en tant que caractère des modes de relations au mondes (réifiés, muettes, blasée, désenchantés…), pour en investiguer les pendants positifs - par la résonance. Ainsi, voit-il dans chaque incursion sensible la marque d’une forme de résonance - mais toujours inaboutie. Ainsi, au processus de désenchantement mis en branle par la modernité répond le charisme de Weber qui offre « la possibilité [...] d’une « revitalisation » du monde », mais qu’il qualifie de « concept nébuleux » s’appliquant aux personnes et non aux choses. À l’ « évidement intérieur » répond l’aura de Walter Benjamin qu’il identifie à son concept de résonance et qualifie pour autant de « notion insaisissable et contradictoire » s’appliquant, elle, « aux choses, oeuvres d’art et objets de la nature » et non aux personnes. Au blasement comme « perte de la qualité responsive des nerfs » - à savoir l’incapacité d’être en réponse active au monde - répond l’assimilation de Simmel qu’il intègre comme miroir de ce qu’il nomme lui l’assimilation réciproque objet-sujet (processus par lequel l’altérité objet-sujet est telle qu’il y a indissociabilité entre eux-deux); cette notion, hélas, ne s’attardent pas aux relations sociales - la centralité étant l’objet comme inter-médiaire réifiant. À l’anomie comme « relation sans relation dans le monde social » (en d’autres termes une « déconnexion des sujets entre-eux ») répond la solidarité organique basé sur la complémentarité de Durkheim qui, si elle s’explique et s’exprime par des sous-jacents résonnants, apparaît comme « trop mécanique » et « régie par des règles à la façon d’une physique des mœurs et du droit » pour être prise comme participante pleinement de la construction des modes de relations au monde. À l’expérience de séparation, la solitude et l’isolement de Fromm - par qui « le noyau « résonnant » de la Théorie critique apparaît avec le plus d’évidence » - répond son art d’aimer qui esquisse « les contours d’un rapport résonnant au monde [...] comme un mouvement duel au cours duquel le sujet est touché par l’autre et se soucie et prend soin de lui ». Pour autant, si « l’amour devient ainsi chez Fromm la base d’une assimilation créatrice du monde » elle pâtit d’un renfermement individuel et d’une relation subjective au monde - là où, précise t’il, Marcuse et son rapport érotique au monde institue le collectif comme maille de déploiement des conditions de résonance au monde. Dans le cas de Marcuse, si sa conception de la relation érotique au monde s’inscrit fondamentalement dans une lecture de résonance avec lui, il reste très pessimiste « quand aux possibilités [effectives et nécessaires] de transformer radicalement notre relation au monde » et prend acte d’un processus d’unidimensionalisation de la société, à savoir le processus par lequel la modernité aplatit - encastre - toues les dimensions de relation résonnante au monde (culture, religion…) dans un cadre marchand. À l’absence de relations et l’atomisation des sujets, révélant là encore des formes systémiques empêchées de résonance au monde, Adorno rejoint Fromm et Marcuse autour du concept d’amour. Il constate cependant « une  double incapacité de résonance du sujet  moderne, sur le plan à la fois  af←fectif et é→motif ». Il continue pour autant à supposer dans ses travaux une « capacité primordiale de résonance » tant sur le plan physique qu’au travers de la notion de supplément - notion que Hartmut Rosa rapporte à cette forme primordiale de résonance tout en la qualifiant de « quelque peu mystérieuse » - ou encore de celle de « mode d’être mimétique ». Celle-ci est disqualifiée dans le même temps par Adorno en tant que potentiel de constitution d’un « rapport social mimétique au monde » au vu de la puissance du processus de réification des relations de la modernité. Enfin, c’est avec Habermas et Honneth que Hartmut Rosa trouve le plus de résonance dans les possibilités de redéfinition de modes de construction de relation au monde, pour qui « la modernité [est prise] essentiellement comme un processus d’accroissement de la sensibilité et de l’aptitude résonnantes ». Au « processus muet de « colonisation  du monde vécu »  qui s’accomplit à  l’insu  des acteurs », Habermas répond par un agir communicationnel que, pour lui, les composantes de la modernité exacerbent en y favorisant des situations d’intercompréhension, pouvant être considérées comme un phénomène de résonance - ou plus précisément de mise en résonance entre sujets. C’est cette inscription fondamentalement intersubjective qui, pour Hartmut Rosa, limite le potentiel de déploiement de relations pleinement résonnantes au monde pris dans sa totalité : « il s’agit d’une conception strictement cognitiviste de la résonance ; ce qui manque [...] c’est la dimension à la fois esthétique, physique et émotionnelle, voire érotique des  rapports responsifs ». Honneth quant à lui rejoint Habermas dans son diagnostic de la modernité comme cadre favorable de déploiement de relations au monde non réifiées. Pour lui, « l’histoire de la modernité [...] est essentiellement celle d’un progrès : elle généralise progressivement les perspectives  d’égalité de reconnaissance  et supprime peu à peu les conditions du mépris structurel ». À ce titre, au prisme de la notion de reconnaissance - pendant finalement de l’intercompréhension chez Habermas, « la modernité [...] est bien  plus une histoire de  sensibilisation à la résonance  que de catastrophe de résonance ». Cependant, afin de résister au processus de réification - prise ici comme « conséquence d’un « oubli de reconnaissance » » - la construction systématique de relation résonnante au monde demande une lutte permanente pour la reconnaissance. Or, souligne Hartmut Rosa, « sous le capitalisme, l’autoréification devient ainsi une condition préalable à l’obtention d’une reconnaissance [...] » et le processus même de résonance par la reconnaissance se trouve alors lui-même acteur de réification des relations sociales.  Cette revue particulièrement riche sans être ni exhaustive ni particulièrement ouverte à d’autres champs (Hartmut Rosa l’écrit lui même d’une certaine manière : « on notera le caractère presque exclusivement masculin et occidental [de] ces diagnostics de la modernité ») montre non seulement des « diagnostic de la modernité », mais aussi et surtout les cheminements intellectuels permettant l’élaboration d’un champs d’étude et d’analyse des relations au monde par la sociologie. Ils sont par ailleurs systématiquement mobilisés pour penser, qualifier, définir ce qui constitue une forme de théorie de la résonance consubstantielle à la construction des relations sociales.  # La résonance comme sociologie de la relation au monde ## Un mode d’être au monde La résonance est définit comme « un rapport cognitif, affectif et corporel au monde dans lequel le sujet, d’une part, est touché […] par un fragment de monde, et où, d’autre part, il “répond” au monde en agissant concrètement sur lui, éprouvant ainsi son efficacité » [@2021_rosa.zilberfarb, p.187]. Si elle s’inspire, ou se retrouve, dans différentes conceptions sociologiques de la relation au monde, la résonance semble prendre ses racines dans les notions d’être-au-monde (qu’est ce qui est, au-delà de l’étant - transcendant - en direction du monde ?) et d’être-là (comment l’homme se projette et existe dans le monde ?) de Heidegger. A ce propos, Servane Jollivet mentionne que « la transcendance dont il s’agit ici est donc bien plus à entendre comme ex-centricité, vérité d’une immanence dont l’autonomie n’exclut pas la dépendance et en fait un être perpétuellement en rapport, toujours déjà « relié », à savoir un être foncièrement ouvert » [@2006_jollivet] participant de l’ancrage du concept de la résonance dans une filiation heideggerienne. Pour autant, de par la volonté d'inscription de la notion de résonance à la sociologie, il semble que ce rapport au monde est traité d’un point de vue ontique et non ontologique tel qu’on pourrait l’envisager dans une perspective philosophique. En effet, en confirmant l’appartenance à un champ disciplinaire se focalisant sur les étants, la résonance, en tant que théorie des modes de relations au monde, se veut un concept ontique et non une ontologie de la relation. Cela préfigure une certaine forme de conception de relation au monde; le monde étant par ailleurs lu ici au prisme de la sociologie comme collection d’objets et non comme mondéité. Aussi, la résonance de Hartmut Rosa apparaît-elle comme une réduction du monde, et donc des modes de relations pouvant se déployer en et envers lui. Pour autant, cette réduction semble nécessaire tant le projet de « contribuer à orienter les efforts de transformation sociale » [@2018_pencole] dans la filiation de l'École de Francfort est central dans le développement de sa théorie de la résonance et nécessite donc un ancrage pratique et une perspective de prise en et sur le réel[^7]. Par ailleurs, la construction de la représentation de ce qui constitue non seulement la relation au monde mais aussi le monde en tant que le milieu dans lequel s’inscrit l’homme, est présentée ici à l’aune de penseurs hommes, occidentaux, blancs… empreints d’une représentation naturaliste et naturalisante du monde et de la manière dont s’y déploient les relations et se traduisent les rapports entre étants. Tout comme son inscription à l’étiquette sociale des disciplines, cela participe d’une réduction de la pensée du concept de résonance. On pourrait à ce propos par exemple mobilisé Starhawk et questionner ce que révèle une lecture des relations au monde et de ses représentations au prisme d’un écoféministe néo-paganiste ancré dans des expériences de luttes anti-nucléaires[^8] et révélant elles aussi des modes de résonance au monde autres, complémentaires voire en opposition avec certaines conceptions de relation au monde sur lesquelles se base l’auteur dans cet extrait. De même, faire appel à D. Harraway[^9] ou encore à A. Tsing[^10] dans ce qu’im(ap)porte de considérer et de se préoccuper de ce que créer, en terme de représentation et de relation au monde, l’intrusion de relations interspécifiques amènerait une discussion permettant le dépassement d’une réduction de la construction des relations au monde par la sociologie de penseurs, notamment, de la Théorie critique. ## Une sociologie de la relation au monde La résonance se revendique finalement comme concept liant, commun à l’ensemble des sociologies de la relation au monde, et se pose de fait comme une - si ce n’est la - sociologie de la relation au monde.  Dans cet extrait Hartmut Rosa prépare le terrain à un dépassement par la résonance des notions précédemment développées par ses pairs en lui faisant jouer le rôle de théorie sous-jacente aux sociologies déployées. Hartmut Rosa conclut en effet ici en écrivant « la principale leçon à retenir de la Théorie critique [d’où est issue la construction - imparfaite - de sociologies de la relation au monde], c’est l’idée que la modernité tend à naturaliser ce rapport spécifique au monde, [...] [il y a là] une méconnaissance fondamentale de ce qui fait l’essence de la condition humaine, voilà qui ne peut se concevoir ou, mieux, se  deviner que si l’on tient qu’une autre relation au monde est possible. Tous les  auteurs  évoqués suggèrent, sans exception, de  telles alternatives, quoique le plus souvent mezzo voce. Quant à savoir ce que  ces autres formes de relation pourraient être, cela reste finalement très peu clair ». Cette autre relation au monde est celle de modes résonnants de rapports au monde qui se veut pleinement constitutive d’une sociologie de la relation au monde. Si la critique du développement timide de cette autre relation au monde apparaît comme tout à fait juste, étant donné le corpus mobilisé, celle-ci peut être retournée à l’égard de la résonance eu égard au corpus ou notions qu’elle ne mobilise pas dans le cadre de sa propre inscription en tant que théorie de la relation au monde. Par exemple, pour intéressant que soit le rapprochement entre le travail aliéné de Marx et le travail comme sphère de résonance de Hartmut Rosa - qui par ailleurs ne semble pas venir dépasser le constat marxiste, il apparaît que la philosophie matérialiste, en complément de la sociologie de la relation au monde, peut apporter un contre-point et un ancrage bio-géo-physique de la construction du travail aliéné. En effet, c’est aussi bien le capitalisme en convergence avec un extractivisme facile, participant d’une dissociation entre réalité matérielle et finalité de l’usage de la matière - que l’on pourrait nommer *matérialité liquide*[^11], qui transforme les relations au monde et le travail. Aussi, il est possible de lire ce qui est défini comme « la résonance » non pas au prisme de la sociologie mais d’autres filiations disciplinaires ne partant pas nécessairement du fait social comme étalon explicatif des modes de relation au monde. En d’autres termes, si le prisme de la sociologie permet de lire les relations au monde par la résonance, est-ce qu’un changement de prisme permet toujours cette lecture qui fait, aujourd’hui, de la résonance un attribut social constitutif des relations humaines et de leur rapport au monde - et non pas des relations vivantes et des rapports en monde ? Au-delà de l’ancrage sociologique, il y a des ancrages pluridisciplinaires qui transparaissent au fil du développement (psychologie, anthropologie, philosophie…). Pour autant, ces autres ancrages disciplinaires ne sont pas mobilisés pour enrichir ou dépasser ce qui fait relation au monde par la résonance au prisme d’une recherche qui se voudrait effectivement transdisciplinaire et qui mobiliserait d’autres voix, avec un prisme relevant par exemple de l'intersectionnalité. Dans cette construction d’une sociologie de la relation au monde, la résonance ne fait pas d’incursion claire au sein soit d’autres disciplines soit d’autres champs de recherche en sociologie qui, pourtant, enrichirait le propos de la substance de notre rapport au monde. Aussi, les études de genre[^12] tenantes du genre comme centralité dans les rapports au et représentation du monde, les études sur la colonialité[^13] qui font de la colonialité l'ordonnateur de tous les autres rapports sociaux ou encore le rapport à la technique (philosophie des sciences et techniques) comme structurant de nos manières d’inter-agir avec, dans et par le monde[^14] ne relèvent pas du corpus pour penser la relation au monde.  M.A. Pencolé dans sa recension de l’ouvrage [@2018_pencole]%%[[2018_pencole_Hartmut Rosa, Résonance.]]%% note à juste titre que *Résonance* cherche à élaborer à propos de l’aliénation son pendant positif, là où ses autres travaux précédents développait avec l'accélération son pendant négatif, en proposant une grille de lecture qui, au-delà du diagnostic de la modernité, a « pour finalité de contribuer à orienter les efforts de transformation sociale ». Il notait aussi que « la richesse de l’ouvrage réside en fait dans son explicitation, sans doute pas révolutionnaire mais tout-à-fait stimulante, de l’horizon normatif immanent à la modernité, dans ce qu’il a de positif ». Pour autant, « cet horizon normatif immanent à la modernité » apparaît comme engoncé dans un moule sociologique ne lui permettant pas de déplier effectivement l’ensemble de la complexité de ce que veut dire que d’expliquer cet horizon au prisme de configuration relationnelle dépassant le social.  # Vers une critique de la relation au monde prise du point de vue de la sociologie.  À la nouvelle orientation que souhaite donner Hartmut Rosa à la Théorie critique (« concevoir un mode d’existence non réifié, capable de préserver en son sein les potentiels de relations mimétiques, auratiques, érotiques ou charismatiques qu’elle esquissait et appelait de ses vœux ») ne répond pas une redéfinition de ce que veut dire faire sociologie au prisme du cadre de la Théorie critique qu’il pose. Il définit par ailleurs clairement ce qu’il entend par « relation au monde » : « [elle] ne  saurait se définir en soi par le type d’activités ou les domaines d’objets qu’elle met en jeu, mais seulement par l’attitude au monde et l’expérience du monde qu’elle implique ». Or cette attitude et cette expérience - et leur interprétation par la sociologie - ne peuvent se départir d’un ancrage cosmologique qu’il s’agit de déconstruire au profit d’une prise en compte de la pluralité de ce qui constitue le monde comme milieu interactif au sein desquels des relations et des rapports (interspécifiques, non-genrées, décoloniales…) se déploient.  ## Une construction moderne de la résonance Ce qui transparaît dans cet extrait c’est notamment l’empreinte d’une construction par les sciences modernes de ce qui s'interprète, sous différentes formes, comme des modes de relation au monde. A ce titre, il apparaît que la sociologie de la relation au monde ici initiée s’inscrit pleinement dans un paradigme cosmologique naturaliste et naturalisant consubstantiel de la modernité et participant du projet des sciences modernes. Comme précédemment mentionné notamment, les bases intellectuelles de pensée de la résonance sont portées par des penseurs « presque exclusivement masculins et occidentaux ». Se faisant, elle s’empêche de penser hors d’un paradigme lui-même participant pleinement des processus mêmes contre lesquels s’inscrivent ces volontés de dépassement de la « catastrophe de la résonance » de la modernité. Hartmut Rosa en est conscient, et le souligne même, et pour autant, il ne cherche pas à mobiliser d’autres filiations intellectuelles - telles que celles qui ont pu être citées en référence un peu plus haut.  Aussi, il apparaît qu’à la fois une déconstruction des sous-jacents modernes de la conception de résonance et l’ouverture et l’appui sur un corpus relevant d’une critique des représentations de rapports au monde que font advenir ces conceptions modernes de résonance participerait d’une décolonisation de ce qui est constitutifs de relations plurielles au monde.  Dans le même sens, à l’heure de l’anthropocène, une pensée de la résonance qui se construit par la sociologie en écartant les déterminants bio-géo-physique dans la construction de notre rapport au monde et au temps, manque, il me semble, quelque chose d’important dans ce que fait l'anthropocène à notre relation au monde[^15].  ## Ce que fait l’anthropocène à la résonance L’anthropocène, chantre de la modernité, agît, en tant que représentation géologique (de ses forces, de ses temporalités, de son ancrage, de son incommensurabilité), sur la manière dont se construisent les rapports et relations au monde. L’irruption de l’agir de l’homme comme force géologique et, à plus forte raison comme force terrestre, vient déplacer les référentiels de temps et d’espace, de modes relationnels au monde, de représentation et de projection du monde et, somme toute, les référentiels cosmologiques - naturaliste plus spécifiquement. Or, le concept de résonance empruntant à la sociologie son cadre analytique ne semble pas prendre en considération ce que la terre fait à la construction des relations au monde. Il y a là une limite de l’explication du social par le social que l’on pressent comme en débordement imminent dans la théorie de la résonance mais qu’on ne voit pas advenir. Ce que trame l’anthropocène dans la conception d’une vision résonnante des relations au monde relève de : * ce que ces relations ne sont pas du registre de la condition humaine mais de la condition terrestre [@2022_gosselin.bartoli], et à ce titre ne peuvent se départir d’une perspective fondamentalement interspécifique ; * ce que le régime de représentation du monde ne soit pas moderne mais en considération, accueil et préoccupation des expériences humaines plurielles de relation au monde au prisme de la diversité composant l’humanité ; * ce que le rapport au temps et à la matérialité du monde ne soit pas une donnée sociale mais composite et en perpétuel négociation entre ce sur quoi nous agissons et ce qui est agissant sur nous.  Aussi, il apparaît que ce régime pousse à penser la résonance non plus par la sociologie mais comme composante d’un cadre cosmologique visant un réencastrement de la résonance dans ce qui fait relation. La résonance de Hartmut Rosa pourrait-être alors au monde ce que la liquidité de Baumann est à la modernité : ce qui fait relation en contexte post-moderne. # Références Bauman, Zygmunt, et Laurent Bury. 2007. _Le présent liquide: peurs sociales et obsession sécuritaire_. Paris: Seuil. Bauman, Zygmunt, et Christophe Rosson. 2013. _La vie liquide_. Paris: Pluriel. Boyer, Charles. 2012. « L’École de Francfort, de Jean-Marc Durand-Gasselin ». _Le Philosophoire_ 38 (2): 187‑90. [https://doi.org/10.3917/phoir.038.0187](https://doi.org/10.3917/phoir.038.0187). Despret, Vinciane, Isabelle Stengers, et Françoise Balibar. 2011. _Les faiseuses d’histoires: que font les femmes à la pensée?_ Les empêcheurs de penser en rond. Paris: La Découverte. Durand-Gasselin, Jean-Marc. 2012. _L’École de Francfort_. Tel 389. Paris: Gallimard. Gosselin, Sophie, et David gé Bartoli. 2022. _La condition terrestre: habiter la terre en communs_. Seuil. Anthropocène. 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The real situations which are the starting-point of science are not regarded simply as data to be verified and to be predicted according to the laws of probability. Every datum depends not on nature alone but also on the power man has over it. ») et libérer les humains de leur condition d'asservissement (« For this theory is not concerned only with goals already imposed by existent ways of life, but with men and all their potentialities [...]  Its goal is man's emancipation from slavery ») [@1982_horkheimer, pp. 245-246] %%[[1982_horkheimer_Critical theory]]%% [^2]:  Les notions de *rapport* et de *relation* (social·e ou au monde) ne sont pas explicitées et approfondies par Hartmut Rosa, bien que l’un et l’autre soit utilisé régulièrement (voire indifféremment ?) dans l’ouvrage pour qualifier une manière d’inter-agir avec, dans et par le monde. Danièle Kergoat par exemple met l’accent à distinguer les notions de « rapport social »  et de « relation sociale » : « Les relations sociales sont immanentes aux individus concrets entre lesquels ils apparaissent. Les rapports sociaux sont, eux, abstraits et opposent des groupes sociaux autour d'un enjeu. » [@2011_kergoat] %%[[2011_kergoat_Comprendre les rapports sociaux]]%% [^3]: Comme le note Hartmut Rosa en conclusion du chapitre *Vers une sociologie de la relation au monde* : « on notera le caractère presque exclusivement masculin et occidental [de] ces diagnostics de la modernité ». Cela participe, nous le verrons par la suite, d’une critique à l’égard de l’approche mené par Hartmut Rosa qui, finalement, au delà de la mention ne participe pas d’un rééquilibrage des genres par son analyse. %%[[2021_rosa.zilberfarb_Résonance]]%% [^4]:  Tout en en instaurant une autre qui pourrait être lue comme résonnante, d’une forme de résonance qui ne se voudrait pas cette fois-ci positive mais négative. C’est ce type de résonance que l’on retrouve avec Simmel et son « blasement » ou encore avec Weber et son « désenchantement ». [^5]: Marx Karl, Manuscrits économico-philosophiques de 1844 (cité dans [@2021_rosa.zilberfarb]) [^7]: Il y a, à ce propos peut-être, à aller investiguer du côté des axes de convergences avec la pensée de l’agentivité et de l’engendrement de Bruno Latour, par le prisme de ce par quoi et à quoi nous sommes tenus au et par le monde : « nul autre [..] n’est en mesure d’explorer et de décrire ce à quoi il est réellement attaché [...] sans cette auto-description, point de compréhension réelle du territoire vécu » ; en d’autres termes, pour comprendre le vécu situé - ce qui fait expérience et donc relation et appropriation de cette relation au monde - il y a nécessité de comprendre les attachements - ce qui nous tient en résonance au monde. [@2019_latour]%%[[2019_latour_À quoi tenons-nous]]%% [^8]: [@2015_starhawk.morbic.ea] et [@2016_starhawk.stengers.ea]%%[[2016_starhawk.stengers.ea_Chroniques altermondialistes]][[2015_starhawk.morbic.ea_Rêver l'obscur]]%% [^9]: [@2007_haraway.allard.ea], [@2009_haraway] et [@2010_haraway.hansen]%%[[2010_haraway.hansen_Manifeste des espèces de compagnie]][[2007_haraway.allard.ea_Manifeste cyborg et autres essais]][[2009_haraway_Des singes, des cyborgs et des femmes]][[haraway]]%% [^10]: [@2017_tsing.pignarre]%%[[2017_tsing.pignarre_Le champignon de la fin du monde]]∏%% [^11]: Au sens de Zygmunt Bauman appliquée ici à la matérialité, à savoir que les liens permanents entre matière et la finalité de son usage sont devenus impossibles. A ce propos, il est intéressant de noter que la pensée de Zygmunt Bauman ne participe pas du corpus mobilisé ici par Hartmut Rosa pour qualifier les relations au monde au prisme de la notion de « liquidité ». [@2013_bauman.rosson] et [@2007_bauman.bury]%%[[2007_bauman.bury_Le présent liquide]][[2007_bauman.bury_Le présent liquide]]%% [^12]: Il serait par exemple intéressant pour discuter de « relation au monde » dans un contexte social d’hyper-normativité et de réification systématiques des relations, de mobiliser Paul B. Preciado dans ce qu’il amène comme analyse des configurations historiques et actuelles des modes d’être au monde par le prisme des reconfigurations contemporaines qui se jouent autour du genre. [@2021_preciado]%%[[2021_preciado_Testo junkie]]%% [^13]: Voir par exemple [@2007_quijano]%%[[2007_quijanoa_Race et colonialité du pouvoir]]%% [^14]: [@2011_despret.stengers.ea]%%[[2011_despret.stengers.ea_Les faiseuses d'histoires]]%%, [@2021_merchant.lauwers.ea]%%[[2021_merchant.lauwers.ea_La mort de la nature]]%% [@2012_simondon.simondon]%%[[2012_simondon.simondon_Du mode d'existence des objets techniques]]%% ou encore [@2021_hui]%%[[2021_hui_La Question de la technique en Chine]]%% par exemple [^15]: Il est intéressant de noter par ailleurs que dans la pensée de l’accélération de Hartmut Rosa qui précède et préfigure sa pensée de la résonance, l’Anthropocène est absent dans ce qu’il entraîne en terme de reconfiguration de notre relation au temps, à l’espace et donc au monde. Voir à ce propos [@2017_quenet]%%[[2017_quenet_L’Anthropocène et le temps des historiens]]%%